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| Ecriture - Sur les îles
Mon second roman
N’eût été la présence de nombreux nattiers, benjoins et lataniers, on pouvait avoir l’impression de se trouver dans une ville méditerranéenne de la côte d’azur française. Mais il s’agissait de l’île tropicale de la Réunion dont la population s’accumulait vers les plaines côtières. L’économie réunionnaise était en plein essor. La canne à sucre envahissait les pentes et se développait partout. Les petites propriétés, les cultures vivrières, cédaient le pas, en cette année 1844, aux grandes exploitations qui fournissaient jusqu’à 33000 tonnes de sucre. Les véritables monuments vivants de la Réunion, c’étaient et ce sont toujours ses enfants qui assurent la pérennité des siècles passés. Quelle curiosité de voir têtes blondes, aux mèches folles, mêlées aux silhouettes noires, à la toison crépue, courant les bois, ivres d’air libre, à la lisière des villes où les champs de maïs et d’igname s’enclavent dans des forêts luxuriantes. Pierre le blond et Barthélemy avec ses grands yeux aux prunelles violettes, éclairant un visage à la peau cuivrée et luisante étaient deux frères fins et beaux. Ils s’étaient mis à imiter Toby, l’enfant noir d’une douzaine d’années, dont les yeux sombres, veloutés, brillaient d’un doux éclat, et ils apprenaient à se débrouiller comme les enfants d’ici. Ils découvraient la vie arboricole, l’oiseau tisserand appelé aussi bélier, au nid aérien habilement tressé qui se balançait, défiant les vents, à la cime des filaos et des bambous, et ils grimpaient, eux aussi, le long des troncs, même les plus élevés, avec une agilité de singe, au grand désespoir de Marie Perrin, leur mère qui leur criait : - Descendez, vous allez tomber. Plus tard, c'est souvent qu'elle demanda : - Où sont mes enfants ? Mais ils se contentaient de déchirer pantalons légers, shorts et chemises de coton. Le gentil Toby, elle l‘avait recueilli et il recherchait en elle la tendresse dont il avait certainement été frustré. Un peu domestique, un peu compagnon de jeu, il aidait très efficacement et il savait à l’occasion, être espiègle, comme tous les enfants de son âge. Dès que les trois enfants se retrouvaient, ils baragouinaient tour à tour en français et malgache et les bévues étranges dont ils étaient conscients provoquaient des éclats de rire, des cris et des sauts de joie. Ils parvenaient tout de même à se comprendre. La rivière Saint Denis détache nettement le vieux massif de la Montagne de la Planèze du Brûlé. Quittant les zones littorales chaudes et moites en été, l’homme a essaimé son habitat le long des versants vers un air plus frais. Toute l’année, les jardins sont fleuris. Le climat s’y prête et les habitants ont l’amour des fleurs. Sur le bord de la route, il est fréquent de rencontrer des groupes d’enfants vendant les uns des goyaves, les autres des fleurs ou de petits paniers tressés. C’est devenu pour eux une sorte de jeu sérieux que de pouvoir gagner quelques pièces avant la fin de la journée… En l’année 1945, les enfants de Marie Perrin venaient d’atteindre l’un 13 ans, l’autre 15 ans. Leur corps se musclait. Pierre l’aîné se montrait dans toute sa vigueur tranquille et déjà presque adulte, Barthélemy, à la figure brune et tannée gardait encore dans le regard la fraîcheur et la franchise de l’enfance. Eux aussi, accompagnés de Toby, âgé alors de 18 ans, se levaient tôt et se dirigeaient vers le port de Saint Denis en quête d’un maigre salaire. Sur les côtes, les tiges vertes des cannes à sucre, bercées par le vent, ondulaient tandis que les filaos chevelus et les cocotiers poussaient d’immenses soupirs continus qui laissaient présager les souffles lents de la mer sur la berge. Plus près des rivages, les hibiscus, les bougainvilliers, les flamboyants ponctuaient les paysages de leurs fleurs multicolores. Leur travail consistait à ramener vers La Possession les voyageurs et la gent commerçante qui écoulait légumes et fruits, cultivés sur les pentes de Ste Thérèse. Le sol morcelé entre de nombreux petits propriétaires se prêtait à toutes les cultures. La fa taque malgache et le foin du pays y croissaient naturellement. Le Dos d’âne fournissait les produits maraîchers renommés, notamment des artichauts et des fèves. Certains vendeurs ne désiraient pas s’attarder trop longtemps à Saint Denis, ils ne souhaitaient pas attendre le service régulier du bateau : La Cornélie qui effectuait le trajet depuis 1929, ils s’adressaient alors aux enfants. Ceux-ci possédaient une barque à rames, ils avaient pris le relais de l’ancien service de chaloupes qui existait autrefois et offraient leurs services, ce qui éviterait aux personnes le long et périlleux cheminement dans la Montagne, le seul autre axe de pénétration, appelé aussi le chemin des anglais. En effet, immédiatement à l’Ouest de St Denis, se dressent les contreforts de la Montagne. Les orchidées rouge sang y cèdent la place, en altitude, aux tamarins, aux palmistes rouges, aux banians… Ce vieux massif le plus ancien de l’île, domine St Denis et la mer par une falaise. Longtemps il a été une barrière aux communications entre le Nord et l’Ouest. Contourner l’obstacle n’était pas facile. Mais ni la volonté, ni l’habileté, ni le courage ne manquaient aux trois jeunes garçons. C’était également pour eux un voyage instructif et féerique car si