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Ecriture - Sur les îles

Mon second roman
concerne la vie de mes ascendants maternels

N’eût été la présence de nombreux nattiers, benjoins et lataniers, on pouvait avoir l’impression de se trouver dans une ville méditerranéenne de la côte d’azur française. Mais il s’agissait de l’île tropicale de la Réunion dont la population s’accumulait vers les plaines côtières.

L’économie réunionnaise était en plein essor. La canne à sucre envahissait les pentes et se développait partout. Les petites propriétés, les cultures vivrières, cédaient le pas, en cette année 1844, aux grandes exploitations qui fournissaient jusqu’à 33000 tonnes de sucre. A cette culture s'était ajoutée trois ans auparavant la vanille Bourbon qui avait déjà une réputation mondiale. En ce début de XIX ième siècle, la café Bourbon seul subissait la concurrence de celui des Antilles. Il déclinait donc et justement au profit de la canne à sucre.

Les véritables monuments vivants de la Réunion, c’étaient et ce sont toujours ses enfants qui assurent la pérennité des siècles passés. Quelle curiosité de voir têtes blondes, aux mèches folles, mêlées aux silhouettes noires, à la toison crépue, courant les bois, ivres d’air libre, à la lisière des villes où les champs de maïs et d’igname s’enclavent dans des forêts luxuriantes.
Pierre le blond et Barthélemy avec ses grands yeux aux prunelles violettes, éclairant un visage à la peau cuivrée et luisante étaient deux frères fins et beaux. Ils s’étaient mis à imiter Toby, l’enfant noir d’une douzaine d’années, dont les yeux sombres, veloutés, brillaient d’un doux éclat, et ils apprenaient à se débrouiller comme les enfants d’ici.
Ils découvraient la vie arboricole, l’oiseau tisserand appelé aussi bélier, au nid aérien habilement tressé qui se balançait, défiant les vents, à la cime des filaos et des bambous, et ils grimpaient, eux aussi, le long des troncs, même les plus élevés, avec une agilité de singe, au grand désespoir de Marie Perrin, leur mère qui leur criait :
- Descendez, vous allez tomber.
Plus tard, c'est souvent qu'elle demanda :
- Où sont mes enfants ?

Mais ils se contentaient de déchirer pantalons légers, shorts et chemises de coton.
Le gentil Toby, elle l‘avait recueilli et il recherchait en elle la tendresse dont il avait certainement été frustré. Un peu domestique, un peu compagnon de jeu, il aidait très efficacement et il savait à l’occasion, être espiègle, comme tous les enfants de son âge.
Dès que les trois enfants se retrouvaient, ils baragouinaient tour à tour en français et malgache et les bévues étranges dont ils étaient conscients provoquaient des éclats de rire, des cris et des sauts de joie. Ils parvenaient tout de même à se comprendre.
La rivière Saint Denis détache nettement le vieux massif de la Montagne de la Planèze du Brûlé. Quittant les zones littorales chaudes et moites en été, l’homme a essaimé son habitat le long des versants vers un air plus frais. Toute l’année, les jardins sont fleuris. Le climat s’y prête et les habitants ont l’amour des fleurs. Sur le bord de la route, il est fréquent de rencontrer des groupes d’enfants vendant les uns des goyaves, les autres des fleurs ou de petits paniers tressés. C’est devenu pour eux une sorte de jeu sérieux que de pouvoir gagner quelques pièces avant la fin de la journée…
En l’année 1945, les enfants de Marie Perrin venaient d’atteindre l’un 13 ans, l’autre 15 ans. Leur corps se musclait. Pierre l’aîné se montrait dans toute sa vigueur tranquille et déjà presque adulte, Barthélemy, à la figure brune et tannée gardait encore dans le regard la fraîcheur et la franchise de l’enfance. Eux aussi, accompagnés de Toby, âgé alors de 18 ans, se levaient tôt et se dirigeaient vers le port de Saint Denis en quête d’un maigre salaire.
Sur les côtes, les tiges vertes des cannes à sucre, bercées par le vent, ondulaient tandis que les filaos chevelus et les cocotiers poussaient d’immenses soupirs continus qui laissaient présager les souffles lents de la mer sur la berge. Plus près des rivages, les hibiscus, les bougainvilliers, les flamboyants ponctuaient les paysages de leurs fleurs multicolores. Devant le maisons, dans les jardins, des parterres de fleurs et des arbres fruitiers. Les plus beaux fruits poussaient là.
Leur travail consistait à ramener vers La Possession les voyageurs et la gent commerçante qui écoulait légumes et fruits, cultivés sur les pentes de Ste Thérèse. Le sol morcelé entre de nombreux petits propriétaires se prêtait à toutes les cultures. La fa taque malgache et le foin du pays y croissaient naturellement. Le Dos d’âne fournissait les produits maraîchers renommés, notamment des artichauts et des fèves. Certains vendeurs ne désiraient pas s’attarder trop longtemps à Saint Denis, ils ne souhaitaient pas attendre le service régulier du bateau : La Cornélie qui effectuait le trajet depuis 1929, ils s’adressaient alors aux enfants. Ceux-ci possédaient une barque à rames, ils avaient pris le relais de l’ancien service de chaloupes qui existait autrefois et offraient leurs services, ce qui éviterait aux personnes le long et périlleux cheminement dans la Montagne, le seul autre axe de pénétration, appelé aussi le chemin des anglais.
En effet, immédiatement à l’Ouest de St Denis, se dressent les contreforts de la Montagne. Les orchidées rouge sang y cèdent la place, en altitude, aux tamarins, aux palmistes rouges, aux banians… Ce vieux massif le plus ancien de l’île, domine St Denis et la mer par une falaise. Longtemps il a été une barrière aux communications entre le Nord et l’Ouest.
Contourner l’obstacle n’était pas facile. Mais ni la volonté, ni l’habileté, ni le courage ne manquaient aux trois jeunes garçons. C’était également pour eux un voyage instructif et féerique car si l’inexistence d’un plateau continental entraîne l’absence presque totale de faune sous marine près des côtes, au large, les fonds marins sont très beaux. Dans l’eau transparente évoluaient de splendides bonites à dos rayé noir et bleu qui se jetaient sur les sardines avec une voracité incroyable. Les bonites elles-mêmes étaient pourchassées par des squales ou de gros martins-requins qui battaient l’océan de leurs énormes queues et les happaient en claquant des mâchoires. Les vagues qu’ils faisaient soulevaient leur barque puis les laissaient tomber dans le vide. Il leur était fréquent d’admirer en même temps des poissons aux couleurs chatoyantes, notamment le très beau et multicolore poisson-papillon, les rouges-thors, les bi chiques, les perroquets, les carangues, les vivaneaux, ou encore des tortues…En se rapprochant sous le vent, au pied du cap St Bernard, il leur arrivait d’apercevoir les magnifiques oursins comme l’oursin-crayon.
Puis ils se rapprochaient des falaises abruptes où nichaient les splendides oiseaux : paille-en-queue, bec rose, teck teck, quelques pétrels et une seule espèce de rapace, la papangue. Le grand nombre d’oiseaux sur l’île s’explique par les masses d’insectes dont ils se nourrissent. Comme de grands voiliers, pétrels noirs ou taille vents, puffins d’herminiers ou puffins noirs maquois parcouraient la haute mer en dehors des périodes de reproduction, venaient sur la côte pour y nicher.
A environ 12 à 14 kilomètres de St Denis le panorama de la côte Ouest sur un vaste triangle dont les trois villes de la Possession, de la Pointe des galets, de St Paul occupaient les trois points. Ce panorama du Littoral Nord est peu varié. La canne à sucre y régnait et offrait le spectacle de sa floraison. Plus de 600 espèces d’arbres et de fleurs en outre y poussaient généreusement
Cette île intertropicale n’a pas de forêts immenses de cocotiers, de lagons, de récifs frangeants, ou de plages interminables de sable fin, mais elle a une nature belle et encore sauvage grâce à la puissance de sa végétation et de sa flore. L’austérité s’accentue lorsqu’on s’élève vers les nombreux sommets. En effet, cette baie aux abords difficiles avec de grands rochers au dos semblable à celui des tortues marines couvertes d’algues, mais avec peu de coquillages, battue par les vagues écumantes qui déferlent sur le littoral est formé aussi par l’élargissement et les divagations de la rivière des galets qui y forme une véritable plaine de cailloux que la mer entrechoque avec un bruit caractéristique et que le courant marin pousse vers l’Ouest. Les sables, les graviers et les galets sont drainés jusqu’à la côte par les crues des torrents, les déjections des alluvions sont roulés par les vagues qui leur donne un poli agréable
La couronne étincelante de lumière du littoral sert de base à d’immenses triangles dont les sommets se perdent dans les altitudes boisées, brumeuses et froides, puis elles se rejoignent et se confondent autour du Massif Central.
Mais la végétation par rapport à la végétation Nord Est est frappante. Une vaste savane se développe. Les grandes herbes changent de coloris suivant les saisons : vaste étendue d’herbe en saison des pluies, la savane devient couleur paille en saison sèche et est alors souvent la proie des incendies . Le première ville que vous rencontrez est La Possession.
La Possession, une bourgade importante bâtie autour d’une usine sucrière et constituée par l ‘amas de sable et de galets, doit son nom à la dernière prise de possession qui a été faite au 17ième siècle, au nom du roi de France Louis XIII. Pronis fit graver les armes du roi sur le tronc d’un arbre en 1642.
Cette région alors entièrement couverte de forêts devait rester pendant de nombreuses années « possession du roy ». On ne pouvait ni s’y installer, ni chasser. Mais très vite le territoire de sa Majesté allait devenir un pôle d’attraction très prisé. Centre important à cause du batelages qui transportait les voyageurs et les marchandises entre St Denis et toute la partie sous le vent.
Les chaloupes à rames rejoignaient l’embouchure de la Ravine des lataniers. La Possession était une halte salutaire pour les voyageurs qui débarquaient après des conditions souvent pénibles de traversée.
Halte appréciée par la qualité du café, des mangues et des jujubes sous le toit de chaume des « cases Dodin ». On y goûtait selon les saisons, des fruits pour la plupart descendus de la Montagne, et que des vendeurs vous proposaient dans de jolis paniers : goyaviers, ananas, papayes.
Ils poursuivaient ensuite leur trajet pour d’autres voyageurs qui rejoignaient la région de St Paul, riche en filaos et fougères arborescentes. Là la Plaine des Galets s’ouvrait largement sur la mer.
Un chemin devant « la tour des roches », très pittoresque longe celui-ci, dans sa partie supérieure. On pénètre dans la ville de St Paul par la « chaussée Royale » bordée de filaos, de tamarins et de badamiers centenaires. St Paul, c’était la première agglomération de l’histoire de l’île mais elle perdait en ce milieu de 19ième siècle, depuis quelques années, son rôle de capitale administrative au profit de St Denis. A la sortie de St Paul, il est intéressant de consacrer quelque temps à la visite du cimetière en bord de mer où reposent les premiers habitants de l’île aux vieux noms oubliés et le célèbre pirate La Buse pendu haut et court sur le Barachois à St Denis. A St Paul naquirent en 1753 Evariste Parny et Leconte de Lisle en 1818. Vers 1830 avec les plantations de café, St Paul devint la région la plus riche de l’île. Après le désastre du café, la région s’était mise avec ardeur à la canne à sucre et voyait le couronnement de ses efforts. Cette culture plus résistante supplantait caféiers, girofliers et cultures alimentaires.
Dans la région de St Paul, la présence d’une grande nappe d’eau, bassin au milieu d’une grande savane désertique, et celle de sables noirs sous forme de dunes changent les conditions écologiques :la ville subit les crues des ravines qui alimentent l’étang, la savane laisse la place à une végétation aquatique tout autour de l’étang et de ses nombreuses ramifications ou à des filaos dans la région des sables des dunes, St Paul, son étang envahi de plantes aquatiques sert de réserve à l’endormi, caméléon aux multiples couleurs et de refuge aux canards et aux habitations les plus misérables.
Côté terre, l’horizon est le plus souvent barré par de vieilles falaises dont certaines ont été battues jadis par les vagues. Il existe parfois des cratères très près du rivage. Le bassin de Bernica à St Paul est un ancien cratère et l’un des premiers. Une curieuse caverne y débouche formée par une cheminée latérale de l’ancien volcan. La grotte des premiers français, vaste anfractuosité dans laquelle se sont installés pendant longtemps les premiers habitants de l’île.
C’est à st Paul en effet, qu’en 1654, les révoltés envoyés dans l’ile Bourbon et débarqués par Flacourt s’installèrent : 12 mutins avec leur chef Antoine Couillard. Les premiers habitants s’étaient installés vers le haut des falaises qui domine la ville, à la ligne des pluies, nécessaires à leurs plantations. Ils mangeaient également le fameux dodo qui servit de repas à des générations de colons tant sa prise était facile. Ce gros oiseau de la taille d’une oie avait perdu la faculté de voler.
Au début, ces propriétaires de biens, qui allaient au bois-de-nèfles à St Gilles-les-hauts, fournissaient des vivres aux pirates qui arraisonnaient les bateaux en provenance des Indes et d’Amérique. Les forbans vivaient en bons termes avec les St Palois.
Au niveau de St Paul, la cote est inhospitalière. Au-delà de ce paysage commencent les plages de l’île, protégées, à partir du Cap Champagne par une barrière de récifs qui s’étend à une centaine de mètres du rivage. De ce coté, c’est le vacarme de la mer se ruant à l’assaut de la falaise, éclatant en gerbes d’écume rageuse. La cote ouest, zone sous le vent, est l’un des endroits les plus chauds de la colonie. A la pointe des galets, la température moyenne de l’eau est à peu près de 28° de Novembre à Mai et de 24° de Mai à Octobre et il ne tombe annuellement que 34 mm de pluie. C’est un des endroits les plus chauds de la colonie. Mer étincelante et rives bleues du Bernica, où chacun cueille d’un geste lent les beaux fruits de ses vergers. Ils ramassaient à volonté, mangues, goyaves, fruits rouges qui avaient un peu le goût de la fraise, se déshabillaient et allaient s’ébattre dans les vagues qui les entraînaient. Quand ils sortaient l’eau retombait en gouttelettes folles sur leur front et leur nuque. Ils jetaient des galets, puis ils s’allongeaient sur les sables noirs et brûlants où les rayons solaires resplendissaient plus chaudement. Parfois, ils s’endormaient sous l’éventail des cocotiers. ou sur les rochers blancs, secs, poudreux. Les vagues en s'étalant les aspergeait parfois de poussière d'eau.
Pierre, Barthélemy et Toby s'allongeaient sur les galets fermaient les yeux, tandis que les petites vagues de l'Océan Indien recouvraient leurs pieds.
Les rayons d'un soleil vague, déchiqueté, perçaient d'un trou blanc les nuages et les frondaisons des filaos qui parent les bords de mer d'une drôle de lueur tendre, diffuse. Celle-ci se répandait dans l'air mêlant lumière morcelée, rideaux de vapeur, ombre, aux coloris ambiants. Entre les feuilles de palmier, le bleu pâle du ciel et le bleu de l'océan s'acoquinaient aimablement, et l'horizon tendait son fil derrière le bateau. Une brise tiède, parfumée, venue du centre de l'île, se mêlait à la musique des platanes palmistes, doucement éventée, elle bruissait dans le matin comme des chevelures avec des froissements légers.
Avant de repartir ils marchaient pieds nus sur le sol craquelé par la sècheresse. Parfois, comme certains vieux du coin, ils pêchaient dans les environs ou chassaient, dans "les bas", les lièvres et les cailles qui sont un gibier très abondant et très savoureux. Toby connaissait le nom de tous les poissons, des anguilles habitant les eaux douces, des truites arc en ciel peuplant les torrents aux poissons de mer. Il connaissait presque tous les insectes, toutes les plantes, et tous les fruits sauvages.
Dans les eaux des rivières et des étangs, il existe une grande quantité de crustacés et de poissons qui font l'objet d'une pêche intensive. Le cas le plus curieux est celui des bibiches, petits poissons de rivière qui vont pondre en mer. Leurs alevins filiformes, remontent les cours d'eau. L'homme les attend à l'estuaire: il a créé des couloirs de passage barricadés par des nasses.

