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Ecriture - Tome 3

Quitte ou double

"J'aime ceux qui ne savent vivre qu'en sombrant, car ils passent au-delà" Nietzsche

Rétrospective d'un vieux pionnier

- 1 -

Le salon moderne, meublé de fauteuils en étoffe fleurie, communiquait avec la salle à manger. La plupart des objets anciens que l'on pouvait y voir avaient été rapportés du C, la ferme d'origine familiale: des vases, une pendule Comtoise française, des carafes, des piles d'assiettes en porce­laine de Limoges... la pièce au sol de planches, lambrissée à hauteur d'appui, les parois tendues d'un papier peint resplendissaient du soleil matinal qui dardait aussi ses rayons sur les bahuts et la cheminée en pierre dont le foyer toujours propre attestait qu'il ne s'y faisait du feu que dans les grandes occasions. Par la fenêtre, on apercevait un coin du parc, les toits et les grands immeubles de San Francisco.

Un vieillard entra. Il portait un costume clair et une cravate à carreaux, une grosse chaîne d'or barrait son estomac. Il se déplaçait, traînant la jambe, un bâton à la main. Les yeux du maître de ces lieux, semblaient globuleux, petits, derrière les lunettes.

Chacun préparait son anniversaire. La veille, alors qu'on sortait les verres, la vaisselle, son vieux cœur de 102 ans, dilaté d'orgueil et de plaisir, à la perspective du lendemain avait failli oublier de battre. Puis le moment d'angoisse passé, sa dame de compagnie lui décrivit les apprêts de la fête et ils ont ri ensemble.

- Nous avons commandé les menus chez l'imprimeur. Il y aura une cérémonie comme vous les aimez, et ceux de France vous enverront du courrier.

Survolté par les souvenirs et comme étranger à l'instant, A s'installa devant la longue table couverte d'une toile cirée et parce qu'il commençait un peu à perdre la mémoire, il réclama les albums de photos. Muni d'une loupe, il retourna longuement les différents clichés, l'un après l'autre, pour retrouver les dates, les lieux. Jul, son frère, au volant de sa voiture, lui-même fumant sa pipe dans le hall de son hôtel, sa fille à dos de mulet, en France, quand elle était enfant...
C'est à l'âge de 92 ans, qu'il avait vu pour la dernière fois sa maison paternelle. Sa femme le menait par le bras, il marchait, la silhouette voûtée, alourdie. Au moment du départ, en serrant longuement la main calleuse et ridée, chacun pensait à juste raison qu'il allait formuler un adieu sans lendemain.
-Je mourrai là-bas, mais je ne pourrai jamais au fond de moi-même, oublier mon pays, précisa-t-il, ému.
Le plus vieux membre de la colonie française, hôtelier à San Francisco pendant près de quatre-vingts ans, trouvait que tout s'était vite écoulé, bien qu'il eut connu un destin hors du commun:"Je n'étais ici que de passage" soupira-t-il. "Mourir n'a aucune im­portance, l'ennuyeux est de cesser de vivre".
A abandonna son album. Au loin, les bateaux, sillonnaient la baie. Après un ciel radieux qui avait blanchi la ville, le jour descendait en brume colorée. A parcourut d'un oeil rêveur la rue, en bas de son immeuble où pendant des années, il avait fait sa promenade quotidienne: activité digne d'un grand vieillard. Il y marchait à petits pas bien réguliers, passant lentement, appuyé sur sa canne, devant l'échoppe du "shoe-shine boy", le cireur de chaussures, du coiffeur et de la manucure; il rasait les maisons, les boutiques et saluait d'un geste de la main car il connaissait presque tout le monde. Au coin, il s'arrêtait un instant devant le petit crieur de journaux qui se faisait arracher les dernières éditions. Puis, suivant invariablement les mêmes itinéraires, il traversait, et prenait la direction du parc au gazon vert, sans cesse arrosé par un jet tourbillonnant.
Aux heures d'affluence, les funiculaires tirés par un câble souterrain, gravissaient les pentes. Au centre de la machine, un mécanicien manœuvrait d'énormes leviers, à l'avant, un wattman entrait en action quand, en terrain moins accidenté, le véhicule bruyant, redevenait tramway. Ces engins gênaient la circulation mais ils faisaient faire les plus agréables promenades à l'intérieur de la ville et la foule les prenait d'assaut dans l'agitation du soir. A se perdait dans les murmures du carrefour, le bruit des téléviseurs qui animaient les bars, des avertisseurs sonores, le hurlement des voitures de pompiers...
Le facteur sonna. Déjà, les cadeaux commençaient à affluer, les hommages également. La femme d'A déposa sur la table différentes missives, quelques mots personnels du directeur de la Sécurité Sociale, Robert Ball: de G.R.Moscone, représentant San Francisco et chef du Parti Démocrate, de Milton Mark et de Tom Carrel, tous trois sénateurs... Le lieutenant Gouverneur Ernest Mobley félicitait A pour ses années gagnées sur la mort:
"Vous avez vécu une vie longue et en pleine mutation. Vous avez été un des pionniers de l'Ouest et vous avez également connu le premier homme qui a marché sur la lune ".

Chapitre 4

Gigantisme et archaïsme

A. poursuivait sa rêverie intérieure. Sa pensée refaisait le long parcourt de sa vie…

A San Francisco, peu après le tremblement de terre, les autorités avaient profité du désastre et de la reconstruction pour doter d'électricité toutes les rues en pente de San Francisco et, les lampes, désormais constamment allumées en l'absence des propriétaires‚ illuminaient les nuits. Personne ne semblait disposé à faire des économies. Le moindre ouvrier convoitait le confort: chauffage central à mazout, salle de bains, cuisine perfectionnée...