l’inexistence d’un plateau continental entraîne l’absence presque totale de faune sous marine près des côtes, au large, les fonds marins sont très beaux. Dans l’eau transparente évoluaient de splendides bonites à dos rayé noir et bleu qui se jetaient sur les sardines avec une voracité incroyable. Les bonites elles-mêmes étaient pourchassées par des squales ou de gros martins-requins qui battaient l’océan de leurs énormes queues et les happaient en claquant des mâchoires. Les vagues qu’ils faisaient soulevaient leur barque puis les laissaient tomber dans le vide. Il leur était fréquent d’admirer en même temps des poissons aux couleurs chatoyantes, notamment le très beau et multicolore poisson-papillon, les rouges-thors, les bi chiques, les perroquets, les carangues, les vivaneaux, ou encore des tortues…En se rapprochant sous le vent, au pied du cap St Bernard, il leur arrivait d’apercevoir les magnifiques oursins comme l’oursin-crayon. A environ 12 à 14 kilomètres de St Denis le panorama de la côte Ouest sur un vaste triangle dont les trois villes de la Possession, de la Pointe des galets, de St Paul occupaient les trois points. Ce panorama du Littoral Nord est peu varié. La canne à sucre y régnait et offrait le spectacle de sa floraison. Plus de 600 espèces d’arbres et de fleurs en outre y poussaient généreusement Cette île intertropicale n’a pas de forêts immenses de cocotiers, de lagons, de récifs frangeants, ou de plages interminables de sable fin, mais elle a une nature belle et encore sauvage grâce à la puissance de sa végétation et de sa flore. L’austérité s’accentue lorsqu’on s’élève vers les nombreux sommets. En effet, cette baie aux abords difficiles avec de grands rochers au dos semblable à celui des tortues marines couvertes d’algues, mais avec peu de coquillages, battue par les vagues écumantes qui déferlent sur le littoral est formé aussi par l’élargissement et les divagations de la rivière des galets qui y forme une véritable plaine de cailloux que la mer entrechoque avec un bruit caractéristique et que le courant marin pousse vers l’Ouest. Les sables, les graviers et les galets sont drainés jusqu’à la côte par les crues des torrents, les déjections des alluvions sont roulés par les vagues qui leur donne un poli agréable La couronne étincelante de lumière du littoral sert de base à d’immenses triangles dont les sommets se perdent dans les altitudes boisées, brumeuses et froides, puis elles se rejoignent et se confondent autour du Massif Central. Mais la végétation par rapport à la végétation Nord Est est frappante. Une vaste savane se développe. Les grandes herbes changent de coloris suivant les saisons : vaste étendue d’herbe en saison des pluies, la savane devient couleur paille en saison sèche et est alors souvent la proie des incendies . Le première ville que vous rencontrez est La Possession. La Possession, une bourgade importante bâtie autour d’une usine sucrière et constituée par l ‘amas de sable et de galets, doit son nom à la dernière prise de possession qui a été faite au 17ième siècle, au nom du roi de France Louis XIII. Pronis fit graver les armes du roi sur le tronc d’un arbre en 1642. Cette région alors entièrement couverte de forêts devait rester pendant de nombreuses années « possession du roy ». On ne pouvait ni s’y installer, ni chasser. Mais très vite le territoire de sa Majesté allait devenir un pôle d’attraction très prisé. Centre important à cause du batelages qui transportait les voyageurs et les marchandises entre St Denis et toute la partie sous le vent. Les chaloupes à rames rejoignaient l’embouchure de la Ravine des lataniers. La Possession était une halte salutaire pour les voyageurs qui débarquaient après des conditions souvent pénibles de traversée. Halte appréciée par la qualité du café, des mangues et des jujubes sous le toit de chaume des « cases Dodin ». On y goûtait selon les saisons, des fruits pour la plupart descendus de la Montagne, et que des vendeurs vous proposaient dans de jolis paniers : goyaviers, ananas, papayes. Ils poursuivaient ensuite leur trajet pour d’autres voyageurs qui rejoignaient la région de St Paul, riche en filaos et fougères arborescentes. Là la Plaine des Galets s’ouvrait largement sur la mer. Un chemin devant « la tour des roches », très pittoresque longe celui-ci, dans sa partie supérieure. On pénètre dans la ville de St Paul par la « chaussée Royale » bordée de filaos, de tamarins et de badamiers centenaires. St Paul, c’était la première agglomération de l’histoire de l’île mais elle perdait en ce milieu de 19ième siècle, depuis quelques années, son rôle de capitale administrative au profit de St Denis. A la sortie de St Paul, il est intéressant de consacrer quelque temps à la visite du cimetière en bord de mer où reposent les premiers habitants de l’île aux vieux noms oubliés et le célèbre pirate La Buse pendu haut et court sur le Barachois à St Denis. A St Paul naquirent en 1753 Evariste Parny et Leconte de Lisle en 1818. Vers 1830 avec les plantations de café, St Paul devint la région la plus riche de l’île. Après le désastre du café, la région s’était mise avec ardeur à la canne à sucre et voyait le couronnement de ses efforts. Cette culture plus résistante supplantait caféiers, girofliers et cultures alimentaires. Dans la région de St Paul, la présence d’une grande nappe d’eau, bassin au milieu d’une grande