A Saint Denis, pendant ce temps, sur la route ombragée, des bœufs tiraient un char sur la promenade le long de la mer; à cet endroit grise, dure, inhospitalière. Des dames en robes longues et volants, abritées par des parapluies et des ombrelles aux vives couleurs, virevoltaient, marchaient dans un sens et dans l'autre du Barachois, pareilles à de grands papillons, au milieu des vols de serins. Elles se promenaient sous un soleil encore brûlant, ou descendaient de voiture. La carnation était claire, fraîche, ou sombre mais toujours éblouissante. Mais l'une de ces personnes avait coutume, en arrivant à cette heure de mettre sur son chapeau de paille, des mètres de gaze, lesquels tombant sur ses épaules étaient destinés à protéger son fin visage et ses mains élégantes. Elle avait de grands yeux bleus, limpides. Elle s'avançait dans la poussière lumineuse et s'asseyait un peu inquiète, en attendant les garçons. c'était Marie Perrin.
Le soleil qui avait paru jusque-là immobile, déclinait vite, les couleurs changeaient. Une grosse orange allait se glisser dans la limite confuse, du bleu du ciel et de la mer et l'horizon s'ourlait de nuances mauves. Les vagues n'arrêtaient pourtant pas de déferler sur le rivage. Elle entendait le fracas épouvantable des lames qui venaient se briser. La surface transparente et lourde ondulait sauvagement sous le vent léger et éclatait de mille feux scintillants, insoutenables, pulvérisés immédiatement.
Quand la barque arrivait, elle s'approchait. La frange blanche de l'écume qui ourlait le rivage, venait caresser ses chevilles et le bas de sa robe, tandis que les embruns humides la plaquait contre son corps ferme, bien sculpté à cet instant.
- Mère, si vous restez exposée à ce soleil de feu, même à cette heure tardive, il gâtera votre beauté et votre santé, criait Pierre grondeur. Vous n'avez pas le droit de vous laisser brunir et ce ne serait pas joli.
Elle souriait, aspirait à longs traits l'air de son île d'adoption, chargé de senteurs sucrées, de l'odeur des tamarins et où la course du temps semble avoir ralenti son rythme. Un dernier soleil rouge rasait derrière le haut de la colline, empourprant les cheveux blonds déployés. Elle sentait s'adoucir ses regrets pour sa métropole, peu à peu. Plus aucune amertume ne troublait sa pensée. De tous les êtres qui avaient peuplé son passé, il ne lui restait que quelques vagues fantômes.

Marie Perrine Renpat était née en 1789. Elle vivait alors en France, dans un quartier pouilleux de Paris. Avec ses cheveux couleur de blé, ses yeux bleus, tendres, elle avait été une fillette rieuse, discrète, mais volontaire. Mais toute petite, elle avait vite remarqué les moments de gêne très étroite à la maison. Ils étaient de plus en plus fréquents au fur et à mesure que la famille augmentait. Et bientôt, ils furent 9 le matin à dévaler l'escalier pour se précipiter dans la cuisine à l'heure du petit déjeuner. Chacun avait alors une tasse de lait mélangée à de la chicorée et le soir une pomme cuite. L'hiver une poignée de châtaignes rôties remplaçait la pomme.

A midi, également ils faisaient maigre chère ces jours-là. Nul ne s'en apercevait mieux que Marie Perrine, le père lui, ne voyait rien. Il se servait le premier et il y avait toujours assez pour lui. Il causait bruyamment, riait aux éclats de ce qu'il disait et ne remarquait pas le regard de sa femme qui riait d'un rire forcé en le surveillant tandis qu'il se servait. Le plat quand il passait était à moitié vide. Louisa avec son éternel chignon bas, très serré juste au-dessus de la nuque, servait les petits : deux pommes de terre chacun. Lorsque venait le tour de Marie Perrine, souvent il n'en restait que trois sur l'assiette, et sa mère n'était pas servie. Elle le savait d'avance. Elle les avait comptées avant qu'elles n'arrivent à elle. Un soir, elle rassembla son courage et dit d'un air dégagé :
- Rien qu'une, maman.
Celle-ci s'inquiéta un peu. Pourquoi pas deux comme les autres ?
Non, je t'en prie, une seule.
- Est-ce que tu n'as pas faim ?
Et ce rituel devint coutume. Mais habituellement, la mère n'en prenait qu'une aussi et toutes deux la pelaient avec soin, la partageaient en tout petits morceaux pour faire durer ce moment, et elle tâchaient de la manger le plus lentement possible.
La mère la surveillait. Quand elle avait fini :
- Allons prends-la, donc...
- Non merci maman.
- Mais tu es malade, alors ?
- Je ne suis pas malade, mais je t'assure, j'ai assez mangé.
Il arriva que son père lui reprochât de faire la difficile et qu'il s'adjugeât la dernière pomme de terre. Aussi Marie Perrine se méfiait-elle de plus en plus de lui. Elle prenait désormais la pomme de terre, la posait sur le rebord de son assiette et la réservait pour son petit frère, toujours vorace qui la guettait de coin de l'œil depuis le commencement de chaque repas et qui finissait par demander:
- Tu ne la manges pas? Donne-la moi, dis.
Le père, homme aux joues rouges et aux favoris blancs, qui imaginait comme tant de ses pareils, qu'une jovialité incohérente, alternée avec des colères incontrôlées, pouvait faire ignorer un manque total d'idées, avait réduit ses enfants en esclavage. Il les faisait grandir à coups de trique, dans la misère, et, Marie Perrine, la seule fille, l'aînée, était accablée, comme sa mère, de nombreux travaux ménagers, souvent pénibles pour son âge et monotones pour sa mère : lessive, vaisselle, sol à lessiver, eau à aller chercher, bûches...
Elle enviait surtout ses frères parce que les garçons avaient plus de droits et plus de privilèges. Les petits faisaient souvent ce qu'ils voulaient, les plus grands décidaient de leur vie sans contrainte. Pourvu qu'aucun d'eux n'entravât le bien-être du père
Quant à sa mère, on voyait que Marie Perrine était sa préférée. Elle savait sa fille malheureuse et humiliée et elle tentait de compenser par un supplément d'affection. Elle croyait corriger le destin.. Comme elle était raisonnable, dès sa plus tendre enfance, elle la traita comme une grande fille. Cependant, elle ne disait jamais un mot contre le père devant Marie Perrine. Ses enfants blessés par le fouet, elle savait leur panser les blessures avec tendresse et sans reproche. C'est à elle que les enfants devaient ce sentiment de ne pas avoir été totalement abandonnés.