Depuis les travaux de canalisation du Colorado, le fleuve sauvage du Far West, arrosait des terres jadis arides, où poussaient désormais des cultures importantes. Des canaux, traversant les déserts, étaient chargés de porter l'eau amenée des barrages ou des réserves neigeuses. Des forêts d'arbres fruitiers envahissaient la plaine, entrecoupée de clairières apaisantes et de champs de légumes, gigantesques et insolites: palmiers, bananiers, camphriers…foisonnaient également.

Plus que jamais l'Amérique demeurait ce pays séduisant, d'une fertilité étonnante, dont les premières hauteurs, émaillées de fleurs de magnolias, de bougainvilliers, de rideaux de jasmin, s'étageaient en terrasses jusqu'à la Sierra Nevada.

Ici, songeait A., vous pouvez en hiver crever de chaleur dans un désert de sel, où la ligne d'horizon a la blancheur du ciment, puis geler, en été, sur un sommet enneigé! Vous descendez également très en dessous du niveau de la mer, dans des canyons: rochers gigantesques, creusés par les fleuves, en falaises abruptes, au relief déchiqueté et saisissant.

Occupée par un peuple avide d'espace, l'Amérique, est devenue le pays le plus mobile du monde. Celui des voyages fréquents par train, par avion, et surtout par route. Les longues files rugissantes de gigantesques véhicules à moteurs, le Dimanche couvraient toute l'étendue des quais. A l'intérieur des voitures, des gens regardaient le paysage, écoutaient la radio, mangeaient. L'odeur de l'essence se mêlait au parfum des fritures.

Antoine prenait souvent plaisir à comparer la vie des siens, dans son village natal, avec la sienne aujourd’hui. Là-bas, à des milliers de kilomètres de là, les femmes, les mains couvertes de sang et le tablier taché de rouge s'affairaient encore manuellement sur la viande de bêtes, tuées artisanalement. A l'étable, elles gavaient la volaille en tournant une manivelle. Elles maintenaient le canard entre leurs genoux serrés, et, de la main restée libre, elles aidaient les grains de maïs à descendre du long cou vers le jabot. Les hommes écrasaient, dans les cuves, la vendange, avec les pieds.

En Amérique, peu à peu, le gigantisme avait été mis à l'honneur. Les fermiers achetaient leur lait en bouteilles stérilisées parce que le produit de leurs vaches entrait aussitôt dans un circuit de filtres, de plaques froides et de stérilisateurs. La culture de la vigne se faisait dans certaines zones avec un thermostat qui allumait dans les sillons des brûleurs à pétrole, producteurs de fumée, dès qu'une gelée menaçait.

Ailleurs, des sociétés industrielles, s'occupaient de mélanger et de pétrir la pâte, de faire cuire et d'envelopper le pain, sans qu'aucune main humaine ne soit intervenue. Les produits alimentaires et les industries de conserves utilisaient aussi des machines qui pelaient, cuisaient et emballaient dans des cartons ou des containers. Aucun légume n'était consommé frais. Mais, les fruits calibrés, standardisés étaient beaucoup moins savoureux que les produits français.

De plus récentes lois sur l'immigration aux États Unis ne permirent l'entrée que de gens qui voulaient exercer un métier que d'autres ne voulaient pas faire. Les traditions d'hospitalité commencèrent à disparaître. L'étranger devint un danger. Un nouveau slogan circula: "L'Amérique aux Américains " et se métamorphosa en une doctrine d'intolérance, absorbée par le ku klus klan, qui finit par devenir la pensée dominante.

Dans la littérature, le traître fut désormais un individu petit, brun, très intelligent, et d'un sens moral perverti, tandis que le héros prit de plus en plus les traits d'un jeune homme grand, blond, honnête, et quelque peu naïf, qui devait se protéger. Cette population mélangée, non seulement troublait l'unité de l'action nationale, mais conduisait à une lutte de civilisations contradictoires, et même de langues.

En 1927, l'exécution de Sacco et Vanzetti, emprisonnés depuis 1920, pour attaque à main armée, souleva de nombreuses protestations dans le monde. En 1929, les noirs du Mississipi, n'étaient pas encore considérés comme des citoyens... Enfin, les touristes qui se baladaient dans les "ghost towns" étaient hantés par la question: "Où tous les Indiens qui vivaient là, sont-ils passés? " Il était maintenant facile d'éprouver des sentiments de pitié à l'égard de cette race presque exterminée, ou de la sympathie pour un peuple dont la culture avait été pratiquement anéantie!

Rien de tout cela, cependant, n'effaçait le beau sourire permanent qui découvre les dents blanches des stars et des hommes politiques, sur les magazines. La semaine où le président Kennedy fut assassiné, la couverture du Time, était déjà consacrée à London Johnson, souriant à l'avenir et les électeurs des grandes villes s'apprêtaient à choisir leur élu, sur un tableau, avec une multitude de rangées de boutons.

Extraits du chapitre 8 maladie de la fillette Léa

- Tu as pris froid.
Julienne toucha son front, elle était chaude.
- Ce n'est rien dit-elle, elle a encore attrapé un rhume.
Mais le rhume mal soigné persista et s'aggrava. Léa qui avait toujours été en pleine santé apparente, brutalement, prit l'aspect maladif des personnes qui traînent une grippe sans fin, elle perdit peu à peu l'appétit.
- "Moi, je lui trouve très mauvaise mine, constata A. quelques jours plus tard, tu devrais la faire examiner par un médecin.
Pour une simple mauvaise mine! Les enfants, c'était toujours un peu malade, par mauvais temps, et en général, ce n'était pas grave.
Mais peu à peu les mains de Léa devinrent plus fines, sa peau plus transparente, et sa respiration plus courte. A. réitérait plus catégoriquement son conseil, essayant de faire partager ses inquiétudes à J.
- Penses-tu, répliquait J., c'est pour ne pas m'aider, qu'elle paresse, elle est douillette, cette fille!