savane désertique, et celle de sables noirs sous forme de dunes changent les conditions écologiques :la ville subit les crues des ravines qui alimentent l’étang, la savane laisse la place à une végétation aquatique tout autour de l’étang et de ses nombreuses ramifications ou à des filaos dans la région des sables des dunes, St Paul, son étang envahi de plantes aquatiques sert de réserve à l’endormi, caméléon aux multiples couleurs et de refuge aux canards et aux habitations les plus misérables. Côté terre, l’horizon est le plus souvent barré par de vieilles falaises dont certaines ont été battues jadis par les vagues. Il existe parfois des cratères très près du rivage. Le bassin de Bernica à St Paul est un ancien cratère et l’un des premiers. Une curieuse caverne y débouche formée par une cheminée latérale de l’ancien volcan. La grotte des premiers français, vaste anfractuosité dans laquelle se sont installés pendant longtemps les premiers habitants de l’île. C’est à st Paul en effet, qu’en 1654, les révoltés envoyés dans l’ile Bourbon et débarqués par Flacourt s’installèrent : 12 mutins avec leur chef Antoine Couillard. Les premiers habitants s’étaient installés vers le haut des falaises qui domine la ville, à la ligne des pluies, nécessaires à leurs plantations. Ils mangeaient également le fameux dodo qui servit de repas à des générations de colons tant sa prise était facile. Ce gros oiseau de la taille d’une oie avait perdu la faculté de voler. Au début, ces propriétaires de biens, qui allaient au bois-de-nèfles à St Gilles-les-hauts, fournissaient des vivres aux pirates qui arraisonnaient les bateaux en provenance des Indes et d’Amérique. Les forbans vivaient en bons termes avec les St Palois. Au niveau de St Paul, la cote est inhospitalière. Au-delà de ce paysage commencent les plages de l’île, protégées, à partir du Cap Champagne par une barrière de récifs qui s’étend à une centaine de mètres du rivage. De ce coté, c’est le vacarme de la mer se ruant à l’assaut de la falaise, éclatant en gerbes d’écume rageuse. La cote ouest, zone sous le vent, est l’un des endroits les plus chauds de la colonie. A la pointe des galets, la température moyenne de l’eau est à peu près de 28° de Novembre à Mai et de 24° de Mai à Octobre et il ne tombe annuellement que 34 mm de pluie. C’est un des endroits les plus chauds de la colonie. Mer étincelante et rives bleues du Bernica, où chacun cueille d’un geste lent les beaux fruits de ses vergers. Ils ramassaient à volonté, mangues, goyaves, fruits rouges qui avaient un peu le goût de la fraise, se déshabillaient et allaient s’ébattre dans les vagues qui les entraînaient. Quand ils sortaient l’eau retombait en gouttelettes folles sur leur front et leur nuque. Ils jetaient des galets, puis ils s’allongeaient sur les sables noirs et brûlants où les rayons solaires resplendissaient plus chaudement. Parfois, ils s’endormaient sous l’éventail des cocotiers. Pierre, Barthélemy et Toby s'allongeaient sur les galets fermaient les yeux, tandis que les petites vagues de l'Océan Indien recouvraient leurs pieds. Les rayons d'un soleil vague, déchiqueté, perçaient d'un trou blanc les nuages et les frondaisons des filaos qui parent les bords de mer d'une drôle de lueur tendre, diffuse. Celle-ci se répandait dans l'air mêlant lumière morcelée, rideaux de vapeur, ombre, aux coloris ambiants. Entre les feuilles de palmier, le bleu pâle du ciel et le bleu de l'océan s'acoquinaient aimablement, et l'horizon tendait son fil derrière le bateau. Une brise tiède, parfumée, venue du centre de l'île, se mêlait à la musique des platanes palmistes, doucement éventée, elle bruissait dans le matin comme des chevelures avec des froissements légers. Avant de repartir ils marchaient pieds nus sur le sol craquelé par la sècheresse. Parfois, comme certains vieux du coin, ils pêchaient dans les environs ou chassaient, dans "les bas", les lièvres et les cailles qui sont un gibier très abondant et très savoureux. Toby connaissait le nom de tous les poissons, des anguilles habitant les eaux douces, des truites arc en ciel peuplant les torrents aux poissons de mer. Il connaissait presque tous les insectes, toutes les plantes, et tous les fruits sauvages. Dans les eaux des rivières et des étangs, il existe une grande quantité de crustacés et de poissons qui font l'objet d'une pêche intensive. Le cas le plus curieux est celui des bibiches, petits poissons de rivière qui vont pondre en mer. Leurs alevins filiformes, remontent les cours d'eau. L'homme les attend à l'estuaire: il a créé des couloirs de passage barricadés par des nasses. A Saint Denis, pendant ce temps, sur la route ombragée, des bœufs tiraient un char sur la promenade le long de la mer; à cet endroit grise, dure, inhospitalière. Des dames en robes longues et volants, abritées par des parapluies et des ombrelles aux vives couleurs, virevoltaient, marchaient dans un sens et dans l'autre du Barachois, pareilles à de grands papillons, au milieu des vols de serins. Elles se promenaient sous un soleil encore brûlant, ou descendaient de voiture. La carnation était claire, fraîche, ou sombre mais toujours éblouissante. Mais l'une de ces personnes avait coutume, en arrivant à cette heure de mettre sur son chapeau de paille, des mètres de gaze, lesquels tombant sur ses épaules étaient destinés à protéger son fin visage et ses mains