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| Poésie - Baudelaire
Élévation Au-dessus des étangs, au-dessus des vallées, Des montagnes, des bois, des nuages, des mers, Par delà le soleil, par-delà les éthers, Par delà les confins des sphères étoilées Mon esprit, tu te meus avec agilité, Et, comme un bon nageur qui se pâme dans l'onde, Tu sillonnes gaiement l'immensité profonde Avec une indicible et mâle volupté. Envole-toi bien loin de ces miasmes morbides; Va te purifier dans l'air supérieur, Et bois, comme une pure et divine liqueur, Le feu clair qui remplit les espaces limpides. Derrière les ennuis et les vastes chagrins Qui chargent de leur poids l'existence brumeuse, S'élancer vers les champs lumineux et sereins; Celui dont les pensers , comme des alouettes, Vers le cieux, le matin prennent un libre essor, -Qui plane sur la vie, et comprend sans effort Le langage des fleurs et des choses muettes ! Correspondances La Nature est un temple où de vivants piliers Laissent parfois sortir de confuses paroles; L'homme y passe à travers des forêts de symboles Qui l'observent avec des regards familiers. Comme de longs échos qui de loin se confondent Dans une ténébreuse et profonde unité, Vaste comme la nuit et comme la clarté, Les parfums, les couleurs et les sons se répondent. Il est des parfums frais comme des chairs d'enfants, Doux comme les hautbois, verts comme les prairies - Et d'autres, corrompus, riches et triomphants, Ayant l'expansion des choses infinies, Comme l'ambre, le musc, le benjoin et l'encens, Qui chantent les transports des l'esprit et des sens. La vie antérieure J'ai longtemps habité sous de vastes portiques Que des soleils marins baignaient de mille feux, Et que leurs grands piliers, droits et majestueux, Rendaient pareils, le soir, aux grottes basaltiques... L'homme et la mer Homme libre, toujours, tu chériras la mer ! La mer est ton miroir; tu contemple ton âme Dans le déroulement infini de sa lame, Et ton esprit n'est pas un gouffre moins amer... Parfum exotique Quand les deux yeux fermés, en un soir chaud d'automne, Je respire l'odeur de ton sein chaleureux, Je vois se dérouler des rivages heureux Qu'éblouissent les feux d'un soleil monotone; Une île paresseuse où la nature donne Des arbres singuliers et des fruits savoureux; Des hommes dont le corps est mince et vigoureux, Et des femmes dont l'oeil par sa franchise étonne. Guidé par ton odeur vers de charmants climats, Je vois un port rempli de voiles et de mâts Encor tout fatigués par la vague marine, Pendant que le parfum des verts tamariniers, Qui circule dans l'air et m'enfle la narine, Se mêle dans mon âme au chant des mariniers. Déjà à la relecture de ces quelques extraits renaissent les souvenirs. La femme chez Baudelaire est " paysage choisi ", il aime l'exotisme des peaux d'Afrique qui fait voyager, puisque ses voyages se limitent aux rêves et à l'imagination. Et nous savons tous le rôle des parfums dont les correspondances nous emportent vers un monde de "de charme et de volupté" Harmonie du soir Voici venir les temps où vibrant sur sa tige Chaque fleur s'évapore ainsi qu'un encensoir; Les sons et les parfums tournent dans l'air du soir; Valse mélancolique et langoureux vertige ! Chaque fleur s'évapore ainsi qu'un encensoir; Le violon frémit comme un coeur qu'on afflige; Valse mélancolique et langoureux vertige ! Le ciel est triste et beau comme un grand reposoir. Le violon frémit comme un coeur qu'on afflige, Un coeur tendre, qui hait le néant vaste et noir ! Le ciel est triste et beau comme un grand reposoir; Le soleil s'est noyé dans son sang qui se fige. Un coeur tendre, qui hait le néant vaste et noir, Du passé lumineux recueille tout vestige ! Le soleil s'est noyé dans son sang qui se fige... Ton souvenir en moi luit comme un ostensoir ! L'invitation au voyage Mon enfant, ma soeur, Songe à la douceur D'aller là-bas vivre ensemble ! Aimer à loisir, Aimer et mourir Au pays qui te ressemble ! Les soleils mouillés De ces ciels brouillés Pour mon esprit ont les charmes Si mystérieux De tes traîtres yeux Brillant à travers leurs larmes. Là, tout n'est qu'ordre et beauté, Luxe, calme et volupté. Des meubles luisants, Polis par les ans, Décoreraient notre chambre; Les plus rares fleurs Mêlant leurs odeurs Aux vagues senteurs de l'ambre, Les riches plafonds, Les miroirs profonds, La splendeur orientale, Tout y parlerait A l'âme en secret Sa douce langue natale. Là tout n'est qu'ordre et beauté, Luxe, calme et volupté. Vois sur ces canaux Dormir ces vaisseaux Dont l'humeur est vagabonde; C'est pour assouvir Ton moindre désir Qu'ils viennent du bout du monde. - Les soleils couchants Revêtent les champs, Les canaux, la ville entière, D'hyacinthe et d'or; Le monde s'endort Dans une chaude lumière. Là tout n'est qu'ordre et beauté, Luxe, calme et volupté. Moesta et arrabunda Dis-moi, ton coeur parfois s'envole-t-il, Agathe, Loin du noir océan de l'immonde cité, Vers un autre océan où la splendeur éclate, Bleu, clair, profond, ainsi que la virginité ? Dis-moi, ton coeur parfois s'envole-t-il Agathe ? La mer, la vaste mer, console nos labeurs ! Quel démon a doté la mer, rauque chanteuse Qu'accompagne l'immense orgue des vents grondeurs, De cette fonction sublime de berceuse ? La mer, la vaste mer, console nos labeurs ! Emporte-moi, wagon ! enlève-moi, frégate ! Loin ! Loin ! ici la boue est faite de nos pleurs ! - Est-il vrai que parfois le triste coeur d'Agathe Dise : Loin des remords, des crimes, des douleurs, Emporte-moi, wagon, enlève-moi, frégate ? Comme vous êtes loin, paradis parfumé, Où sous un clair azur tout n'est qu'amour et joie, Où tout ce que l'on aime est digne d'être aimé, Où dans la volupté pure le coeur se noie ! Comme vous êtes loin, paradis parfumé ! Mais le vert paradis des amours enfantines, Les courses, les chansons, les baisers, les bouquets, Les violons vibrant derrière les collines, Avec les brocs de vin, le soir, dans les bosquets, - Mais le vert paradis des amours enfantines, L'innocent paradis, plein de plaisirs furtifs, Est-il déjà plus loin que l'Inde et que la Chine ? Peut-on le rappeler avec des cris plaintifs, Et l'animer encor d'une voix argentine, L'innocent paradis plein de plaisirs furtifs ? Spleen J'ai plus de souvenirs que si j'avais mille ans Quand le ciel bas et lourd pèse comme un couvercle Le voyage VII Baudelaire qui parle souvent du voyage, n'avait pratiquement jamais voyagé si ce n'est par les drogues ou l'amour Amer savoir, celui qu'on tire du voyage ! Le monde, monotone et petit, aujourd'hui, Hier, demain, toujours, nous fait voir notre image : Une oasis d'horreur dans un désert d'ennuis ! Faut-il partir ? Rester ? Si tu peux rester, reste; Pars s'il le faut. L'un court, et l'autre se tapit Pour tromper l'ennemi vigilant et funeste, Le temps ! Il est hélas ! des coureurs sans répit, Comme le Juif errant et comme les apôtres, A qui rien ne suffit, ni wagon ni vaisseau, pour fuir ce rétiaire infâme; il en est d'autres Qui savent le tuer sans quitter leur berceau. " L'imaginatiXon qui dresse son orgie " Notons la diérèse qui permet dans ce vers d'obtenir l'alexandrin classique; Dans certains mots, deux (sons) voyelles se suivent : lion, nation, suer. La prononciation « normale » ne sépare pas les deux sons, autrement dit on les prononce comme une seule syllabe. Mais dans un vers, il peut arriver qu'on sépare ces deux sons. On appelle donc diérèse la séparation en deux syllabes de deux voyelles en contact. Ex: li-on na-ti-on su-er Audaci-eux. " Si le ciel et la mer sont noirs comme de l'encre, Nos coeurs que tu connais sont remplis de rayons ! " La flamme spirituelle a comme éteint le spectacle de la nature et le soleil n'est plus qu'intérieur. Le voyage Amer savoir celui qu'on tire du voyage ! Le monde, monotone et