Un soir elle entendit une conversation entre son père et sa mère:
- Elle est tout le temps en train de se laver et de se coiffer !
Elle avait en effet des esquisses de coquetterie qui faisaient deviner la jeune fille et prévoir la femme. Déjà elle savait coudre dans de vieux tissus de jolies robes qui la mettaient en valeur.
- Il faut savoir d'abord si ça lui plairait, hasarda sa mère.
- Pense qu'elle rapportera beaucoup d'argent. Le directeur nous avancera une grosse somme, il ne faut pas l'oublier.

Quelques jours plus tard, elle suivait des cours de musique, de chant et de danse. Bloquée par l'émotion, elle eut des débuts hésitants d'autant qu'elle savait que son père n'accepterait pas un renvoi. Le directeur enseignait en effet gratuitement, succinctement, et très vite. Il vendait pour ainsi dire les élèves douées, à des troupes de variété, ou dans des cafés-concerts. Une infime partie de la somme revenait aux parents.
- ...Ré, ré... s'emporta le maître.
- Je suis navrée d'avoir mal chanté, mais je m'y remettrai, je vous le promets. Je travaillerai tant pour arriver à mieux faire. Serez-vous sans pitié?
Mais elle continua ses leçons de chant car en réalité, elle était née artiste.
- Je m'y connais, fais-moi confiance. Tu peux faire carrière car avec ta voix et ton physique tu réussiras..
Très vite la fillette au teint pâle, du genre petite nature, à l'expression timide et craintive d'une enfant battue, les traits ravagés par le masque de la misère, de la faim et des privations, s'épanouit, et les traits de son visage apparurent d'une finesse remarquable.

La chanteuse de charme du café-concert de Pigalle eut une extinction de voix et le médecin lui avait prescrit huit jours de repos. Le directeur se vit dans l'obligation d'en engager une au pied lavé.
- Cela va être une vraie catastrophe.
Des jeunes filles vinrent une après l'autre présenter leur numéro. Elles n'avaient manifestement aucun talent. Après les avoir écoutées avec beaucoup de patience, le directeur explosa littéralement de rage.
- Foutez-moi ça dehors.
C'est à ce moment-là que Marie Perrine fut présentée.
- D'abord fais-nous entendre ta voix, s'exclama l'imprésario.
Le chef d'orchestre, sans plus attendre, plaqua quelques accords sur le piano. Il joua en sourdine un air qu'elle connaissait mal. Le sang lui martela les tempes. La peur lui fit oublier les paroles de la chanson. Pourtant, petit à petit, la musique arriva à calmer l'affolement de Marie Perrine et, lorsque le pianiste attaqua une vieille romance qu'elle avait apprise, timidement, elle commença à chanter. D'abord, sa voix indécise trembla très fort, puis les notes sortirent plus facilement de sa gorge enfin dénouée et, dans l'assistance silencieuse, monta avec plus de facilité. Un vrai son cristallin et pur. Le directeur soulagé et débordant de joie ne tarit pas de compliments à son adresse.
- Tu vas remplacer ma chanteuse de charme. Bien que tu sois un peu jeune, je te lance.
Et il souleva légèrement sa jupe...
- Et de plus, tu as de très belles jambes, ma chère petite.
Il alla s'asseoir, prit sa pipe sur la table et tira sa blague à tabac, de sa poche. Ensuite il inscrivit Marie Perrine sur un registre. La mère et un de ses frères l'avaient accompagnée :
- Veillez bien sur elle insista celui-ci.
- N'ayez crainte sourit Léo.
Elle avait traversé une enfilade de salles aux meubles dorés. Aux plafonds pendaient des lustres éblouissants. C'était pour elle comme un enchantement. Jamais elle n'avait vu des lustres si beaux, ni autant de bougies sur un lustre. Ensuite ils pénétrèrent dans la salle des répétitions où les murs étaient recouverts de glaces. Un orchestre jouait en sourdine et autour d'elle les différentes chanteuses lui apparurent comme un assemblage de satin, de soie, de velours, d'où un bourdonnement de conversations discret et étouffé s'élevait. A gauche un couple se livrait à des acrobaties inimaginables et au centre, quatre acteurs répétaient une scène de théâtre. Sur un banc se trouvaient des filles aux toilettes criardes, assises à côté de Pierrots à la bouche carmin.
- Voici Manon, votre nouvelle compagne, clama le directeur en lui faisant faire le tour de la scène.
Il avait spontanément changé son prénom contre un nom de scène...
- Elle veut bien remplacer la chanteuse malade pendant son absence. Au fait ce n'est pas une erreur, ton nom sera désormais, de préférence, Manon.
Et la troupe l'entoura. Ils étaient une trentaine à l'accueillir, tous gentils, curieux et amicaux. Les hommes lui firent des compliments un peu osés qui la firent rougir. Les femmes la pressèrent de questions.
- Silence, maintenant il faut travailler. Quittez tous la scène. Allez vous asseoir dans la salle. Électriciens, deux projecteurs. Où est le pianiste ? Qu'il s'installe vite, nous reprenons. Viens Manon, place-toi bien au milieu des faisceaux lumineux des lampes à huile, et tiens-toi près du trou du souffleur. Comme tu débutes, il va beaucoup t'aider, tu en auras sûrement besoin.. On t'expliquera plus tard les gestes à faire, pour le moment rejette un peu la tête en arrière quand tu chantes et par instants ferme les yeux.. C'est très bien comme ça.
La répétition se poursuivit et le directeur semblait satisfait.
- Manon, demain matin, tu te lèveras tôt. Tu es jeune, je sais, mais il faut absolument travailler tes chansons. La couturière passera s'occuper de toi... Ensuite tu me rejoindras au théâtre, pour la répétition générale avec les autres.
Quand elle s'éloigna, malgré son manque de maturité, elle se demanda un instant si elle allait devenir chanteuse ou une vulgaire fille de cabaret. Elle ne voyait autour d'elle que des filles en fourreau fendu sur le côté, des jambes gainées de bas noirs et de profonds décolletés.

Café concert

Léo, en manches de chemise, le crâne luisant de sueur, crachait des injures, se démenait comme un diable, hurlait des ordres, encourageait et critiquait ses artistes, il était partout à la fois, levant les jambes avec les filles qui donnaient des signes manifestes de fatigue. Puis il jouait les rôles lui-même, tout en écoutant d'une oreille attentive l'ouvrier venu lui demander son avis sur les décors de la scène. Cet être plutôt grassouillet et un tantinet précieux, avait une vitalité surprenante. Son énergie, sa force persuasive donnaient l'impression que tout dans le spectacle dépendait de lui. Soudain, couvert de poussière et trempé de sueur, le patron s'écroula dans un fauteuil.
- A toi Manon. C'est ton tour maintenant.
Elle monta à son tour sur la scène et sa répétition commença. Comme elle était nouvelle, le silence s'établit.. Cela dura trois heures. Il était presque midi lorsqu'on la libéra. Elle était affamée et épuisée, mais elle connaissait les chansons par cœur et son maître, tout comme le pianiste avaient l'air contents. Mais la journée déjà fatigante était loin d'être terminée.
- Va t'habiller dit-il à Manon, et vous autres, en piste dans le cabaret cette fois.
Dès le premier soir ce fut le grand moment pour elle. Elle allait chanter pour la première fois devant un public et sans conseils. Sur le moment cela lui parut impossible, incroyable. Son cœur battait très fort et elle devait faire des efforts pour ne pas admettre qu'elle avait peur.
Durant la séance de maquillage, ses pensées se dispersèrent. Quand elle se regardait dans la glace, il lui était impossible de retrouver Marie Perrine dans cette silhouette sophistiquée. Comme Cendrillon, elle venait par un coup de baguette magique, de se transformer en une ravissante princesse, du moins le croyait-elle pour le moment.
Le métier convoité par beaucoup de jeunes filles, le métier extraordinaire de chanteuse de charme, s'ouvrait devant elle. Pourtant elle se sentait tout de même un peu mal à l'aise. Pourquoi ? Déjà elle réalisait qu'il n'était ni dans ses habitudes, ni dans celles de sa famille de se montrer ainsi en spectacle...
Elle regarda à ses pieds la grande salle d'où montait un brouhaha continu. Beaucoup dansaient une danse qu'elle ne connaissait pas. Grand Dieu ! Combien étaient-ils venus pour boire un coup, danser et aussi pour l'écouter, la juger, et sûrement la siffler ? Devant cette foule, elle se sentit misérable et elle dut fermer les yeux pour réagir contre le vertige qui la faisait vaciller. Les murs du café étaient couverts de glaces et son image se reflétait à l'infini. Étonnée, elle regarda dans tous ces miroirs cette jeune fille blonde à l'allure encore de fillette. Ce n'était pourtant plus Marie-Perrine. Non , mais c'était bien Manon, la belle chanteuse de cabaret. Depuis quelques jours et pour la première fois de sa vie, elle avait vraiment peur. Était-ce seulement le trac?
Pour cette première soirée devant son public, il lui parut certain qu'elle serait incapable de faire sortir un son de sa gorge nouée. Un grand vide se creusait en elle, un trou noir devant son regard s'ouvrait comme le néant. Aveuglée par les lumières de la salle, assourdie par le bruit de cabaret autour d'elle, ses yeux se remplissaient de larmes. Dès que la musique fusa, c'est avec les jambes un peu tremblantes et le cœur battant à grands coups désordonnés qu'elle chanta et dansa tout en fixant d'un regard apeuré ces inconnus qui l'écoutaient, qui la regardaient avec un regard presque avide. L'immense gamme des sons bloquée dans son gosier jaillit cependant. Sa voix s'enfla progressivement jusqu'à atteindre son paroxysme et elle oublia ses angoisses. Elle sentait malgré son jeune âge qu'il lui restait à prouver qu'elle n'avait pas besoin de son charme pour soulever la salle. Mais elle crut un instant se dédoubler. Elle chantait mais elle se voyait comme hors d'elle-même. Elle voyait une fille au corps glacé qui agissait mécaniquement alors qu'en réalité son cœur se serrait, se serrait... Dans sa tête étrangement creuse, s'entrechoquaient et bourdonnaient sans cesse les conseils de son maître.
A la fin , elle était plus heureuse et plus détendue, la foule en délire montrait bien qu'elle n'avait pas besoin de beaucoup pour soulever les foules.
Bousculée de tous côtés par les buveurs, elle se faufila jusqu'à Léo et lui sourit
- Tu peux être fière de ton succès lui lança-t-il en l'entraînant vers son bureau.
- C'est trop beau répondit-elle toujours étourdie par l'aventure.