élégantes. Elle avait de grands yeux bleus, limpides. Elle s'avançait dans la poussière lumineuse et s'asseyait un peu inquiète, en attendant les garçons. c'était Marie Perrin. Le soleil qui avait paru jusque-là immobile, déclinait vite, les couleurs changeaient. Une grosse orange allait se glisser dans la limite confuse, du bleu du ciel et de la mer et l'horizon s'ourlait de nuances mauves. Les vagues n'arrêtaient pourtant pas de déferler sur le rivage. Elle entendait le fracas épouvantable des lames qui venaient se briser. La surface transparente et lourde ondulait sauvagement sous le vent léger et éclatait de mille feux scintillants, insoutenables, pulvérisés immédiatement. Quand la barque arrivait, elle s'approchait. La frange blanche de l'écume qui ourlait le rivage, venait caresser ses chevilles et le bas de sa robe, tandis que les embruns humides la plaquait contre son corps ferme, bien sculpté à cet instant. - Mère, si vous restez exposée à ce soleil de feu, même à cette heure tardive, il gâtera votre beauté et votre santé, criait Pierre grondeur. Vous n'avez pas le droit de vous laisser brunir et ce ne serait pas joli. Elle souriait, aspirait à longs traits l'air de son île d'adoption, chargé de senteurs sucrées, de l'odeur des tamarins et où la course du temps semble avoir ralenti son rythme. Un dernier soleil rouge rasait derrière le haut de la colline, empourprant les cheveux blonds déployés. Elle sentait s'adoucir ses regrets pour sa métropole, peu à peu. Plus aucune amertume ne troublait sa pensée. De tous les êtres qui avaient peuplé son passé, il ne lui restait que quelques vagues fantômes. Marie Perrine Renpat était née en 1789. Elle vivait alors en France, dans un quartier pouilleux de Paris. Avec ses cheveux couleur de blé, ses yeux bleus, tendres, elle avait été une fillette rieuse, discrète, mais volontaire. Mais toute petite, elle avait vite remarqué les moments de gêne très étroite à la maison. Ils étaient de plus en plus fréquents au fur et à mesure que la famille augmentait. Et bientôt, ils furent 9 le matin à dévaler l'escalier pour se précipiter dans la cuisine à l'heure du petit déjeuner. Chacun avait alors une tasse de lait mélangée à de la chicorée et le soir une pomme cuite. L'hiver une poignée de châtaignes rôties remplaçait la pomme. A midi, également ils faisaient maigre chère ces jours-là. Nul ne s'en apercevait mieux que Marie Perrine, le père lui, ne voyait rien. Il se servait le premier et il y avait toujours assez pour lui. Il causait bruyamment, riait aux éclats de ce qu'il disait et ne remarquait pas le regard de sa femme qui riait d'un rire forcé en le surveillant tandis qu'il se servait. Le plat quand il passait était à moitié vide. Louisa avec son éternel chignon bas, très serré juste au-dessus de la nuque, servait les petits : deux pommes de terre chacun. Lorsque venait le tour de Marie Perrine, souvent il n'en restait que trois sur l'assiette, et sa mère n'était pas servie. Elle le savait d'avance. Elle les avait comptées avant qu'elles n'arrivent à elle. Un soir, elle rassembla son courage et dit d'un air dégagé : - Rien qu'une, maman. Celle-ci s'inquiéta un peu. Pourquoi pas deux comme les autres ? Non, je t'en prie, une seule. - Est-ce que tu n'as pas faim ? Et ce rituel devint coutume. Mais habituellement, la mère n'en prenait qu'une aussi et toutes deux la pelaient avec soin, la partageaient en tout petits morceaux pour faire durer ce moment, et elle tâchaient de la manger le plus lentement possible. La mère la surveillait. Quand elle avait fini : - Allons prends-la, donc... - Non merci maman. - Mais tu es malade, alors ? - Je ne suis pas malade, mais je t'assure, j'ai assez mangé. Il arriva que son père lui reprochât de faire la difficile et qu'il s'adjugeât la dernière pomme de terre. Aussi Marie Perrine se méfiait-elle de plus en plus de lui. Elle prenait désormais la pomme de terre, la posait sur le rebord de son assiette et la réservait pour son petit frère, toujours vorace qui la guettait de coin de l'œil depuis le commencement de chaque repas et qui finissait par demander: - Tu ne la manges pas? Donne-la moi, dis. Le père, homme aux joues rouges et aux favoris blancs, qui imaginait comme tant de ses pareils, qu'une jovialité incohérente, alternée avec des colères incontrôlées, pouvait faire ignorer un manque total d'idées, avait réduit ses enfants en esclavage. Il les faisait grandir à coups de trique, dans la misère, et, Marie Perrine, la seule fille, l'aînée, était accablée, comme sa mère, de nombreux travaux ménagers, souvent pénibles pour son âge et monotones pour sa mère : lessive, vaisselle, sol à lessiver, eau à aller chercher, bûches... Elle enviait surtout ses frères parce que les garçons avaient plus de droits et plus de privilèges. Les petits faisaient souvent ce qu'ils voulaient, les plus grands décidaient de leur vie sans contrainte. Pourvu qu'aucun d'eux n'entravât le bien-être du père Quant à sa mère, on voyait que Marie Perrine était sa préférée. Elle savait sa fille malheureuse et humiliée et elle tentait de compenser par un supplément d'affection. Elle croyait corriger le destin.. Comme elle était raisonnable, dès sa plus tendre enfance, elle la traita comme une grande fille. Cependant, elle ne disait jamais un mot contre le père devant Marie Perrine. Ses enfants blessés par le fouet, elle savait leur