J. savait s'inquiéter quand il le fallait. Il y avait eu un jour cette entérite de F., puis la coqueluche, qu'ils s'étaient passée l'un à l'autre, l'affreuse nuit où F., encore au berceau, avait été pris de convulsions...

- Écoute reprit-elle, je n'ai vraiment pas le temps en ce moment de l'amener à l'hôpital, et d'ailleurs, je te répète que ce n'est rien. Si elle a maigri, c'est parce qu'elle devient jeune fille.

Envers les enfants, J. avait toujours fait preuve d'autorité et d'énergie. A. préoccupé par son labeur, n'insista pas. Mais, la santé de Léa déclina de semaine en semaine, son regard s'éloigna du monde sensible. J. absorbée par son angoisse et ses malaises cardiaques, croyait que personne ne pouvait souffrir autant qu'elle, et en l'absence d'A., comme elle ne pouvait encore admettre la gravité de la maladie de sa fille, à cause des longues rémissions, elle se montrait à son habitude, peu tendre, à l'égard de celle-ci. Elle lui en voulait d'autant plus qu'A. se penchait plus volontiers sur les malaises de sa fille que sur les palpitations de sa femme.

Un soir de promenade en famille, ils avaient gravi la colline, et étaient montés jusqu'au Fairmont. Alors qu'ils atteignaient la terrasse, A. se rendit compte combien Léa était essoufflée. Sa respiration, était courte et embarrassée, il exigea cette fois que J. accompagnât Léa à l'hôpital français.

Lorsque J. revint de chez le médecin, elle répondit évasivement aux questions d'A..

- Le docteur ne la trouve pas mal du tout, du moment qu'elle court et qu'elle joue!

Depuis cette époque, A. parut rassuré, cependant, il ne put s'empêcher d'épier Léa, avec anxiété. Il l'emmena plus souvent avec lui dans ses randonnées, ramena des boissons tonifiantes...

Un jour, A. rencontra le médecin:

- Alors votre fille va-t-elle mieux?

- Je trouve au contraire, qu'elle traîne indéfiniment cet état grippal.

- Mais vous l'avez bien envoyée à la campagne, comme je l'avais conseillé à votre épouse?

- J. ne m'a rien dit de semblable! s'écria A. ahuri.

- Mon pauvre ami, votre fille est gravement malade, elle est atteinte de tuberculose. Il vous faut réagir au plus vite.

Le regard derrière les lunettes du docteur sembla exprimer soudain, une grande compassion. A. comprit le sens de la toux sèche, la rougeur trop vive sur les joues de sa fille. Il avait déjà observé des progrès terribles et identiques de ce mal silencieux et perfide chez J. B. qui en était mort, et chez Jul., qui venait de guérir:"Voilà pourquoi rien ne pouvait arrêter la maladie, ni les tisanes sucrées de J., ni ses enveloppements de moutarde."A. avait l'impression de marcher seul par les rues.

Ce soir-là, J. remarqua le profil durci de son mari qui ne laissait rien présager de bon. Les veines saillaient sur les tempes d'A.. Il se mit à la secouer:

- Tu es odieuse, Léa est gravement malade, et tu ne l'a pas dit. Tu n'a même pas le cœur d'une mère.

Nul différend entre eux, n'avait jamais revêtu la gravité de celui-ci. J. clouée à la même place, cherchait à rassembler ses idées.

- Le médecin ne m'avait pas dit qu'il s'agissait de la tuberculose, et toi-même, tu ne t'en es pas rendu compte.

- C'est ton rôle de mère, moi j'ai trop de travail, mais je réalise de plus en plus, que tu n'aimes pas Léa.

J. était sortie brisée et vaincue de la lutte... Elle avait toujours eu le pressentiment qu'elle était destinée à être la plus malheureuse des femmes et des mères. Puis elle prit conscience d'avoir été dure envers Léa, donc injuste. Pour la première fois, elle eut vraiment peur, et se jeta brusquement dans un autre extrême. Malade il lui faudrait voir son enfant emportée avant elle! Elle ne disait rien cependant pour ne pas irriter davantage son mari contre elle et mesurait alors sa solitude, les difficultés de compréhension entre les êtres... La joie se partage, mais pas la tristesse et la honte.

A plusieurs reprises, au cours des phases de répit qui se prolongeaient, J. crut au miracle. Pendant des semaines, il lui sembla voir Léa reprendre du poids, elle prétendit retrouver quelque chose de cette énergie qu'elle avait toujours déniée à sa fille. Mais, elle s'en rendait bien compte maintenant, cette vitalité existait, elle jaillissait autrefois de la jeune fille comme une source de vie, douce, joyeuse et chaude. Elle chercha les meilleures raisons pour se prouver que cette récente somnolence, était comme un repos naturel. D'autres fois, le doute l'étreignait cruellement. A ces moments-là, elle se reprochait d'avoir volé à Léa tant d'elle-même, de ne pas avoir assez fait pour lui prouver que malgré les apparences, l'amour d'une mère, était indéracinable.

Comme Léa devenait extrêmement délicate, A. craignit que sa santé ne fut compromise par l'indifférence maternelle. Il emmena souvent ses enfants à la campagne, laissant J. à l'hôtel.

Seul avec ses enfants, exceptionnellement, A. dévisageait Léa comme s'il la voyait pour la première fois. Il était tout à coup frappé par sa beauté. En la constante compagnie de la pensée de la mort, elle avait changé profondément. Sans rien perdre de sa spontanéité, et de l'air candide encore normal à son âge, elle avait mûri. Une certaine gravité et le sentiment d'être responsable, qu'on n'acquiert d'habitude qu'à l'âge adulte, avaient posé sur elle, leur marque. Son visage et son corps, avaient la fraîcheur de la jeunesse, son expression était celle de la souffrance qui n'a pas d'âge.