D'ailleurs les rêves ne durèrent pas longtemps.
Un jour elle fut retardée pour avoir aidé trop longtemps sa mère et ses frères. Je vais être en retard pour la répétition s'alarma-t-elle soudain.
- Ah, c'est toi ? tu commences bien ! Rappelle-toi ma petite que la principale qualité d'une véritable artiste est l'exactitude. Le café est bondé à une certaine heure, pas à une autre. Je n'admets aucun retard dit le patron
Ensuite ce furent des paroles et des actes ambigus ou des plus révoltants:
- Comme tu es belle... mots souvent prononcés avec admiration. Tes yeux dorés brillent comme ceux d'un félin.
Manon se sentait blessée. Quelque chose dans l'intonation de ces hommes mûrissait et blessait la jeune fille. Très vite son cœur battit souvent et très fort de colère plus que d'émotion. Elle le sentait, ce n'étaient plus de simples et tendres taquineries. Déjà son patron avait un soir franchi le frontière de sa froideur terrorisée. Il s'était avancée vers elle :
- Tu es si belle, que malgré ton âge, on ne peut te résister. Viens avec moi, tu n'as pas à avoir peur. Est-ce que tu crois, ma chérie, qu'une fille qui chante aussi bien et qui est aussi fine que toi n'a pas le droit d'espérer autre chose. Toi qui n'a apparemment rien fait d'autre jusqu'à ce jour que la vaisselle et la lessive.
Brusquement il lui avait dégrafé le corsage et elle l'avait égratigné tout aussi soudainement au visage. Elle avait réussi à lui échapper et sous ses blasphèmes, elle s'était enfuie, toute échevelée et s'était cachée derrière une table. Mais il approchait, furieux à son tour :
- Laissez-moi, vous n'avez pas le droit hurlait-elle...
- Tu te trompes, j'ai tous les droits, je suis ton maître, tes parents ont signé un contrat et tu es si belle...
Un peu confus cependant il ajouta :
- Tu es tout ébouriffée, va te recoiffer, tu as des miroirs dans le couloir, mais tu n'as pas à avoir peur. Il faudra bien que tu te soumettes.
Les jambes tremblantes, elle se recoiffa et se maquilla un peu pour atténuer sa pâleur. Qu'allait-il faire d'elle? Elle ne savait pas trop, mais elle se doutait qu'elle n'en serait pas fière.
Le soir elle se plaignit à ses parents :
- Ce n'est pas un homme correct, aucun des hommes qui fréquente le cabaret n'est correct ! Il me parle sur un ton que je déteste !
Son père ignora son angoisse et la réprimanda. Savait-il déjà ce qui l'attendait ou l'ignorait-il ? Sa mère n'osa pas protester lorsqu'il s'écria :
- Qu'importe ce que tu détestes ! Bougonna-t-il; maintenant tu es chanteuse, nous avons signé un contrat, ton public a l'air satisfait et tu es bien payé. Ton salaire va beaucoup nous aider. Ne fais pas la gamine, pense à tes frères et sache que pour ton patron, tout est permis.
Son père finalement ne cachait même pas ses véritables projets à l'égard de Manon, bien que celle-ci officiellement les ignorât. Elle était bien trop jeune encore pour comprendre vraiment, toutes les subtilités des sous-entendus.
Sa mère protesta :
- C'est une fille sérieuse.
- Il n'y a pas à discuter, au contraire elle devrait songer à travailler au cabaret de plus en plus sérieusement. Son patron a été très bon, je trouve qu'il a été d'une extrême obligeance de la prendre malgré son très jeune âge. Depuis, nous avons pu habiller les garçons proprement, et surtout, nous avons pu payer nos dettes. aussi. Elle doit supporter cet homme, c'est un ordre.

Elle devint donc officiellement chanteuse dans les cabarets. C'était tout de même pour elle la médiocrité et l'angoisse pour toute sa vie. Peu à peu on lui demanda de lever la jambe, de se trémousser devant des hommes dans ce bastringue somme toute assez mal famé. Petit à petit elle n'éprouva même plus de honte ou de gêne à s'exhiber presque nue devant des hommes ivres. Il avait suffi de quelques mois pour transformer totalement la jeune, timide et discrète Marie Perrine en cette Manon sans complexe, sans pudeur qui comme un robot étalait désormais sa nudité. Son patron cependant la respecta et fit en sorte qu'elle fût respectée jusqu'à sa majorité. Elle mena une vie bruyante, fatigante sous les applaudissements joyeux et lubriques. Pourtant ces jours, elle dut le reconnaître venaient égayer les souvenirs de son ancienne existence insipide.

Rencontre et amour

C'était le soir, il se rapprochait de Paris, les lourds chevaux de trait glissaient et tapaient du pied sur les pavés raboteux, secouant leurs harnais bruyants. Il passa à la barrière d'enfer et se trouva dans Paris. Il prit un plaisir d'enfant à regarder par la portière de sa voiture l'enfilade pavée des rues semées d' innombrables bec de gaz. A travers le sourd grondement des omnibus et le tintamarre des fiacres, le mouvement de la grande ville le saisit, l'allure des passants, leur vivacité, leur entrain. La circulation dans les rues était bruyante. Les postillons, forcés de retenir les chevaux dans la cohue des véhicules qui se suivaient, se croisaient et se dépassaient, hurlaient leurs avertissements: " Gare à vous ! Gare à vous !" Les piétons pressés de passer se glissaient entre les chevaux. C'était ce qu'on appelait un embarras de voitures qui se suivaient à la file.
Sur les bas côtés d'autres charretiers dormaient couchés sur des monceaux de sacs. Et autour d'eux des pigeons aux pattes roses et au col irisé couraient ça et là en picorant des graines.
Au fond de confortables landaus, apparaissaient, dans leurs sorties élégantes, des femmes la tête entourée d'écharpes et de dentelles. Les devantures des magasins pétillaient dans l'obscurité, les trottoirs grouillaient de monde.. C'était le tableau magique de Paris, la nuit, d'un Paris qui s'offrait à l'oisif dans toute sa terrible, attractive et puissante splendeur. Du ciel bas, des flocons de neige commençaient à tomber. Il se perdit dans le labyrinthe des ruelles étroites, encombrées et tumultueuses. Il se retrouva finalement dans des rues véritablement infectes et des squares inquiétants. Des femmes l'avaient appelé d'une voix rauque. Des rires canailles l'avaient poursuivi. Il avait frôlé des ivrognes qui maugréaient sur son passage. A certaines portes grouillaient des enfants en haillons et du fond de cours obscures parvenaient des cris et de jurons.
Il avait envie de s'encanailler un peu. Lorsqu'il découvrit un absurde petit cabaret qu'incendiaient de gros bec de gaz et de grandes affiches. Un homme énorme et arborant un gilet de couleur vive se tenait à l'entrée, un cigare aux lèvres.
- Une table Monseigneur ? lui cria-t-il par la lucarne de sa voiture tout en ôtant servilement son chapeau.
Mais son regard pétillait d'amusement. Ce petit rien divertir notre homme. Pris d'une sorte de curiosité, il descendit de sa voiture encore étourdi par la cohue, les yeux éblouis par les lumières de certaines rues. Quelques instants après il entrait dans le cabaret s'installait non loin de la scène où se produisait depuis un certain temps Manon. Il commanda une boisson au milieu d'un immense nuage de fumée de tabac et dans le bruit qui provenait du bar : bruits de bouteilles, de bouchons.
Le voilà donc installé au milieu d'une foule bavarde et criarde dans ce vulgaire petit cabaret où pourtant tout semblait gonflé d'orgueil. C'était l'heure traditionnelle de l'apéritif. Des hommes avant de rentrer chez eux se donnaient un moment de détente après le travail. La salle selon lui n'était que mauvais goût, un déballage d'objets hétéroclites allant d'animaux de chasses empaillés aux souvenirs de voyages ou de voyageurs. Mais elle était bien éclairée. Une nombreuse assistance se pressait. toutes les chaises crasseuses étaient occupées. Une activité tout de même fébrile et joyeuse régnait. Une ou deux personnes aussi élégantes que lui attiraient le regard au milieu de ces misérables. Nouveau venu dans ce lieu, il remarquait que beaucoup de têtes se tournaient vers lui. Des vendeuses circulaient offrant des boissons, des oranges ou des noix.. Un orchestre maladroit attaqua quelques mesures criardes de musique. Pourtant il restait toujours comme poussé par un pressentiment. Il eut le spectacle de filles splendides aux seins nus avec un cache sexe minuscule de velours noir. Elles vinrent se contorsionner dans une danse tantôt lascive et tantôt endiablée qui malgré le manque de goût ne lui déplurent pas !!!
Il se laissa aller à les regarder. Peu à peu, musique, danse et chant l'absorbèrent un moment. Le public d'ailleurs nombreux semblait venir de partout pour les voir. Les hommes s'excitaient, certains criaient et faisaient bisser le numéro qui se terminait sous un déluge d'applaudissements.
Puis la minuscule scène fut occupée par une toute jeune fille, encore mineure. Manon Renpat entrait. Après une seconde d'un lourd silence, son arrivée fut soudain saluée par des applaudissements bruyants et chaleureux.
La couturière avait conseillé pour ce soir-là une longue robe de satin bleuté dont le volant du bas se nuageait de blanc vaporeux. Au milieu d'acteurs et de chanteurs maladroits, Manon lui parut une créature de rêve qui se mouvait en souplesse et au rythme comme une plante emportée par le flot. Elle était belle dans sa mâturité et sa féminité naissantes, sa taille s'affinait et elle chantait si bien. Elle venait d'avoir 15 ans. Son sourire exquis illuminait son frais visage encore enfantin. Ses cheveux blonds ondulés, ses immenses yeux profonds et verts émeraude, bordés de longs cils, son petit nez, tout en elle éveillait l'amour, même sa délicieuse expression de confiance.
Elle venait de s'épanouir dans toute la splendeur de sa jeunesse et de sa radieuse nature. Manon Renpat ne promettait pas d'être une beauté classique, mais elle promettait beaucoup plus, elle éveillait le sens de la beauté, l'admiration, le désir. Tous ces gens plus ou moins vulgaires, ordinaires semblaient subjugués et même notre ami noble un peu perdu dans ce milieu. Pour une évasion, cela en était une !!!
Elle faisait vibrer, elle donnait un supplément d'âme aux misérables. Même la naïveté due à son âge encore tendre la rendait irrésistiblement séduisante...
Lorsque Manon Renpat commença à chanter son charme naturel agit encore plus sur le nouveau venu. Elle était sans contexte la créature de ses rêves, une des jeunes filles parmi les plus ravissantes qu'il eût jamais vue. Sa grâce timide, le rose qui lui montait encore aux joues le fascinèrent et lui firent oublier le cadre médiocre du café concert.
Sa voix l'envoûta. Très grave tout d'abord, elle passait par des notes caressantes et devenait plus claire jusqu'à rivaliser avec le son de la flûte.Il imagina dans ces sons la passion sauvage qu'il était venu quémander au hasard des ruelles sordides. Il se laissa remuer par cette voix comme si elle suffisait à insuffler l'amour et il crut, au milieu des vapeurs d'alcool, en un choix du destin pour lui. La voix était pour lui comme le début d'une caresse inoubliiable qui l'enflamma de plus en plus.
Il se souvenait à peine qu'il avait erré par des rues sordides, vaguement éclairées, passant devant des porches sombres et inquiétants, qu'il avait fui un milieu trop policé pour pénétrer dans une taverne plutôt misérable et peut-être mal famée. Il écoutait envoûté.
Elle salua, leva la tête et se retourna. Il s'imagina qu'elle le regardait.. peut-être le regardait-elle ? Quand on est noble, on attire tous les regards. Son élégance discrète et raffinée ne pouvait qu'attirer son regard, sa longue redingote noire de toutes façons se remarquait au milieu des haillons !!! Son écharpe de soie blanche contrastait avec le noir de la fourrure, car le manteau sombre était garni d'un col d'astrakan. Il était si beau au milieu des misérables. Il paraissait grand, jeune et un peu grêle, mais il était si élégant. Il portait en lui et sur lui, par sa grâce délicate, la marque de la noblesse..
Elle se tourna vers lui et pour la première fois leurs regards se croisèrent vraiment. Devant son regard insistant, elle se sentit pâlir. En effet, dans ce regard d'homme brillait déjà le regard avide et dément, plus proche du désir que de l'amour. Si elle était encore trop jeune pour le comprendre, ses représentations au café-concert avaient développé ses pressentiments.
Elle eut surtout peur pour son propre coeur et son propre engagement. Il était d'un charme si exceptionnel, d'une élégance si peu commune, d'une beauté si fine et si noble avec sa moustache soigneusement taillée. Une crise imminente et redoutable allait troubler, voire bouleverser sa vie.
Le spectacle paraissait au jeune homme passionnant depuis qu'il avait aperçu Manon. Il aurait passé des heures sans se lasser dans l'attente d'une nouvelle apparition de la jeune fille. Mais il arriva un moment où Manon salua pour la dernière fois. Il lui envoya un dernier regard envoûtant qui l'émut plus qu'elle ne le souhaitait.
Par groupes les habitués sortaient, riant, bavardant, faisant des remarques parfois grivoises, sur les jeunes artistes. Sorti de ses rêves, le jeune homme se décida à sortir à son tour, mais il voulut avant passer dire un mot à la jeune fille. Le patron lui montra la loge au fond d'un couloir. A travers la porte, capitonnée d'un tissu délavé, on entendait des rires, des bavardages et un froufrou de robes. Il frappa, mais n'obtint pas de réponse. Habitué à toujours décider de ses gestes sans dépendre des autres, il entra. L'air était saturé d'un fine odeur de poudre.
Le groom essaya de le faire sortir, mais devant la silhouette à l'allure si noble, devant la beauté due à la nature et au luxe, il y renonça...
Quand il pénétra, toutes les danseuses se tournèrent, quelques-une poussèrent un cri de surprise, d'autres se figèrent sur place. Le jeune homme, empressé, attentif, alla droit vers la si jeune Manon :
- Je viens vous féliciter. Votre voix est splendide et envoûtante, le choix de votre toilette est exceptionnel et vous êtes plus que charmante, ravissante, rayonnante.
Sous ce compliment, elle se sentit rougir. Jamais encore, un jeune homme si merveilleusement beau, ne lui avait parlé avec tant d'élégance et de persuasion. Comme il y avait en elle encore quelque chose d'enfantin, elle fu-t tour à tour timide et gentille, confuse et gênée, mais il lui donnait de l'importance. Elle, la seule fille de la famille, celle qu'on oubliait de regarder, celle qu'on avait abandonnée à son sort, un sort encore flou, encore inconnu, mais déjà inquiétant.
Ils causèrent un moment. " Vous semblez ne pas même soupçonner votre talent" ajouta-t-il au moment de se séparer.
Son coeur battit très fort. Le regard insistant du jeune homme attira son regard d'adolescente et le transperça. Elle sentit comme un frisson qui la traversait.
Manon se dit-elle " que t'arrive-t-il ?