panser les blessures avec tendresse et sans reproche. C'est à elle que les enfants devaient ce sentiment de ne pas avoir été totalement abandonnés. Un soir elle entendit une conversation entre son père et sa mère: - Elle est tout le temps en train de se laver et de se coiffer ! Elle avait en effet des esquisses de coquetterie qui faisaient deviner la jeune fille et prévoir la femme. Déjà elle savait coudre dans de vieux tissus de jolies robes qui la mettaient en valeur. - Il faut savoir d'abord si ça lui plairait, hasarda sa mère. - Pense qu'elle rapportera beaucoup d'argent. Le directeur nous avancera une grosse somme, il ne faut pas l'oublier. Quelques jours plus tard, elle suivait des cours de musique, de chant et de danse. Bloquée par l'émotion, elle eut des débuts hésitants d'autant qu'elle savait que son père n'accepterait pas un renvoi. Le directeur enseignait en effet gratuitement, succinctement, et très vite. Il vendait pour ainsi dire les élèves douées, à des troupes de variété, ou dans des cafés-concerts. Une infime partie de la somme revenait aux parents. - ...Ré, ré... s'emporta le maître. - Je suis navrée d'avoir mal chanté, mais je m'y remettrai, je vous le promets. Je travaillerai tant pour arriver à mieux faire. Serez-vous sans pitié? Mais elle continua ses leçons de chant car en réalité, elle était née artiste. - Je m'y connais, fais-moi confiance. Tu peux faire carrière car avec ta voix et ton physique tu réussiras.. Très vite la fillette au teint pâle, du genre petite nature, à l'expression timide et craintive d'une enfant battue, les traits ravagés par le masque de la misère, de la faim et des privations, s'épanouit, et les traits de son visage apparurent d'une finesse remarquable. La chanteuse de charme du café-concert de Pigalle eut une extinction de voix et le médecin lui avait prescrit huit jours de repos. Le directeur se vit dans l'obligation d'en engager une au pied lavé. - Cela va être une vraie catastrophe. Des jeunes filles vinrent une après l'autre présenter leur numéro. Elles n'avaient manifestement aucun talent. Après les avoir écoutées avec beaucoup de patience, le directeur explosa littéralement de rage. - Foutez-moi ça dehors. C'est à ce moment-là que Marie Perrine fut présentée. - D'abord fais-nous entendre ta voix, s'exclama l'imprésario. Le chef d'orchestre, sans plus attendre, plaqua quelques accords sur le piano. Il joua en sourdine un air qu'elle connaissait mal. Le sang lui martela les tempes. La peur lui fit oublier les paroles de la chanson. Pourtant, petit à petit, la musique arriva à calmer l'affolement de Marie Perrine et, lorsque le pianiste attaqua une vieille romance qu'elle avait apprise, timidement, elle commença à chanter. D'abord, sa voix indécise trembla très fort, puis les notes sortirent plus facilement de sa gorge enfin dénouée et, dans l'assistance silencieuse, monta avec plus de facilité. Un vrai son cristallin et pur. Le directeur soulagé et débordant de joie ne tarit pas de compliments à son adresse. - Tu vas remplacer ma chanteuse de charme. Bien que tu sois un peu jeune, je te lance. Et il souleva légèrement sa jupe... - Et de plus, tu as de très belles jambes, ma chère petite. Il alla s'asseoir, prit sa pipe sur la table et tira sa blague à tabac, de sa poche. Ensuite il inscrivit Marie Perrine sur un registre. La mère et un de ses frères l'avaient accompagnée : - Veillez bien sur elle insista celui-ci. - N'ayez crainte sourit Léo. Elle avait traversé une enfilade de salles aux meubles dorés. Aux plafonds pendaient des lustres éblouissants. C'était pour elle comme un enchantement. Jamais elle n'avait vu des lustres si beaux, ni autant de bougies sur un lustre. Ensuite ils pénétrèrent dans la salle des répétitions où les murs étaient recouverts de glaces. Un orchestre jouait en sourdine et autour d'elle les différentes chanteuses lui apparurent comme un assemblage de satin, de soie, de velours, d'où un bourdonnement de conversations discret et étouffé s'élevait. A gauche un couple se livrait à des acrobaties inimaginables et au centre, quatre acteurs répétaient une scène de théâtre. Sur un banc se trouvaient des filles aux toilettes criardes, assises à côté de Pierrots à la bouche carmin. - Voici Manon, votre nouvelle compagne, clama le directeur en lui faisant faire le tour de la scène. Il avait spontanément changé son prénom contre un nom de scène... - Elle veut bien remplacer la chanteuse malade pendant son absence. Au fait ce n'est pas une erreur, ton nom sera désormais, de préférence, Manon. Et la troupe l'entoura. Ils étaient une trentaine à l'accueillir, tous gentils, curieux et amicaux. Les hommes lui firent des compliments un peu osés qui la firent rougir. Les femmes la pressèrent de questions. - Silence, maintenant il faut travailler. Quittez tous la scène. Allez vous asseoir dans la salle. Électriciens, deux projecteurs. Où est le pianiste ? Qu'il s'installe vite, nous reprenons. Viens Manon, place-toi bien au milieu des faisceaux lumineux des lampes à huile, et tiens-toi près du trou du souffleur. Comme tu débutes, il va beaucoup t'aider, tu en auras sûrement besoin.. On t'expliquera plus tard les gestes à faire, pour le moment rejette un peu la tête en arrière quand tu chantes et par instants ferme les yeux.. C'est très bien comme ça. La répétition se poursuivit et le directeur semblait satisfait. - Manon, demain