Léa avait perdu déjà la gaîté de l'insouciance, mais n'éprouvait qu'une sorte de faiblesse qui augmentait de jour en jour. Bientôt, on la vit plus souvent, étendue sur une chaise longue près de la fenêtre, ses grands yeux profonds fixés au loin. La fièvre leur donnait un éclat particulier. Elle s'enfonçait dans une rêverie morne où déjà elle paraissait hors d'atteinte. L'égoïsme de sa mère, l'affligeait, et l'embarrassait à la fois, et parfois, comme une douce petite présence, sans pesanteur, elle posait sur J. ses yeux implorants. Le soir, elle parlait encore avec son père. Oppressée, elle devait faire des pauses, pour arriver au bout de ce qu'elle voulait dire.

Dieu! Morte, sa Léa? L'infortuné A. qui assistait impuissant au combat que livrait sa fille, se détournait égaré, cherchant à se souvenir des prières de son enfance.

Souvent Léa disait à son père, qu'elle ne voulait pas être mise directement dans la terre. Aussi A. décida-t-il de faire bâtir le plus beau des caveaux. A d'autres moments, Léa désirait connaître son passé. A. prenait alors, sur un meuble, le vieil album des portraits de famille. Nul plus que l'enfant dont le passé est si court, nul plus que le malade proche de la mort, n'attachent autant d'importance au souvenir, et Léa était à la fois une enfant et une malade.

- Tu te rappelles papa?

l'année se termina, Léa durait, s'affaiblissait par paliers, car elle ne mangeait que des bouillons. Mais elle si faible, si douce, ne pouvait que mourir. Quel rôle aurait-elle pu tenir au milieu de ce couple qui se déchirait? A. espérait encore parfois. Ce qu'il désirait avait presque toujours réussi. Mais voilà que tout à coup, ce qu'il voulait le plus ardemment, ce qu'il se croyait sûr d'obtenir de la Providence, pour la première fois, ne se réalisait pas: Il attendait la guérison de sa fille, sa belle petite, à laquelle, il aurait voulu offrir, une longue vie, et elle se rapprochait inexorablement de la mort.

Le jour où Léa cessa de vivre, c'était en 1914, elle venait d'avoir 16 ans... Dehors, une magnifique journée allait s'épanouir. Dedans, le silence résonnait comme du vide autour de la jeune fille morte. A. ne pouvait croire que ce fût là sa fille.

Personne ne pleure vraiment sur les adultes qui s'en vont. Chacun se désole en réalité sur soi-même, sur sa condition de mortel, mais des parents désespèrent vraiment après la disparition d'un enfant. Lorsque les menuisiers, sans bruit, posèrent le couvercle sur le cercueil, et commencèrent à enfoncer les vis, le bruit du métal dans le bois, fit souffrir, A.. Il essuyait son front où perlait la sueur.

- Va retrouver ta femme, c'est de toi qu'elle a besoin maintenant, murmura Alex.

Mais, J. tête baissée, sembla plus menue et plus frêle à A.. Il lui en voulut de cette faiblesse même.

La journée du lendemain fut pareille aux autres. Les clients eux n'attendaient pas, les événements non plus, car la mort de Léa, n'avait pas empêché A. de suivre de près le développement de cette guerre qui avait lieu là-bas, très loin, et qui concernait son pays natal.

En Amérique, cette guerre que l'Allemagne avait déclarée le trois Août, sembla à Wilson, le plus monstrueux anachronisme, en ce début du XX ième. Sa femme Ellen mourut peu après, le six Août. Un sentiment de stupeur et d'accablement, s'abattit sur le président des États Unis et son peuple.

Le fils F et ses problèmes

F. fréquentait une jeune fille d'une vingtaine d'années. Le fil une fois découvert par J. s'était déroulé tout seul ou presque.

- Je vais me marier.

J. adressa à son fils, le plus compréhensif des sourires. Elle avait dé jà aperçu, de loin, les deux jeunes gens qui se faisaient les yeux doux.

- A ton âge, dit J., cela n'a rien d'étonnant.

Ferdinand regarda sa mère et son cœur se serra en devinant la lueur de joie qui éclaira le regard terne de celle-ci. En une demi-heure, J. connut le secret dans ses moindres détails, le nom de la jeune personne, la couleur de son teint, de ses cheveux et de ses yeux, sa manière de s'habiller. Rasséréné, F. se laissait aller. Wilhémina, Willie, sa langue éprouvait les syllabes, les goûtait.

- Connais-tu plus joli prénom?

- Non, mais de quel pays vient-elle, demanda soudain J. inquiète?

- C'est une Allemande.

J. ignorait ce point.

- Tu en a parlé à ton père, dit-elle assombrie?

- Non.

Elle avait promis son aide, à ce fils... Mais A. était capable de déshériter F., de lui refuser toute aide dans l'existence...

A. dans son bureau couvert de papiers et de registres, était en train de travailler.

J. hardiment se décida à parler, guettant les moindres mouvements de la physionomie de celui-ci.

- F. aime une jeune fille qui porte le prénom de Wilhémina et m'a demandé de te le dire.

- Qui est cette jeune fille ?

- Une Boche.

A. laissa échapper une sourde exclamation. Son visage était devenu sombre. Il semblait changé en statue. En pleine guerre mondiale! Des épousailles avec l'occupant exécré de la France ! Deux religions ennemies! J. n'osa pas lui opposer que si ces gens-là étaient en Amérique, c'est qu'ils avaient eu, aussi, maille à partir avec leur pays.

Dressé comme par un ressort, A. traversa la pièce vers la cage d'escalier, avec l'élan d'un boulet d'artillerie, et appela F.. Le son de sa voix n'était pas reconnaissable.

Quand F. se présenta, l'énorme main d'A. s'abattit sur son épaule et l'immobilisa.

- J'espère que tu plaisantes.

- Non, et je ne vois pas où serait le déshonneur...