Alors Manon ? ré dièse et mi bémol... Mais voyons qu'as-tu aujourd'hui ?
Tout en faisant ses vocalises, elle semblait absente. A la gronderie de son instructeur, elle rougit car son esprit s'envolait vers le lointain, où les vocalises s'effaçaient pour laisser place à des battements de coeur. Le maître s'énervait et s'étonnait devant tant de notes fausses auxquelles Manon ne l'avait pas habitué. Il la scruta attentivement. Les beaux yeux clairs comme l'océan ne le voyaient pas. Tantôt rêveurs et doux, tantôt assombris par la colère ou la peur ils paraissaient couverts par un voile onirique.
Est-ce l'amour que tu as découvert et qui opère ce changement ? s'étonna le patron.
Subjuguée Manon répondit par un long silence. Elle ne savait pas elle-même. Et lui, comment avait-il deviné? Ou alors il était jaloux car dès la seconde soirée le jeune noble était revenu pour lui lancer des fleurs... Ou encore des ragots circulaient déjà d'une table à l'autre du café, comme dans les coulisses!!! Une fois encore, elle l'avait vu d'une élégance à la fois discrète et raffinée. Elle se sentait fragilisée face à ses aveux d'amour, ses tentatives pour la conquérir. Soir après soir, son coeur cédait, s'habituait, se sentait apprivoisé.
Désormais elle ne se regardait plus dans sa glace de la même façon. Avant de passer sur scène ou de recevoir sa visite, elle arrangeait ses cheveux. Elle savait désormais qu'il s'appelait René, René de boisbaissant. Un noble, comment pouvait-il s'intéresser à elle? se demandait-elle dans un regain de lucidité. Mais lorsque la porte gémissait doucement et que le beau visage apparaissait à côté du sien sur le miroir, elle fondait de tendresse. Son coeur battait plus vite et une bouffée de chaleur lui faisait monter le rose aux joues comme un adorable maquillage. Cette émotion semblait les troubler davantage encore. Leurs regards émus se croisaient., la voix de Renée se faisait de plus en plus caressante.
Manon avait toujours en elle, à la fois la peur d'une aventure qu'elle devinait cruelle et la sensation d'un bonheur qu'elle avait encore du mal à analyser. Ce bonheur sans nom elle le rêvait éternel. Une voix en elle acceptait cet amour naissant et lui murmurait : " tu seras heureuse". Une autre lui chuchotait à l'oreille : " C'est un piège, il te désire, il ne t'aime pas". Mais la voix douce qui lui chantait l'amour était plus caressante. Et ce sentiment mystérieux, doux, s'épanouissait en elle, prenait possession d'elle, faisait battre son coeur à l'étouffer merveilleusement.
Elle le vit au café chaque soir pendant une quinzaine de jours. Ils se regardaient pendant son spectacle, peu à peu même ils se sourirent furtivement. Le sachant là tout près, elle chantait désormais pour lui, comme pour l'enchanter. Aimer, c'est se surpasser, elle excellait dans tout, désormais et ne rêvait même plus pendant ses répétitions. Son regard brillait de fierté et tandis qu'une étrange sensation s'emparait d'elle, la salle du café, les gens agités, le monde extérieur lui apparaissaient étrangers à l'instant, infiniment lointains. Elle vivait un rêve. Puis tout s'accéléra...
Un soir, très rapidement en fait après sa première apparition, il l'invita à danser. Ce partenaire était un danseur remarquable. Elle, elle apprenait depuis un certain temps, cela faisait partie de son contrat. D'une pression des mains posées sur ses hanches, il la guidait dans des figures assez complexes et son corps souple obéissait, suivait, s'emballait.
Elle fut bien un peu surprise par son commentaire.
- C'est une danse à émoustiller les filles et qui te convient parfaitement... Avec ta beauté à quoi ne peux-tu prétendre ?
- Vous me racontez des histoires, n'est-ce pas?
- Pourquoi te mentirai-je ?
- Parce que parmi les nobles il y a de belles demoiselles et qui savent danser !!!
- Les autres filles, nobles ou pas, quand tu es là, je ne les vois pas.
Elle l'écouta lui parler de ses projets d'avenir. Sa vie toute droite, dans ses paroles, semblait tracée d'avance. Il semblait avoir tout prévu. Sa voix grave et dolente exerçait sur elle une véritable fascination.

Il lui semblait que sa vie ne faisait que commencer. Le rythme de l'orchestre s'intensifiait comme si tous les musiciens donnaient pour leur couple le meilleur d'eux-mêmes. Elle était emportée dans d'immenses espaces par un rapide mouvement. Autour d'eux la salle tournait comme un manège. Ses pieds glissaient sans bruit, volaient presque aériens et légers sur le parquet ciré.
Le feu que par cette fraîche soirée il avait commandé d'allumer pétillait dans la large cheminée de la salle. Non seulement le mouvement des flammes projetait de grandes clartés dansantes sur le plafond, mais aussi, l
es bougies sur les tables formaient des traînées lumineuses, des serpentins brillants qui les encerclaient d'un halo doré.

Pourquoi était-elle si émue? Ce soir-là, la musique se tut brutalement comme le fin d'un rêve.