matin, tu te lèveras tôt. Tu es jeune, je sais, mais il faut absolument travailler tes chansons. La couturière passera s'occuper de toi... Ensuite tu me rejoindras au théâtre, pour la répétition générale avec les autres. Quand elle s'éloigna, malgré son manque de maturité, elle se demanda un instant si elle allait devenir chanteuse ou une vulgaire fille de cabaret. Elle ne voyait autour d'elle que des filles en fourreau fendu sur le côté, des jambes gainées de bas noirs et de profonds décolletés. Café concert Léo, en manches de chemise, le crâne luisant de sueur, crachait des injures, se démenait comme un diable, hurlait des ordres, encourageait et critiquait ses artistes, il était partout à la fois, levant les jambes avec les filles qui donnaient des signes manifestes de fatigue. Puis il jouait les rôles lui-même, tout en écoutant d'une oreille attentive l'ouvrier venu lui demander son avis sur les décors de la scène. Cet être plutôt grassouillet et un tantinet précieux, avait une vitalité surprenante. Son énergie, sa force persuasive donnaient l'impression que tout dans le spectacle dépendait de lui. Soudain, couvert de poussière et trempé de sueur, le patron s'écroula dans un fauteuil. D'ailleurs les rêves ne durèrent pas longtemps. Elle devint donc officiellement chanteuse dans les cabarets. C'était tout de même pour elle la médiocrité et l'angoisse pour toute sa vie. Peu à peu on lui demanda de lever la jambe, de se trémousser devant des hommes dans ce bastringue somme toute assez mal famé. Petit à petit elle n'éprouva même plus de honte ou de gêne à s'exhiber presque nue devant des hommes ivres. Il avait suffi de quelques mois pour transformer totalement la jeune, timide et discrète Marie Perrine en cette Manon sans complexe, sans pudeur qui comme un robot étalait désormais sa nudité. Son patron cependant la respecta et fit en sorte qu'elle fût respectée jusqu'à sa majorité. Elle mena une vie bruyante, fatigante sous les applaudissements joyeux et lubriques. Pourtant ces jours, elle dut le reconnaître venaient égayer les souvenirs de son ancienne existence insipide. Rencontre et amour C'était le soir, il se rapprochait de Paris, les lourds chevaux de trait glissaient et tapaient du pied sur les pavés raboteux, secouant leurs harnais bruyants. Il passa à la barrière d'enfer et se trouva dans Paris. Il prit un plaisir d'enfant à regarder par la portière de sa voiture l'enfilade pavée des rues semées d' innombrables bec de gaz. A travers le sourd grondement des omnibus et le tintamarre des fiacres, le mouvement de la grande ville le saisit, l'allure des passants, leur vivacité, leur entrain. La circulation dans les rues était bruyante. Les postillons, forcés de retenir les chevaux dans la cohue des véhicules qui se suivaient, se croisaient et se dépassaient, hurlaient leurs avertissements: " Gare à vous ! Gare à vous !" Les piétons pressés de passer se glissaient entre les chevaux. C'était ce qu'on appelait un embarras de voitures qui se suivaient à la file. Alors Manon ? ré dièse et mi bémol... Mais voyons qu'as-tu aujourd'hui ? Il lui semblait que sa vie ne faisait que commencer. Le rythme de l'orchestre s'intensifiait comme si tous les musiciens donnaient pour leur couple le meilleur d'eux-mêmes. Elle était emportée dans d'immenses espaces par un rapide mouvement. Autour d'eux la salle tournait comme un manège. Ses pieds glissaient sans bruit, volaient presque aériens et légers sur le parquet ciré. Pourquoi était-elle si émue? Ce soir-là, la musique se tut brutalement comme le fin d'un rêve. Elle céda vite à son impulsion pour cet homme. Voulant être pour lui l'idéal qu'il disait rechercher en elle, chaque jour, elle se faisait plus charmante. Pour lui elle apparaissait plus irrésistible encore depuis qu'il sentait l'amour monter en elle. Et elle semblait grandir et mûrir aussi. Plus elle s'épanouissait, plus il la désirait. Manon resta donc persuadée que René l'aimait. Il l'aurait abandonnée depuis longtemps sinon. Elle ne pouvait pas savoir, sans expérience, et malgré les conseils de sa mère, que les galants de ce temps-là s'ingéniaient à insister jusqu'à ce qu'il aient soumis leur proie. La quête était le summum du plaisir pour eux. Elle resta donc persuadée que sa mère se trompait, que René allait l'épouser, que... - Oh mère murmurait-elle si tu savais comme je suis heureuse, tu le serais aussi. Pourtant un mois après, elle était enceinte. Une grossesse si vite arrivée. Ce ne sera pas drôle si ça t'arrive un jour lui avait dit sa mère qui avait souhaité la soustraire à son métier de chanteuse de café concert. Pense que tu n'as que 15 ans. Que tes souffrances passées te servent de leçon pour l'avenir !!! Mais le père avait refusé, malgré les dangers, malgré les menaces, de l'enlever de cette équipe du café-concert. " Elle nous rapporte pas mal d'argent et elle nous aide ainsi pour l'éducation des plus jeunes " avait-il affirmé. " D'ailleurs, ajouta-t-il de façon assez surprenante, il ne faut pas qu'elle se marie. S'il ne vient pas la demander, tant mieux ! Ses gains, je le répète, nous manqueraient. Son patron m'a fait signer un contrat. Il n'est pas question qu'elle nous quitte, ni qu'elle quitte son travail. Et puis, que sait-elle de ce jeune homme ? Pas même son nom ! " C'est presque timidement qu'elle se retourna pour le regarder, elle sentait sa main tendrement