- Mais bon sang, on ne se marie pas avec une allemande répétait-il. Il n'en est même pas question... L'épouser! Mais tu es malade ma parole!

Un fils soucieux de ses devoirs et de sa famille, ne se mêlait pas d'épouser quiconque pourrait déplaire à son père.

- Abandonne cette fille, ton ménage d'ailleurs finirait mal.

- Tu es ridicule! Maman est française et votre couple n'est pas des plus parfaits. Toi, tu les as eues, toutes les bonnes femmes que tu voulais. On te rencontrait bien assez avec elles dans tous les coins, en train de leur rouler des yeux tendres et de leur presser la main.

La lucidité et l'intransigeance étant les vertus de la jeunesse, il jugeait son père avec rigueur. A. porta une main convulsive à sa cravate, derrière laquelle il s'étranglait.

- J'espère que tu ne l'a pas touchée.

- Nous voulons nous marier dit rageusement F..

- Jamais.

Hors de lui, A. marcha vers son fils, il asséna sur la table, un coup de poing, qui fit sursauter J.. Jamais entends-tu , Jamais, jamais, jamais.

Sa figure ordinairement colorée était devenue d'un blanc cireux, comme si la fureur l'eût d'un seul coup vidée de son sang.

- J'épouserai Wilhémina et pas une autre. Je suis majeur, tu n'as aucun droit sur le choix de mon épouse.

- Sauf celui de casser la gueule à son père si... Bon Dieu! Attends que j'aille leur dire deux mots à ces Allemands! Je ne dois aucune politesse à tous les représentants de ce pays. Si ça se trouve, c'est un de ses oncles ou de ses frères qui tuent tous nos compatriotes.

F. ne proféra pas un son de plus.

A. se plaignit à ses frères.

- Qu'avait-elle besoin d'un Français, cette boche ?

Julien plaisanta:

- Elle a du goût, il me semble. Il est bien bâti ton fils, et les français sont aussi bons désormais en affaires que les anglais, et meilleurs en amour. C'est sans doute pour cela qu'elle voulait un français.

- Et elle va l'avoir grogna A.

Pour une fois , il n'était pas d'humeur à plaisanter sur ce sujet.

La tension internationale n'avait cessé de monter et Wilson, le trois Février 1917, rompit les relations diplomatiques avec l'Allemagne. Le 18 Mars, trois navires Américains étaient coulés par les sous-marins Allemands. Le président demanda au congrés de voter la déclaration de guerre. Le service militaire devint obligatoire et F., voulait se marier en hâte pour éviter la caserne. Aussi l'union de son fils, qu'A. avait impitoyablement condamnée, dut-elle avoir lieu incessamment.

Déjà, les cadeaux affluaient, la robe de mariée en était au dernier essayage et la famille de Willie était venue pour la visite de circonstance.

A., distant, examina ce couple au teint blême, d'allure tout à fait correcte. La jeune fille, timide, aux yeux verts splendides, attendait son examen. Son léger décolleté, laissait apparaître un collier, sur un corps fluet, mais son beau visage, riait volontiers. Son accent parut ridicule à A.

Pour bien faire comprendre à ces gens-là, qu'ils n'étaient pour lui que des étrangers, A. s'était ingénié à ne parler que patois lorsqu'il s'adressait à son fils en leur présence.

Elle n'est même pas baisable, cette fille! disait-il le soir même. Elle n'a pas de seins! F. avait eu envie de lui cracher au visage. Il s'était senti souillé de l'avoir entendu, d'être son fils.

- N'écoute pas ton père. Il est jaloux de toi, s'alarma J.. Tu es jeune, tu es différent. Il ne se reconnaît pas.

Maintenant, F. allait quotidiennement faire sa cour à Willie, c'était son unique horizon. Il devenait inabordable.

Le mariage du fils eut lieu en 1917. Les signatures à la mairie firent officiellement de cette jeune Allemande, une femme de la famille.

Puis, F. seconda son père et travailla à l'Arlington, avec sa femme, au bureau de l'hôtel. Ils venaient remplacer la personne de garde à la réception, au moment des repas, ou le Dimanche.

J. en somme n'avait plus de fils, et comme elle n'avait jamais eu à proprement parler de mari, elle devenait impossible, méchante et vis à vis de F., jalouse de l'affection qu'il portait à sa femme. Aux yeux de J., ce mariage n'était qu'une preuve de plus pour jalonner le temps qui passe. Elle sentait le poids de l'isolement, de l'âge aussi. L'entente avec A., se dégrada encore. Il fut même question de divorce.

La vie ne fut pas facile, non plus pour la jeune femme qui tenta bien quelques invitations, mais dans le milieu français, tout juste sorti des souches paysannes du Causse de M., la cruauté la plus naïve, sortait des paroles les plus banales de cette société de parvenus.

- Sa femme, c'est un carnaval, une boche, qui prétend qu'on ne l'aime pas.