Elle céda vite à son impulsion pour cet homme. Voulant être pour lui l'idéal qu'il disait rechercher en elle, chaque jour, elle se faisait plus charmante. Pour lui elle apparaissait plus irrésistible encore depuis qu'il sentait l'amour monter en elle. Et elle semblait grandir et mûrir aussi. Plus elle s'épanouissait, plus il la désirait.
Elle ne se disait plus comme aux premiers jours, face à sa constance : " Je suis folle, de penser à lui !" Elle trouvait enfin tout à la fois une épaule pour la soutenir, la douceur d'une affection qu'elle croyait vraiment sincère et l'abondance accordée par ses petits cadeaux.
Les choses s'accélérèrent encore lorsqu'il osa la forcer à l'embrasser dans l'arrière boutique du petit café. La fine bouche finement dessinée lui avait fait connaître la fraîcheur chaude et inoubliable du premier baiser volé. Du premier baiser à la fois candide, révélateur et empli d'inquiétude. Pourtant, désormais dans ses moments de rêve, elle sentait encore sur sa bouche le feu de celui-ci sur son visage et la tiédeur de son haleine. Sa première réticence passée, elle s'était montrée consentante. Sa candeur avait fondu, poussée par l'ardeur de la jeunesse.
Maintenant elle retrouvait chaque soir la merveilleuse attente de l'effleurement de cette bouche. Son sang s'échauffait, s'exaltait au rythme des battements de son coeur. Parfois elle en oubliait l'heure et soudain s'écriait :
- Je vais être en retard pour la répétition.
Le patron va me le reprocher.
Elle s'alarmait en se détachant de ses rêves, comme de bras qui l'emprisonneraient.
Mais elle était moins inquiète. Maintenant elle s'avouait: Quelle chance j'ai... Comment peut-il m'aimer autant ? Je ne me sens pas humble, mais je ne me sens pas non plus digne de ce noble ". Pourtant sa chevelure dorée et bouclée, son regard si bleu et si franc, son visage si beau et si tendre, ne pouvaient pas mentir. Elle crut qu'il n'y aurait plus dans sa vie que les yeux de René dans ses yeux, que ses lèvres sur ses lèvres, que son corps dans ses bras pour une intimité totale et sans cesse renouvelée. Elle songeait bien sûr au mariage. Elle songeait à le présenter à ses parents.
Manon se croyait toujours la même, pourtant, l'éclat de ses yeux, le rose de ses joues, tous ses gestes la trahissaient. Il émanait d'elle une émouvante joie de vivre.
- Maman osa-t-elle dire un soir...Est-ce que tu aimais mon père comme j'aime ce jeune homme ?
- J'étais plus âgée, ma fille, surtout sois prudente.
- Mais il m'aime. Et il me semble que je le connais depuis toujours, c'est aussi un peu comme si c'était lui que j'attendais.
- Quand nous le présentes-tu?
- Il n'en a pas parlé.
- De quel milieu est-il ?
- Il est noble.
- Alors, je t'en prie, ne pense plus à lui.
- Mais pourquoi ?
- Jamais sa famille ne voudra d'une chanteuse de café-concert. T'a-t-il promis quelque chose ?
- Mais il m'a dit qu'il pensait sans cesse à moi, qu'il était heureux d'avoir fait ma connaissance, de revenir me voir régulièrement, qu'il m'aimait.
Sa mère tressaillit. Elle connaissait trop cette tactique...L'avenir allait devenir un jeu dangereux.
- Ce sont des politesses mondaines, des caprices qui ne correspondent pas à ses sentiments. Tout jeune homme prend l'habitude de s'exprimer ainsi et c'est rarement vrai surtout à ton âge. Tu ne connais rien de la vie.
- Il m'a paru sincère.
- Les femmes et les jeunes filles vivent d'émotions, pas les hommes. Mais ils jouent avec les émotions des femmes pour les séduire et les accrocher. Quelles sont tes relations avec lui? As-tu déjà cédé à ses séductions?
- Non il reste correct et attend, mais il ne parle pas de mariage.
- Que Dieu te garde sur le droit chemin ma fille. Je le répète, tu te fais des illusions. S'il veut t'épouser comme tu crois, pourquoi ne vient-il pas à la maison demander ta main? Ces nobles sont non seulement mondains et frivoles, mais encore menteurs !! Je le sais bien moi qu'il ne viendra pas demander ta main.... Dans sa famille, ils ne seraient pas très fier de mélanger leur prétendu sang bleu au sang d'une jeune, trop jeune roturière, même s'il prétend te trouver joli, bonne chanteuse... Tout ce que tu voudras, et surtout s'il prétend t'aimer sans montrer ses intentions.
La discussion assombrit brusquement la vive gaîté de son insouciante jeunesse. Elle se blottit tout de même dans le giron de sa mère, devenue une femme lasse et un peu fanée et qui le dos tourné à la lumière de la fenêtre, occupait l'unique fauteuil, pour une fois libéré par le père, du misérable salon. Elle ne répondit pas, mais elle n'accorda pas une confiance très empressée aux paroles de sa mère. Elle ne songea pas que la pauvre femme faisait son possible pour lui assurer une certaine sécurité en lui transmettant son assurance morale.
Elle craignait que sa fille ne fît une bêtise, c'était évident. Manon interprétait désormais le point de vue de sa mère, comme celui de toutes ces femmes pauvres, déçues par la vie, au caractère méfiant. Manon, confiante, ne s'en alarma donc pas. Oui elle continuerait à rester muette, mais en elle-même, elle avait réponse à tout.
Elle ne dit plus rien. Elle était cependant désorientée. Sa mère, toujours douce et discrète, n'avait pas l'habitude d'interrompre les rêves ou les projets de ses enfants. Seul le père donnait des ordres, imposait son point de vue et se comportait de façon égoïste. Et là, elle s'interposait farouchement. Elle n'avait d'ailleurs jamais apprécié la vie vers laquelle le père avait lancé sa fille par besoin d'un revenu supplémentaire.

Manon resta donc persuadée que René l'aimait. Il l'aurait abandonnée depuis longtemps sinon. Elle ne pouvait pas savoir, sans expérience, et malgré les conseils de sa mère, que les galants de ce temps-là s'ingéniaient à insister jusqu'à ce qu'il aient soumis leur proie. La quête était le summum du plaisir pour eux. Elle resta donc persuadée que sa mère se trompait, que René allait l'épouser, que... - Oh mère murmurait-elle si tu savais comme je suis heureuse, tu le serais aussi.
A d'autres moments elle se disait : " et si ma mère avait raison, et si je lui donne tout et qu'il me vole jusqu'à l'espérance. Suis-je en plein aveuglement ?"
Sa mère avait l'air si sérieuse, si sincère, enfant, elle avait toujours eu confiance en elle. Elle était son recours face à son père. Elle garda longtemps la sensation de la caresse de la main maigre de sa mère sur son visage. Une main qui se voulait câline, confiante et inquiète. une main qui tentait de lui dire : " Ecoute-moi avant qu'il ne soit trop tard.
Bref, Manon à 15 ans, comme toutes les jeunes filles de cet âge s'estimait capable d'être responsable d'elle-même. Elle avait déjà tant vu de misère dans sa vie !!! Et puis son enfance avait été si triste qu'elle souhaitait recueillir un peu de bon temps, un peu de bonheur. L'amour en elle était sa première caresse brûlante, son rire plus fréquent jaillissait plus facilement, la gaieté même s'épanouissait dans sa voix de chanteuse. Elle se sentait sérieuse et mûre.


Pourtant un mois après, elle était enceinte. Une grossesse si vite arrivée. Ce ne sera pas drôle si ça t'arrive un jour lui avait dit sa mère qui avait souhaité la soustraire à son métier de chanteuse de café concert. Pense que tu n'as que 15 ans. Que tes souffrances passées te servent de leçon pour l'avenir !!! Mais le père avait refusé, malgré les dangers, malgré les menaces, de l'enlever de cette équipe du café-concert. " Elle nous rapporte pas mal d'argent et elle nous aide ainsi pour l'éducation des plus jeunes " avait-il affirmé. " D'ailleurs, ajouta-t-il de façon assez surprenante, il ne faut pas qu'elle se marie. S'il ne vient pas la demander, tant mieux ! Ses gains, je le répète, nous manqueraient. Son patron m'a fait signer un contrat. Il n'est pas question qu'elle nous quitte, ni qu'elle quitte son travail. Et puis, que sait-elle de ce jeune homme ? Pas même son nom ! "
Peu importait ce que pensait son père, peu importait l'angoisse de sa mère...
Désormais c'est René qui la prendrait en charge, qui veillerait sur sa destinée, qui l'entraînerait dans le bonheur définitif.. Elle fermait les yeux sur le fait qu'il ne l'avait pas demandée en mariage, ni présentée à sa famille... La passion l'envahissait, annihilait sa logique, effaçait ses longues souffrances qui l'avaient jusqu'alors rendue méfiante.
Comment tout cela s'était-il passé ? ... Elle avait entendu, comme quelques soirs précédents, son pas dans l'escalier qui montait à la salle de maquillage. Elle le reconnaissait. Elle savait aussi comment il claquait allègrement les portes. Il devait être impatient, et c'est vrai qu'il l'était...
Il arriva tout essoufflé à la porte et courut vers elle. Il la vit vêtue d'une simple robe de drap bleu clair La large ceinture en était brodée. Le corsage noyait son bleu léger dans un dégradé qui mettait en valeur la blancheur de ses épaules nues et la jeune poitrine ferme de ses 15 années, pourtant
déjà épanouie. Le ruisseau léger de ses cheveux sous les lumières semblaient constellés d'étoiles.
- Manon, tu es de plus en plus magnifique lui dit-il . Il l'avait aidée à enfiler son manteau et l'avait suppliée de lui permettre de la raccompagner chez elle. C'est vrai que depuis qu'elle était femme, depuis cet amour naissant, elle resplendissait. Elle le regardait animée par l'émotion, un peu inquiète et pourtant rose de plaisir.
Le long des couloirs, il lui fit faire quelques pas de danse, aux derniers sons de l'orchestre.
Son attelage, une calèche tirée par deux pur-sangs, attendait non loin. Main dans la main, ils dévalèrent l'escalier. C'était leur première sortie ensemble. Sanglé dans son habit, René lui semblait extraordinairement beau et racé.. Il jouait de ses yeux, de sa voix, de son charme. il lui était difficile de lui résister. Elle serrait sa capeline autour d'elle à cause de la fraîcheur de la soirée. Elle dut aussi s'arrêter un instant pour calmer les battement précipités de son coeur. Malgré l'odeur de crottin, il lui sembla entrer dans un écrin lorsqu'elle monta dans la calèche. Celle-ci était rembourrée et recouverte de satin rouge d'une élégance raffinée. Sortant de sa poche une écharpe de soie blanche, il la lui entoura tendrement autour du cou.
-
Couvre-toi bien Manon, le froid est encore vif malgré l'approche du printemps. Allons viens, maintenant dit-il , lui serrant toujours la main.
Le bal, c'était bien fini. Elle devina qu'ils passaient vers une seconde étape. Elle se retourna un instant. Les derniers clients du café partaient, les valets éteignaient les chandelles des lustres; les tentures ternissaient peu à peu pour s'effacer.

C'est presque timidement qu'elle se retourna pour le regarder, elle sentait sa main tendrement serrée sur la sienne; elle s'approcha de lui et se laissa aller dans les bras du jeune homme, les yeux fermés. Avant de franchir la porte de la calèche, il l'adossa doucement au siège de la voiture, et se pencha vers elle. Malgré un premier réflexe qui l'avait fait se raidir, dû à l'inquiétude de cette première escapade; elle s'abandonna. Elle ne refusait plus ses lèvres d'ailleurs depuis leur premier baiser et ce baiser-là, avide sembla durer, durer jusqu'à l'enchantement.