serrée sur la sienne; elle s'approcha de lui et se laissa aller dans les bras du jeune homme, les yeux fermés. Avant de franchir la porte de la calèche, il l'adossa doucement au siège de la voiture, et se pencha vers elle. Malgré un premier réflexe qui l'avait fait se raidir, dû à l'inquiétude de cette première escapade; elle s'abandonna. Elle ne refusait plus ses lèvres d'ailleurs depuis leur premier baiser et ce baiser-là, avide sembla durer, durer jusqu'à l'enchantement. Et lui qu'en pensait-il de cette rencontre ? Le jeu avait été fascinant. Existe-t-il volupté comparable à celle d'exercer son influence sur une tendre jeune fille, à celle de manipuler une enfant pauvre qui n'oserait pas se plaindre et encore moins le dénoncer ? Il n'avait bien sûr jamais songé à l'épouser, de plus ce n'était qu'une roturière. Mais parfois il reconnaissait qu'elle l'avait ému. L'émotion de sa belle voix l'avait par instants bouleversé. C'était un phénomène psychologique qu'il avait essayé d'analyser. La curiosité entrait pour beaucoup dans le phénomène, la recherche de sensations chaque fois nouvelles, l'évasion dans un monde de misère et de peur. Une enfant, une vierge, une âme encore pure et naïve. Décidément le psychologique était toujours complexe. Il venait de quitter les communs et se dirigeait vers son élégant château, aux proportions grandioses, situé en banlieue parisienne. Il rentra. Dans son salon, sous le regard des ancêtres qui se dressaient souriants ou graves dans leurs costumes et leurs cadres, la servante à genoux soufflait et agitait une main vigoureuse pour activer la combustion d'un grand feu qui brûlait dans la cheminée et déjà les lueurs jaillissantes éclairaient la plaque de fonte fleurdelisée du foyer, cadeau d'un grand personnage de la cour. Sa mère, vêtue d'une robe de soie noire et qui cachait ses mains ridées dans des mitaines, avait bien compris cette réaction exceptionnelle et elle qui n'intervenait jamais dans ses amourettes, avait cru bon s'immiscer. Il n'était pas rentré de la nuit. Quelle sottises pouvait-il encore faire ? Elle devinait un phénomène des plus complexes avec cette jeune fille, et elle craignait le coup de tête d'un jeune homme qui accepterait de se déclasser !!! Il avait pâli affreusement lorsqu'elle lui avait annoncé sa grossesse. Très lancé dans le monde, le jeune homme savait qu'il avait dès le début produit une vive sensation par son charme, sa tournure et son élégance, mais aussi par la finesse et la grâce de son visage. Il avait de la conversation, le raffinement hérité de sa famille. Léger, passionné et inconstant il s'était montré jusqu'à ce jour incapable d'aimer fidèlement et surtout hors de la noblesse.. Le cercle de ses amis formait en principe le fond et le décor de sa vie. Un mois après, la jeune femme vêtue de noir, la couleur du deuil de son coeur, s'était arrêtée devant le grand manoir de René. Elle n'en connaissait même pas l'adresse. Il lui avait fallu se renseigner, faire des recherches....Construit en vieilles pierres, polies par le temps, il avait un grand toit d'ardoises. Le parc était recueilli, profond et mystérieux tandis que des bruits confus, arrivaient de Paris, pareils aux notes bourdonnantes d'un orgue éloigné. Elle fixait d’un regard triste la masse grise du grand bâtiment qui dressait non loin dans l’azur l’orgueil menaçant de ses murs. Elle ne ferait jamais partie d'un tel château. Si elle l'avait vu avant, elle aurait compris et n'aurait pas sombré dans la faute car elle se serait méfiée. Elle s'engagea sous la voûte des vieux tilleuls aux rameaux déjà verdis par les bourgeons du printemps. Le limon qui en composait le sol, autrefois gorgé d'eau, mélangé à de la terre était admirable de fécondité. De merveilleux arbres fruitiers poussaient derrière les arbres de l'allée : poiriers, pêchers... Les rayons de soleil n'étaient pas arrêtés et le vent au contraire s'écrasait contre les hauts murs du parc et le bois. Elle marcha à pas lents sur la mousse des allées, entourées de parterres de fleurs, le long d'une pièce d'eau rectangulaire lançant dans les airs des jets d'eau, où les rayons encore faibles du soleil, jouaient de leur lumière sur les gouttes et les rides provoquées par un léger vent. Elle se perdit au milieu de ce spectacle reposant dans une grave rêverie riche d'angoisses. Par la porte entrouverte, elle avait entendu la voix de son ancien amoureux...et elle avait aussi aperçu les admirables meubles de l'époque Louis XIV, de hautes portières, des crédences sculptées qui garnissaient l'échappée sur les appartements de réception. La lumière entrait à flots par les hautes et larges fenêtres, faisant étinceler l'or bruni des cadres. Sur les murs les belles tapisseries, les miroirs biseautés et au sol le velours des grands fauteuils avaient des éclats sous les rayons qui perçaient. Sur la cheminée de gré sculpté, la pendule en ébène rehaussée de cuivre, ponctuait le temps. La femme de ménage qui rangeait la salle à manger, lui dit : " Monsieur ne souhaite pas vous recevoir. Il vous fera connaître ses projets. " Abasourdie, elle resta un moment figée derrière la porte close. Puis ses yeux se détournèrent. Un soupir profond sembla exhaler d'elle, il exprimait sa silencieuse souffrance. Elle marcha un certain temps. Qu'allait-elle devenir ? En bas, dans la vallée, son regard se reporta une fois encore sur la formidable silhouette du bâtiment orgueilleux sur la colline. Deux rides semblèrent creuser un amer sillon sur ce visage encore enfantin, déjà gravé un peu par les premiers signes de grossesse et surtout marqué par le désespoir naissant. J’en serai réduite à vivre presque misérablement, dans une île lointaine sur un humble coin de terre que va me laisser la rapacité de cette grande famille qui ne souhaite pas assumer l'enfant de leur fils. Ne cherche-t-elle pas, en ce moment même, à la chasser de ce dernier refuge ?