Chapitre 10 l'amour de Marie

C'était un bel été et le temps promettait d'être stable. Pourtant après la chaleur des jours de fête, le tonnerre gronda au loin, sourdement. La pluie risquait de gâter la luzerne restée à sécher dans les prés. Il fallait se hâter et profiter de la présence de Léon venu en permission. Le rude travail de la journée se terminait comme toujours par un gros souper qui servait à remercier ceux qui avaient aidé aux travaux. Marie s'était jointe aux journaliers et Antoine trouva encore plus mignonne à croquer cette brunette aux yeux vifs, au sourire très doux. Était-ce celui-ci qui le fascinait ou bien la curieuse tristesse qui ombrait légèrement ce fin visage, si jeune encore? Au cours du repas, il la regarda souvent à la dérobée. Marie sentit sur elle ce regard lourd, appuyé, qui essayait de retenir le sien, elle sursauta et ressentit une violente émotion en découvrant une étincelle de complicité, dans le clin d'œil d'Antoine. Elle perdit contenance et rougit un instant. Les parfums croisés de la campagne et du pain chaud, faisaient monter en elle une langueur qui la berçait. Antoine sourit.
- Avec cette chaleur, dit-elle, nous sommes tous nerveux, fatigués.
Les assiettes fumaient. Le regard noir et humide de Marie palpitait dans les lumières des lampes. Antoine prit le temps de vider son verre, le vin lui donnait envie de parler et, troublé plus qu'il ne l'aurait voulu, il révéla son sens de la drôlerie et les traits de mœurs Américaines qu'il avait adoptées, en particulier ce sourire perpétuel inhérent aux habitudes de là-bas." Je suis amoureux" pensa-t-il." Comment disent-ils en anglais?
"I'm in love ". C'était affreux. Heureusement qu'il n'exprimait de tels sentiments qu'en Français.
Jusqu'à la fin du repas, tous deux évitèrent de laisser leurs regards s'affronter et écoutèrent les conversations. Tout le monde parlait:
- Nous avons eu des ennuis, cette année avec les pommes de terre. Elles sont attaquées par un insecte. Nous n'avions jamais connu ça.
- Des doryphores?
- Oui... Bien sûr, tu connais , toi! Il paraît d'ailleurs qu'ils sont venus accidentellement d'Amérique avec une cargaison de pommes de terre.
Justine racontait le meurtre, au moulin, d'un dénommé Faurel, par le vieux Treille que le voisinage de ce vagabond, un peu fou , effrayait. Puis, peu à peu, malgré la fatigue de tous, les chansons, les histoires, pleines de verve montèrent dans la nuit tiède de l'été, pour divertir les convives.

L'été s'achevait, les vignes s'empourprèrent, vint le temps des vendanges. L'automne qui s'approchait n'avait pas encore coloré les arbres, les fourrés étaient toujours pleins d'ombre, mais la qualité de l'air avait changé. La lumière était plus pâle, le soleil déclinait plus vite, les nuits fraîchissaient. Antoine sentait que peu à peu, dangereusement, se tissaient entre Marie et lui, des liens d'une autre nature, à travers des conversations banales.

Antoine debout près de la fenêtre, dans la maison de Julien, regardait la pluie qui tombait.
- Je dois aimer Marie, cela te semble ridicule?
Julien, les mains sur les genoux, était carré dans un fauteuil, indulgent, les yeux à demi-clos, il affirma:
- Si tu es encore capable de ces ‚motions, tu es un homme toujours jeune et heureux, mais elle est mariée, la petite, attention!
Quand l'hiver enfonça G. dans la torpeur, A. songea que le mieux pour lui serait de fuir pour la saison, au casino de Nice.
En son absence, la tristesse naturelle, la sensibilité profonde de M. manqua de paroles douces. Elle réalisa qu'elle s'était habituée à la gentillesse d'Antoine, à sa chaleur communicative. Mais avait-il vraiment de l'affection pour elle? Suis-je sotte d'imaginer que toutes ces mimiques étaient pour moi seule."
Au printemps, A. revint à G. non guéri par l'éloignement. Il fallait donc qu'il trouvât une autre solution et il songea alors à attirer sa jeune cousine en Amérique. Il devait oser au plus tôt, puisque ses séjours en France étaient toujours limités.
A la première occasion, il invita M. et sa famille. En soirée, alors que L. buvait encore un verre, Antoine observa un instant, le maigre ivrogne au teint sombre, et, dont le regard fiévreux disparaissait sous de grosses paupières, puis, il s'approcha du feu de cheminée où se trouvait M..
- Eh bien, lança-t-il, audacieux, à l'adresse de Marie, votre mari n'a pas l'air de s'occuper beaucoup de vous. Il a passé sa journée à boire et vous lui lanciez des regards foudroyants. A. qui guettait l'effet produit, n'aperçut qu'un front baissé vers l'âtre, sur lequel une rougeur incertaine pouvait aussi bien n'être qu'un reflet du feu.
- Et qu'avez-vous conclu?
- Que vous n'avez pas le bonheur que vous méritez.
L'attaque était brusque et directe. Prise de court, Marie tout à coup brava.
- Alors, vous, âme compatissante et généreuse, dit-elle, vous avez pensé que le moment serait peut-être favorable pour m'offrir quelques consolations.
Antoine avait une grande expérience de ce genre de petites guerres.
- Votre mari vous néglige et vous souffrez c'est bien naturel. Vous n'allez pas passer toute votre vie à servir un ivrogne. Pourquoi ne viendriez-vous pas en Amérique?
La voix s'était si doucement attendrie, que Marie qui, avant de connaître Antoine ne s'était jamais trouvée particulièrement incommodée de la situation, sentit soudain envahie d'apitoiement sur elle-même, mais elle ne répondit pas.

Jalousie - 11 -

La joie de revoir Marie aux yeux si chaleureux, dans lesquels il trouvait un profond apaisement, un moment de quiétude et de paix, animait tout entier Antoine.

Marie à son tour était intérieurement heureuse d'être encore assez jeune et assez belle pour attirer un peu d'amour autour d'elle. Elle portait ce jour-là une robe crème, la couleur qu'elle aimait et qui faisait ressortir le noir de ses cheveux et la douce chaleur de son regard sombre. Un éclair de joie étincelait sur son visage à la pensée d'échapper pour un moment à la misère des femmes d'ivrognes. Leurs rendez-vous de plus en plus fréquents devenaient un jeu excitant, pareil à un défi lancé à la face des gens... Mais des yeux invisibles et vigilants regardaient, des mains soulevaient les rideaux des fenêtres et les langues ne restaient pas ensuite muettes.

Des grives et des merles s'agitaient dans les buissons. Dans le chemin creux au-delà de la haie, ils virent passer deux jeunes filles à bicyclette:

- " Salut et bonne promenade les amoureux! A. fut heureux de ce souhait. Tout n'était peut-être pas perdu pour lui, dans le domaine de l'amour! "Quel joli moment de ma vie," songea-t-il, tandis que Marie, nerveuse effeuillait une branche...