Un Paris presque nocturne, séducteur et grouillant tourbillonnait derrière les petites fenêtres de la calèche à lui donner le vertige. Un employé municipal avait allumé des lanternes fixées à des potences de fer. Elle se rendit vite compte qu'ils ne prenaient pas la direction de son pauvre logis. Au contraire René commença par l'assouvir jusqu'à l'ivresse de monuments entrevus dans l'ombre percée par les réverbères. Il la gava de gâteaux et de chocolat follement appétissants. Quelle merveille tout cela pour elle, elle qui avait vécu dans la misère, toujours affamée, souffrant du froid, des coups frappés par le père quand il ne faisait pas preuve d'une totale indifférence. Il lui promettait souvent de la ramener chez elle. Mais elle devait découvrir la capitale...
Puis ils se dirigèrent vers le bois de Boulogne, lieu de toutes les élégances. Le soleil avait déjà plongé vers la ligne d'horizon. Restaient quelques restes d'un jaune oranger qui s'assombrissait. Les calèches, remplies de personnes en toilettes du soir, recherchaient ce lieu et en sillonnaient les allées boisées déjà sombres, surtout sous la voûte des arbres. Certains ralentissaient, bifurquant vers les clairières, d'autres couples marchaient délicatement sur les tapis d'herbe fraîche et humide du soir, le long des eaux dormantes, pour une flânerie amoureuse. Absorbés par eux-mêmes, ils ne laissaient entendre qu'un léger craquement de branches sèches.
R et Manon roulaient toujours en voiture en suivant les ornières profondes creusées par les charrettes et les cahots les faisaient basculer l'un contre l'autre.
Soudain il la couvrit de baisers qu'elle crut passionnés. Elle se sentait incapable de résister au charme de René, elle se mentait à elle-même croyant à une totale confiance, se disant qu'elle se sentait transportée d'une joie extraordinaire, si loin de sa misère habituelle. Son visage, d'une merveilleuse beauté, rayonnait brusquement beaucoup moins... de sa joie pourtant devenue si coutumière; cette soirée la mettait sous tension. Pourtant cette avalanche de baisers l'angoissait; elle ne s'attendait pas à autre chose qu'un simple baiser, à autre chose qu'un René qui la prendrait dans ses bras gentiment pour la conduire chez elle, à la rigueur dans cette balade, la guider dans la foule et à travers les monuments.
- Je n'ai que 15 ans essaya-t-elle de murmurer, mon père va me chercher et se fâcher.
- Dans quelques années, tu seras majeure et libre de faire ce qu'il te plaira. Jusque-là, ne t'inquiète pas, je te protègerai.
Elle voulut s'échapper, courir devant elle comme une folle, mais il la rattrapa à la porte de la calèche assez brutalement, entoura sa taille de ses bras et recommença à l'embrasser plus doucement, plus intensément. Elle essaya encore de murmurer :
- Non, écoutez-moi, non, non... mais elle dut se cramponner à lui car la cabine vacillait et le sol se dérobait sous ses pieds. son étreinte des plus vigoureuses, la maintint malgré elle. Elle songea que bientôt elle ne se dominerait plus et que si sa pensée refusait cette brutalité, son corps subtilement éveillé par cet homme habile mais peu fiable, acceptait le viol malgré elle.
Pourtant de toutes ses forces, elle lutta contre René, qui haletant plaquait son corps plus étroitement contre le sien et qui, glissant une main sous ses seins, la retenait prisonnière, annihilait sa volonté, l'étreignait sauvagement, moulant son corps au sien. Elle pouvait de moins en moins lui résister, les paroles de sa mère lui revenaient par instants et elle perdait la tête. Ses cheveux se dénouèrent, tombant en longues vagues sur ses épaules. Elle supplia René, mais il se fit plus lourd, plus fort, plus violent, la serrant encore plus et il lui ferma la bouche la réduisant au silence. Pourtant il osait encore lui murmurer des mots d'amour fou, alors que demain il aurait oublié jusqu'à son souvenir !!! Ces mots le grisaient lui-même. Sa lourde, large et dure poitrine écrasa la sienne, la dompta comme une bête rétive. Dans le même temps, il la dénudait avec un instinct animal qui s'affirme dans l'action. Son corps s'ouvrit et se livra dans la douleur et le chagrin. Le mâle assouvissait, sans masque cette fois, l'assouvissement de ses instincts de domination, luttant avec une sorte de rage contre tout ce qui pourrait l'empêcher d'étreindre la jeune femme. Il la précipitait sauvagement dans l'amour comme on plongerait dans les eaux furieuses d'un torrent tumultueux. Que faire contre cette volonté dominatrice de conquérant qui ne croit qu'en sa volonté ? Elle finit, épuisée par abandonner toute résistance. Sa dernière pensée fut pour les conseils bouleversés de sa mère. Une horloge parisienne sonna dans le lointain.
Quelques rayons de lune glissaient sur les feuilles vernissées. Les rideaux de la calèche tremblaient légèrement, révélant la myriade d'étoiles. Une horloge parisienne sonna dans le lointain. La voiture s'arrêta. René la serra plus fortement encore dans ses bras, elle se sentit soudain prisonnière. Ils restèrent ainsi un moment l'un contre l'autre. Il serrait si fort que l'angoisse la gagna de plus en plus dans la nuit brusquement froide...Une pensée brusquement lui rappela les paroles de sa mère. Elle cria se demandant soudain : " suis-je devenue complètement folle pour m'être laissé entraîner dans cette aventure ? ".

Pendant un certain temps, après cette escapade, ils se retrouvèrent le soir au café, en complices, riant, se murmurant des promesses. Puis ses visites s'espacèrent...

Et lui qu'en pensait-il de cette rencontre ? Le jeu avait été fascinant. Existe-t-il volupté comparable à celle d'exercer son influence sur une tendre jeune fille, à celle de manipuler une enfant pauvre qui n'oserait pas se plaindre et encore moins le dénoncer ? Il n'avait bien sûr jamais songé à l'épouser, de plus ce n'était qu'une roturière. Mais parfois il reconnaissait qu'elle l'avait ému. L'émotion de sa belle voix l'avait par instants bouleversé. C'était un phénomène psychologique qu'il avait essayé d'analyser. La curiosité entrait pour beaucoup dans le phénomène, la recherche de sensations chaque fois nouvelles, l'évasion dans un monde de misère et de peur. Une enfant, une vierge, une âme encore pure et naïve. Décidément le psychologique était toujours complexe.

Il venait de quitter les communs et se dirigeait vers son élégant château, aux proportions grandioses, situé en banlieue parisienne. Il rentra. Dans son salon, sous le regard des ancêtres qui se dressaient souriants ou graves dans leurs costumes et leurs cadres, la servante à genoux soufflait et agitait une main vigoureuse pour activer la combustion d'un grand feu qui brûlait dans la cheminée et déjà les lueurs jaillissantes éclairaient la plaque de fonte fleurdelisée du foyer, cadeau d'un grand personnage de la cour. Sa mère, vêtue d'une robe de soie noire et qui cachait ses mains ridées dans des mitaines, avait bien compris cette réaction exceptionnelle et elle qui n'intervenait jamais dans ses amourettes, avait cru bon s'immiscer. Il n'était pas rentré de la nuit. Quelle sottises pouvait-il encore faire ? Elle devinait un phénomène des plus complexes avec cette jeune fille, et elle craignait le coup de tête d'un jeune homme qui accepterait de se déclasser !!!
M. traversa la vaste entrée et se trouva face à sa mère:
- Vous, vous n'êtes pas dans votre assiette
- Pourquoi dis-vous cela ?
- Je le devine...
- Peut-être... Il y a quelques jours, j'ai rencontré une fille et j'ai eu comme un choc. c'était dans un café concert et contrairement aux filles de ce milieu, elle était naïve, sincère...
- Riche ?
- Certainement pas ...
- J'espère que vous n'êtes pas vraiment épris. Avec des filles de ce milieu, il n'est pas question ni de prolonger vos relations, ni surtout de songer au mariage.
- Bien sûr, jamais de la vie.Si je l'ai trouvée pour un temps adorable, je n'ai pas du tout l'intention de prolonger cette relation. Un petit flirt sans importance. Juste un petit malaise dû à la fraîcheur dont je vous parlais,
à sa confiance si visible.
- Vous avez presque l'air amoureux.
- Non, mais la quête a été plus longue, plus difficile, donc plus passionnante. Mais elle est à moi maintenant et c'est fini...




Il avait pâli affreusement lorsqu'elle lui avait annoncé sa grossesse. Très lancé dans le monde, le jeune homme savait qu'il avait dès le début produit une vive sensation par son charme, sa tournure et son élégance, mais aussi par la finesse et la grâce de son visage. Il avait de la conversation, le raffinement hérité de sa famille. Léger, passionné et inconstant il s'était montré jusqu'à ce jour incapable d'aimer fidèlement et surtout hors de la noblesse.. Le cercle de ses amis formait en principe le fond et le décor de sa vie.
Le comte se demanda comment tout cela allait finir. Pas un instant il ne songea à la jeune fille, à son malheur ou à l'enfant.

Un mois après, la jeune femme vêtue de noir, la couleur du deuil de son coeur, s'était arrêtée devant le grand manoir de René. Elle n'en connaissait même pas l'adresse. Il lui avait fallu se renseigner, faire des recherches....Construit en vieilles pierres, polies par le temps, il avait un grand toit d'ardoises. Le parc était recueilli, profond et mystérieux tandis que des bruits confus, arrivaient de Paris, pareils aux notes bourdonnantes d'un orgue éloigné.

Elle fixait d’un regard triste la masse grise du grand bâtiment qui dressait non loin dans l’azur l’orgueil menaçant de ses murs. Elle ne ferait jamais partie d'un tel château. Si elle l'avait vu avant, elle aurait compris et n'aurait pas sombré dans la faute car elle se serait méfiée. Elle s'engagea sous la voûte des vieux tilleuls aux rameaux déjà verdis par les bourgeons du printemps. Le limon qui en composait le sol, autrefois gorgé d'eau, mélangé à de la terre était admirable de fécondité. De merveilleux arbres fruitiers poussaient derrière les arbres de l'allée : poiriers, pêchers... Les rayons de soleil n'étaient pas arrêtés et le vent au contraire s'écrasait contre les hauts murs du parc et le bois. Elle marcha à pas lents sur la mousse des allées, entourées de parterres de fleurs, le long d'une pièce d'eau rectangulaire lançant dans les airs des jets d'eau, où les rayons encore faibles du soleil, jouaient de leur lumière sur les gouttes et les rides provoquées par un léger vent. Elle se perdit au milieu de ce spectacle reposant dans une grave rêverie riche d'angoisses.
Elle gagna l'entrée principale du château où une brise légère fit voltiger doucement le rideau de mousseline qui masquait la grande entrée. Elle vit qu'au
rez de chaussée se trouvait le salon, la salle à manger, un grand cabinet de travail entouré de bibliothèques aux rayons élevés, enfin, une immense cuisine au plafond voûté où le feu crépitait dans la cheminée. Un certain nombre de personnes du personnel s'était figé à sa vue. Elle entendit une voix autoritaire, qu'elle ne reconnut pas au premier abord, donner un ordre :
Zut : " Répondez que je ne suis pas là " !