…Sa mère avait bien raison, elle ne connaissait rien de cet homme, pas même son égoïsme. Quand elle rentra au café, la flamme des lampes avait baissé, et les gens se retiraient peu à peu. Quand elle parvint chez elle, c'est le feu qui s'était éteint. Elle eut froid. Sur l'île de la Réunion, elle avait découvert une tout autre vie. Des chevrettes gambadaient dans les cirques, des camarons, des anguilles habitaient les eaux douces et les truites arc-en-ciel peuplaient les torrents. Dans ce que les habitants appelaient " les bas ", les lièvres et les cailles, gibier très abondant, étaient savoureux dans les assiettes. Pétrins noirs, puffins d'herminier ou puffins noirs, paille-en-queux parcouraient l'horizon et ne semblaient s'arrêter qu'en période de reproduction. Sur l'île de la Réunion, elle avait travaillé dans un des plus beaux cafés de St Denis. Au plafond pendaient des lustres éblouissants et les murs recouverts de glaces donnaient l'impression d'une enfilade de salons aux meubles dorés. Des garçons en veste blanche debout derrière d'immenses tables semblaient monter la garde auprès de montagnes de gâteaux, de chocolats des plus appétissants Il commença à la servir. Le copieux repas et l'alcool lui rappelèrent le premier jeune homme qu'elle avait connu. Ce René qui l'avait séduite et si lâchement abandonnée alors qu'elle était enceinte. La tête commençait à lui tourner, la joie risquait de l'envahir. Elle éprouva de nouveau cette étrange sensation, comme si sa pensée n'existait plus, comme si un grand vide s'était fait dans son cerveau. Cette fois encore, il n'y avait plus pour elle que ces grands yeux bleus si semblables à ceux de René, tellement immenses, tellement terribles et sibeaux...Mais cette fois elle se méfierait. Le même scénario, ils étaient de plus en plus troublés tous les deux. Ce nouveau jeune homme, il lui semblait qu'elle le connaissait depuis toujours. Parce qu'angoissée elle se souvenait de son premier amour et qu'elle avait peur que l'aventure indésirable se renouvelle ? Ou bien elle était de nouveau éblouie, subjuguée, victime d'une nouvelle folie ? Peut-être qu'elle était enfin amoureuse ? Elle ne savait pas, mais elle se promit de se méfier cette fois. Elle passa ses belles mains fraîches et blanches sur son visage. Même ainsi elle gardait du charme, le charme de ses mains justement. Elle était lasse. A force de réfléchir l'exaltation la quittait et faisait peu à peu place à une inquiétude grandissante. Une porte entrouverte de son nouveau logement laissait voir la chambre à coucher vaguement éclairée par des bougies qu'elle venait d'allumer. La lumière se reflétait sur la misérable glace de sa coiffeuse. Manon n'était plus qu'un animal traqué et comme un animal, avec tous ses sens en éveil, elle cherchait à s'échapper. - Quelle crainte te retient ? - Peut-être, mais je vous assure que ce n'est pas le cas cette fois. Je vous aime. Je ne saurais comprendre d'ailleurs qu'un jeune homme puisse songer à déshonorer celle qu'il aime. Elle sourit un peu pâle. Mais elle continuait à rester le regard fixe sans rien regarder autour d'elle. Allongé près d'elle, Michel en silence la regarde... Tout à coup, le corps vigoureux de l'homme s'abandonna après maints soupirs et maints râles. Son abandon était semblable au repos mourant des vagues sur la plage. Cette image réveilla en elle une douleur passée. Alors qu'il demeurait encore en elle, il lui sembla étouffer. Maintenant il dormait profondément satisfait et repu, monstre d'égoïsme et d'indélicatesse. L'effroi la laissa soudain à la limite de la vie. Puis elle eut la force de s'échapper comme si elle était emprisonnée. Elle se jeta hors du lit, glissa par terre, se retourna un instant vers le lit et le regarda comme étonnée et surtout déçue, tituba sur un tapis et s'élança vers la salle de bain où elle s'enferma. Elle remarqua dans la glace son corps marbré il lui parut comme si ce déchaînement l'avait meurtri. Son imagination amplifiait les symptômes et l'acte ne lui sembla plus qu'une lutte sans merci d'où l'homme seul sortait vainqueur. On appelait amour ce geste obscène, cruel, sauvage. Elle n'était pas encore prête, malgré les années écoulées, à tout cela. Il sortit prendre l'air. De temps en temps, il poussait vers le ciel, avec une lenteur calculée les bouffées de son cigare. Il songeait au fils qu'il aimerait avoir de cette femme qu'il aimait. Il songea à toutes les pulsions qui lui semblaient normales, de la jeunesse, à la vie colorée de l'Ile. Au moindre retard, elle croyait qu'il l'avait abandonnée.
Date de création : 04/01/2008 - 08:36
| Phrase du mois Ne pense pas aux choses que tu n’as pas… Fais plutôt le compte des biens les plus précieux que tu possèdes, et songe à quel point tu les rechercherais, si tu ne les avais pas. Marc-Aurèle Visites
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