Les bonnes gens rentraient des champs, avec soit une bine sur l'épaule soit un panier au bras. Une carriole grinçait au loin sur la route. Les vieux, sur le pas de leur porte, fumaient la pipe et les vieilles tricotaient de longs bas, blancs. Sur la place des jeunes potinaient ..à voix basse. Devant l'auberge, certains buvaient tout en bavardant. Les commentaires allaient bon train, et le gros aubergiste toisait sa clientèle, ses deux mains sur son énorme bedaine. Les derniers rayons du jour éclairaient la façade des maisons.

Marie sembla triste soudain.

- Dis-moi ce qui te fait souffrir? s'informa A.

A. donnait envie de se confier. Elle hésita, puis avoua.:

- Mon homme de malheur qui se sert verre après verre avec des mains si tremblantes, des gestes si peu sûrs, qu'il n'est plus capable de rien faire. Depuis que je lui ai demandé la permission de te suivre en Amérique, il s'assoit au fond de la salle de l'auberge jusqu'à ce qu'on le ramène à la maison complètement saoul. Il invective tous ceux qu'il rencontre et moi en arrivant. Il garde devant les autres la position verticale, mais il s'écroule dès qu'il pénètre chez nous, tant il est imprégné d'alcool. Je ne supporte plus sa tenue négligée, son air grognon. Je n'en peux plus de ces soirées où il tombe raide à tout moment, tout en refusant de voir un médecin. Il ne cherche même plus de travail. Alors je le secoue par les épaules, je l'arrache du lit où il se vautre de plus en plus, je me mets à crier:" Qu'est-ce que tu attends, dis? De vider notre bourse?" Cinq factures déjà ne sont pas payées... " J'attends, oui, qu'il me répond toujours couché".

- Marie, il ne faut pas vivre avec un pareil ivrogne. Sans travail, un homme n'est rien, abreuvé d'alcool, ton mari est plus vieux que moi.

Elle le regarda, et cette fois, il eut vraiment un choc en découvrant l'intensité et la franchise de ce regard noir qui le fixait. Il était visible que Marie était prête à céder.

- Va, lui avait dit A, ému de ce qu'il venait de découvrir et de lire dans un simple regard nu, dévoilé. Pleure aujourd'hui tant que tu voudras, mais que ce soit la dernière fois. Viens avec moi en Amérique et ne t'occupe plus de ce que pensent les gens. Ici, tu vis dans la pauvreté. Si tu me suis, je te promets de venir en aide à tes parents. Tu ne vas quand même pas me laisser partir seul insista-t-il câlin?

Tandis qu'ils parlaient, il lui caressait les cheveux. Derrière eux le soleil descendait, déjà en partie caché par les tourelles coiffées d'ardoises et nichées, au creux des vallons.

La pente était raide pour un homme qui ne rêvait que d'un corps pour s'y blottir. A. y glissa sans souci du gouffre, ne voyant plus au long des journées que la conquête de quelques instants, de quelques joies. Parfois Marie le regardait avec des yeux si pleins de confiance, qu'il en éprouvait une gratitude infinie. Il aurait voulu la prendre dans ses bras, la bercer, la consoler. Il l'aimait beaucoup. Ses sentiments étaient sans aucun rapport avec ceux qui l'avaient poussés dans les bras de Julienne. Pour une fois, ce n'était pas un attrait purement physique, et il se répétait souvent qu'il voudrait l'avoir pour femme. Il savait maintenant que Marie n'était pas aussi imperméable à son charme qu'elle le laissait prudemment paraître. Du moins le pensait-il.

Pour Marie, il n'était pas question d'amour. Le vieil homme aux sillons creusés par l'âge était son cousin et son ami. Son cœur la guidait vers Antoine, plus que la fougue des sens. Il lui racontait de longues histoires, dans son parler savoureusement mêlé de patois. Elle vouait à ce nouvel ami tout ce que son être contenait de plus précieux, de plus sincère. Pourtant, elle résistait encore. On ne se sépare pas aussi aisément d'un homme auprès duquel on a vécu et que l'on a tout de même aimé. Est-il possible d'aimer deux fois, de refaire une vie basée sur une tendre amitié, de tout abandonner en France pour faire table rase de l'affection des parents, des amis?Était-ce donc si facile à un homme?

- Laissez-moi réfléchir encore avait-elle dit lors de leur dernière rencontre.

Le lendemain, le soleil qui venait d'apparaître, dans le ciel bleu, se levait sur un beau jour. C'était un dimanche après-midi, lumineux, d'une douceur printanière, lorsqu' A. lui rendit visite. Elle lui ouvrit la porte, rougissante comme une collégienne et lui sourit. Alors, sans rien dire il la prit dans ses bras et l'embrassa, il sentit alors la pression de la jeune femme répondre à la sienne. Elle acceptait enfin, seuls ses yeux encore humides des larmes secrètement versées témoignaient des douloureux combats qui s'étaient livrés dans son cœur.

- Mon petit, mon tout petit! dit-il en caressant doucement sa joue. Fais-moi un sourire.

Un instant désemparée, elle lui répondit cependant et le sourire attendu illumina, transforma, rendit plus joli encore ce visage souvent triste et grave. Ils se regardèrent intensément pendant quelques secondes. Elle comprenait qu'elle aussi avait besoin de la tendresse d'une peau, de la chaleur paisible d'un homme.

A. avait retiré son léger blazer, posé son canotier sur la chaise restée libre et avait délicatement desserré le nœud de sa cravate de soie rouge qui s'enfonçait, barrée d'une épingle en or, dans un gilet aux boutons nacrés.