Par la porte entrouverte, elle avait entendu la voix de son ancien amoureux...et elle avait aussi aperçu les admirables meubles de l'époque Louis XIV, de hautes portières, des crédences sculptées qui garnissaient l'échappée sur les appartements de réception. La lumière entrait à flots par les hautes et larges fenêtres, faisant étinceler l'or bruni des cadres. Sur les murs les belles tapisseries, les miroirs biseautés et au sol le velours des grands fauteuils avaient des éclats sous les rayons qui perçaient. Sur la cheminée de gré sculpté, la pendule en ébène rehaussée de cuivre, ponctuait le temps.

La femme de ménage qui rangeait la salle à manger, lui dit : " Monsieur ne souhaite pas vous recevoir. Il vous fera connaître ses projets. "

Abasourdie, elle resta un moment figée derrière la porte close. Puis ses yeux se détournèrent. Un soupir profond sembla exhaler d'elle, il exprimait sa silencieuse souffrance. Elle marcha un certain temps. Qu'allait-elle devenir ? En bas, dans la vallée, son regard se reporta une fois encore sur la formidable silhouette du bâtiment orgueilleux sur la colline. Deux rides semblèrent creuser un amer sillon sur ce visage encore enfantin, déjà gravé un peu par les premiers signes de grossesse et surtout marqué par le désespoir naissant.
- Tout ce que je hais se trouve désormais dans cette bâtisse ! gronda-t-elle. Là est la puissance qui m’a brisée !
Au bout d'un certain temps, elle héla un cab qui devait la ramener dans son quartier.


J’en serai réduite à vivre presque misérablement, dans une île lointaine sur un humble coin de terre que va me laisser la rapacité de cette grande famille qui ne souhaite pas assumer l'enfant de leur fils. Ne cherche-t-elle pas, en ce moment même, à la chasser de ce dernier refuge ?…Sa mère avait bien raison, elle ne connaissait rien de cet homme, pas même son égoïsme.

Quand elle rentra au café, la flamme des lampes avait baissé, et les gens se retiraient peu à peu. Quand elle parvint chez elle, c'est le feu qui s'était éteint. Elle eut froid.





Sur l'île de la Réunion, elle avait découvert une tout autre vie. Des chevrettes gambadaient dans les cirques, des camarons, des anguilles habitaient les eaux douces et les truites arc-en-ciel peuplaient les torrents. Dans ce que les habitants appelaient " les bas ", les lièvres et les cailles, gibier très abondant, étaient savoureux dans les assiettes. Pétrins noirs, puffins d'herminier ou puffins noirs, paille-en-queux parcouraient l'horizon et ne semblaient s'arrêter qu'en période de reproduction.

Sur l'île de la Réunion, elle avait travaillé dans un des plus beaux cafés de St Denis. Au plafond pendaient des lustres éblouissants et les murs recouverts de glaces donnaient l'impression d'une enfilade de salons aux meubles dorés. Des garçons en veste blanche debout derrière d'immenses tables semblaient monter la garde auprès de montagnes de gâteaux, de chocolats des plus appétissants


Il commença à la servir. Le copieux repas et l'alcool lui rappelèrent le premier jeune homme qu'elle avait connu. Ce René qui l'avait séduite et si lâchement abandonnée alors qu'elle était enceinte. La tête commençait à lui tourner, la joie risquait de l'envahir. Elle éprouva de nouveau cette étrange sensation, comme si sa pensée n'existait plus, comme si un grand vide s'était fait dans son cerveau. Cette fois encore, il n'y avait plus pour elle que ces grands yeux bleus si semblables à ceux de René, tellement immenses, tellement terribles et sibeaux...Mais cette fois elle se méfierait.
Elle se sentait envahie d'un malaise profond.


Le même scénario, ils étaient de plus en plus troublés tous les deux. Ce nouveau jeune homme, il lui semblait qu'elle le connaissait depuis toujours. Parce qu'angoissée elle se souvenait de son premier amour et qu'elle avait peur que l'aventure indésirable se renouvelle ? Ou bien elle était de nouveau éblouie, subjuguée, victime d'une nouvelle folie ? Peut-être qu'elle était enfin amoureuse ? Elle ne savait pas, mais elle se promit de se méfier cette fois. Elle passa ses belles mains fraîches et blanches sur son visage. Même ainsi elle gardait du charme, le charme de ses mains justement. Elle était lasse. A force de réfléchir l'exaltation la quittait et faisait peu à peu place à une inquiétude grandissante. Une porte entrouverte de son nouveau logement laissait voir la chambre à coucher vaguement éclairée par des bougies qu'elle venait d'allumer. La lumière se reflétait sur la misérable glace de sa coiffeuse. Manon n'était plus qu'un animal traqué et comme un animal, avec tous ses sens en éveil, elle cherchait à s'échapper.
Tout recommençait...et si elle restait trop froide ou indifférente, il partirait, elle le perdrait à jamais, sans savoir s'il était honnête ou pas. Et ensuite, où le retrouver, où le rejoindre. De l'inquiétude, elle passait à la panique. Elle avait été si maladroite qu'elle ignorait même maintenant où il vivait.

- Quelle crainte te retient ?
Elle vit la chambre, elle aperçut le lit... Quelle crainte ? La crainte de ce qu'elle avait déjà subi et qui la faisait encore souffrir, la crainte de la société de l'époque si rigide pour les jeunes femmes, la crainte de Dieu que lui avait transmise sa mère.
- Tout ce à quoi tu penses, ce sont des principes qui nous gouvernent à tort.
Elle le repoussa doucement. Elle tremblait un peu et tordait ses mains.
- Il vaut mieux que je n'entre pas.
Il la retint étonné:
- Mais pourquoi? Maintenant que vous êtes là, il vaut mieux entrer franchement, parce que vous allez vous faire remarquer encore plus et c'est justement ce que vous voulez éviter. Venez, ne vous retournez pas...
Il l'attira patiemment contre lui, la prenant par l'épaule.
- Sotte, lui dit-il il vaut mieux éviter les commérages...et il l'entraîna vers la chambre.
Ils pénétrèrent dans la pièce. Il referma bien vite la porte. La flamme des lampes avait baissé, le feu de cette pièce s'éteignait presque. Elle demeura immobile, toute pâle dans la demi-obscurité. Il avança un fauteuil vers elle et alluma des bougies. Le jeune homme l'installa le plus confortablement possible près de la cheminée. Encore inquiète, encore émue, elle releva délicatement sa robe pour exposer ses chevilles à la chaleur de la flamme qu'il venait de ranimer.
- Ne me prenez pas pour un ogre. Il trouvait Manon visiblement mélodramatique. Calmez-vous. Rien qu'à vous voir, je vous assure que pour vous tromper il faudrait être une brute sans coeur.
- C'est pourtant ce qui m'est déjà arrivé...

- Peut-être, mais je vous assure que ce n'est pas le cas cette fois. Je vous aime. Je ne saurais comprendre d'ailleurs qu'un jeune homme puisse songer à déshonorer celle qu'il aime.

Elle sourit un peu pâle. Mais elle continuait à rester le regard fixe sans rien regarder autour d'elle.
-Je ne suis plus capable de faire confiance.
- Je vous comprends, mais vous avez tort cette fois. Je ne demande qu'à être avec vous. Enfin seuls, vous et moi.
Ils se trouvaient l'un en face de l'autre et la vaste chambre derrière elle vivait dans une demi-obscurité. La clarté du feu la baignait d'une aura lumineuse diffuse.Manon était de plus en plus splendide. il ne l'avait jamais vue ainsi.
- Vous êtes belle et je vous aime. J'avoue aussi que je suis attiré vers vous par une puissance irrésistible. depuis un certain temps, je ne pense qu'à vous. J'ai découvert en analysant mon sentiment que je n'avais jamais ressenti un sentiment aussi profond pour une autre femme.
Elle, elle ne se sentait plus capable de plonger de nouveau dans ce rêve immatériel d'amour qui l'avait conduite à sa perte et à sa solitude.
- Je n'ai pas des fortunes, mais je vous donnerai tout ce que j'ai...

Allongé près d'elle, Michel en silence la regarde...
Elle ne savait pas comment elle s'était retrouvée enlacée sur ce lit. Elle ne savait plus comment il était parvenu à la mettre nue contre sa peau nue. Soudain elle prit conscience de son baiser qui la torturait de façon presque agréable alors qu'elle n'y croyait plus à ce côté enchanteur. Pourtant il lui semblait maintenant que jamais encore un baiser ne l'avait fait frémir de la sorte. Il n'y eut plus au monde que leurs corps mêlés et fous. Leurs deux cœurs rythmaient l'orage qui allait suivre.
Emportée comme dans un tourbillon par une sensation douce et violente son corps replongeait dans un ravissement déjà oublié malgré son jeune âge. Le trouble merveilleux qu'elle ressentait réveillait des plaisirs insoupçonnés. Elle songea un instant qu'elle ne se dominerait plus. Mais qu'importait ? Que risquait-elle de plus que cet exil ?

Tout à coup, le corps vigoureux de l'homme s'abandonna après maints soupirs et maints râles. Son abandon était semblable au repos mourant des vagues sur la plage. Cette image réveilla en elle une douleur passée. Alors qu'il demeurait encore en elle, il lui sembla étouffer. Maintenant il dormait profondément satisfait et repu, monstre d'égoïsme et d'indélicatesse. L'effroi la laissa soudain à la limite de la vie. Puis elle eut la force de s'échapper comme si elle était emprisonnée. Elle se jeta hors du lit, glissa par terre, se retourna un instant vers le lit et le regarda comme étonnée et surtout déçue, tituba sur un tapis et s'élança vers la salle de bain où elle s'enferma. Elle remarqua dans la glace son corps marbré il lui parut comme si ce déchaînement l'avait meurtri. Son imagination amplifiait les symptômes et l'acte ne lui sembla plus qu'une lutte sans merci d'où l'homme seul sortait vainqueur. On appelait amour ce geste obscène, cruel, sauvage. Elle n'était pas encore prête, malgré les années écoulées, à tout cela.
Il ouvrit des yeux nullement empressés et ne la vit plus. Il la rejoignit dans la salle de bain, lui parla doucement. Lorsqu'elle ouvrit la porte, la plus lamentable douleur se lisait sur son visage.
- Excuse-moi, tu m'as excitée toute la soirée. Tu es sage, mais tu n'as rien à craindre de moi. Je ne t'abandonnerai pas. moi, je ne raisonne pas. Je suis impulsif, je peux paraître violent, mais je ne regrette jamais ce que j'ai fait.

Il sortit prendre l'air. De temps en temps, il poussait vers le ciel, avec une lenteur calculée les bouffées de son cigare. Il songeait au fils qu'il aimerait avoir de cette femme qu'il aimait. Il songea à toutes les pulsions qui lui semblaient normales, de la jeunesse, à la vie colorée de l'Ile.
Elle, par contre, avait du mal à oublier cette brutalité amoureuse qui lui rappelait une autre brutalité presque oubliée. Il l'avait encore une fois manipulée et elle n'avait rien su voir. Et si elle avait encore un enfant ? Un enfant qui n'aurait pas de père ?

Au moindre retard, elle croyait qu'il l'avait abandonnée.


Date de création : 04/01/2008 - 08:36
Dernière modification : 02/04/2009 - 17:14
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