petit, aujourd'hui, Hier, demain, toujours, nous fait voir notre image: Une oasis d'horreur dans un désert d'ennui ! Faut-il partir ? rester ? Si tu peux rester, reste; Pars s'il le faut. L'un court et l'autre se tapit Pour tromper l'ennemi vigilant et funeste. Le temps ! Il est hélas ! des coureurs sans répit Comme le Juif errant et comme les apôtres, A qui rien ne suffit, ni wagon, ni vaisseau, Pour fuir ce rétiaire infâme; il en est d'autres Qui savent le tuer sans quitter leur berceau. Le voyage : tout se joue sur deux registres : le registre descriptif et le registre psychologique ou intellectuel. Le voyage est d'une part, un défilé de spectacles ou d'événements, d'autre part, à l'évidence, un rêve, un mouvement de l'imagination, de l'espérance ou de la curiosité. Le poème ne s'achève pas, comme le voyage lui-même qui reste une quête, une recherche... l'insatisfaction du désir. Nous sommes du voyage, le " nous " omniprésent dans le poème, associe le poète et son lecteur dans la même recherche. O Mort, vieux capitaine, il est temps ! levons l'encre ! Ce pays nous ennuie, ô mort ! appareillons ! Si le ciel et la mer sont noirs comme de l'encre, Nos coeurs que tu connais sont remplis de rayons ! Verse-nous ton poison pour qu'il nous réconforte ! Nous voulons, tant ce feu nous brûle le cerveau, Plonger au fond du gouffre, Enfer ou ciel, qu'importe ? Au fond de l'Inconnu pour trouver du nouveau ! Le soleil est intérieur au sujet du désir. Cela ne signifie pas que le désir a été assouvi, puisque les derniers vers poursuivront la quête du " nouveau ", mais que l'objet du désir est lui-même désir. L'albatros Souvent, pour s'amuser, les hommes d'équipage Prennent des albatros, vastes oiseaux des mers, Qui suivent, indolents compagnons de voyage, Le navire glissant sur les gouffres amers. A peine les ont-ils déposés sur les planches, Que ces rois de l'azur, maladroits et honteux, Laissent piteusement leurs grandes ailes blanches Comme des avirons traîner à côté d'eux. Ce voyageur ailé, comme il est gauche et veule ! Lui, naguère si beau, qu'il est comique et laid ! L'un agace son bec avec un brûle-gueule, L'autre mime, en boitant , l'infirme qui volait ! Le Poète est semblable au prince des nuées Qui hante la tempête et se rit de l'archer; Exilé sur le sol au milieu des huées, Ses ailes de géant l'empêchent de marcher. Chant d'automne Bientôt nous plongerons dans les froides ténèbres; Adieu, vive clarté de nos étés trop courts ! J'entends déjà tomber avec des chocs funèbres Le bois retentissant sur le pavé des cours. Tout l'hiver va rentrer dans mon être : colère, Haine, frissons, horreur, labeur dur et forcé, Et, comme le soleil dans son enfer polaire, Mon coeur ne sera plus qu'un bloc rouge et glacé. J'écoute en f'rémissant chaque bûche qui tombe; L'échafaud qu'on bâtit n'a pas d'écho plus sourd, Mon esprit est pareil à la tour qui succombe Sous les coups du bélier infatigable et lourd. Il me semble, bercé par ce choc monotone, Qu'on cloue en grande hâte un cercueil quelque part. Pour qui ? - C'était hier l'été; voici l'automne ! Ce bruit mystérieux sonne comme un départ. Recueillement Sois sage, Ô ma Douleur, et tiens-toi plus tranquille. Tu réclamais le Soir ; il descend ; le voici : Une atmosphère obscure enveloppe la ville, Aux uns portant la paix, aux autres le souci. Pendant que des mortels la multitude vile, Sous le fouet du Plaisir, ce bourreau sans merci, Va cueillir des remords dans la fête servile, Ma Douleur, donne-moi la main ; viens par ici, Loin d'eux. Vois se pencher les défuntes Années, Sur les balcons du ciel, en robes surannées; Surgir du fond des eaux le Regret souriant ; Le Soleil moribond s'endormir sous une arche, Et, comme un long linceul traînant à l'Orient, Entends, ma chère, entends la douce Nuit qui marche. Date de création : 21/02/2008 - 17:24
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