Le soleil entrait par l'entrebâillement des volets. Il faisait briller le bois des meubles, allumait des reflets dans les rideaux et sur les cuivres, dansait dans le miroir.

- J'ai rêvé d'un moment comme celui-ci pendant des années, dit-il, dévorant d'un visage rempli d'amour, ce minois de douceur. Tu verras, jamais tu ne le regretteras car je suis bien auprès de toi et je veux te garder tout le restant de ma vie.

La main d'A. rencontra la hanche de la jeune femme, ses doigts hésitèrent, mais la chair était si douce, sous le tissu fin du chemisier. A. resserra son étreinte pour capter la tiédeur de la jeune femme et l'enlaça, légèrement brutal pour qu'elle ne bouge pas. Les rideaux de la porte-fenêtre étaient tirés et les deux lampes de chevet allumées. Le lit était tout près; A. allongea Marie qui, confuse, gémissante, se défendait de plus en plus faiblement. Tandis qu'il entreprenait de déboutonner le corsage, elle cessa de s'agiter, s'abandonna en refermant ses bras sur lui. Elle râla de plaisir sous la caresse qu'il osait. Ils furent ensemble loin de tout, dans un instant doux et tendre.

Le printemps s'installait; les éclairs sombres des hirondelles commencèrent à rayer l'espace. Le charme de Marie qui semblait pouvoir tout comprendre, et admettre, lui insufflait la force et le courage qu'il avait un moment perdus, à la disparition de Léa. Et elle, retrouvait en lui la curieuse force qui émanait toujours de l'homme mûr." Mais, qu'y a-t-il donc en lui qui me le fasse aimer, songeait-elle? Il a 29 ans de plus que moi. Il est déjà vieux. Ses joues, son menton, ses traits manquent de vigueur... " Elle dévisageait éperdument son cousin, pour chercher l'explication de ce mystère déraisonnable, mais elle le considérait comme une sorte de moniteur ayant su réveiller en elle, le désir de vivre. Chacun d'eux portait une angoisse si forte, que l'autre la ressentait comme sienne: signes qu'ils s'étaient reconnus et que par l'autre allait cesser la solitude. Sur le souvenir de leurs anciennes amours mortes avait germé une nouvelle affection sérieuse qui les liait l'un à l'autre comme deux complices. L'existence de L. et de J. n'était peut-être qu'un banal accident de parcours. Et, Marie désormais, se promenait abandonnant ses mains à A., inconsciente du péril. Quelques scrupules religieux la retenaient parfois, puis, ils allèrent s'affaiblissant... Après tout J. de son côté semblait prête à demander le divorce.

En effet, quelques jours après son arrivée à G., il y avait déjà pas mal de temps, A. avait rejoint J. à la ville, un peu inquiet de l'accueil qui lui serait réservé. J. ne connaissait pas Marie, mais il fallait tout de même préparer le terrain...

- Bonne journée? s'informa-t-il sans se laisser rebuter par la froideur de la première prise de contact.

- Assez bien, merci, se borna à répondre J.

- Moi aussi, dit A, ignorant résolument les mauvaises dispositions de son épouse.

Puis, c'est elle qui aborda le sujet qui la préoccupait.

- J'ai renoué quelques amitiés ici. Je reviendrai donc à San Francisco avec toi pour demander le divorce.

A. n'insista pas, trop heureux de la tournure que prenaient les événements, il se garda bien de parler de Marie, et prit congé au plus vite pour annoncer la nouvelle à sa compagne.

Mais bien vite autour d' A. et de Marie les allusions qui circulaient parvinrent jusqu'à J. imprécises encore.

Bien sûr, les mœurs changeaient, les charivaris disparaissaient, les veuves de la guerre étaient bien trop jeunes et nul n'osait se moquer d'elles. Pourtant, dans le cas précis de J, la rumeur publique continua à s'amplifier. Les bavardes commères chuchotaient dans le bourg les prouesses galantes d'A., ses hauts faits d'antan. On donna des détails qui voyagèrent jusqu'à la ville et dans les environs.

- Tu crois qu'il a de sérieuses relations?

- Sérieuses! hum! ma pauvre J, trompée, tu dois le savoir, tu l'étais déjà bien avant même que tu l'aies épousé. Je le soupçonne maintenant d'oublier tout simplement que tu as existé.

Tout d'abord, J. n'eut pas mal. Elle s'étonnait attendant la douleur. Puis, tout ce qu'elle avait déjà enduré à San Francisco, d'être bafouée, trahie, ridiculisée, l'assaillit de nouveau. La douleur approchait, elle la sentait venir et savait qu'elle allait irradier ses pointes acérées. Oh, Dieu Comment n'était-elle pas tombée? Comment avait-elle eu la force de garder un air paisible, de s'éloigner sans avoir l'air de fuir. Renseignements confrontés, l'esprit d'observation aidant, l'évidence s'était vite établie qu'A. et Marie se retrouvaient. Il y avait anguille sous roche entre les deux cousins. J. brusquement reprit ses relations avec la famille d'A, poussée par une colère contenue qui trompa sa nièce. Elle crut à une réconciliation du couple d'autant qu' A. lui-même ménageait sa femme.

- La médisance ne recule devant rien, s'alarmait sincèrement L.. Cette pauvre Marie, déjà si malheureuse, et avec un homme marié, père de famille, plus âgé qu'elle!...Vraiment les gens!

Mais J. savait, elle, que c'était sérieux. Elle avala une gorgée d'amertume. "A!" Une angoisse furieuse monta en elle, des larmes de rage brûlèrent ses yeux. La guerre était déclarée entre Marie et elle. J. avait déjà oublié que quelques mois auparavant, elle était prête ..à consentir au divorce.

- Tôt ou tard, elle aurait été renseignée, avait bougonné A. à Marie alarmée. Même en Amérique, les potins circulent.

- J'ai peur d'elle. Souvent, je me demande ce qu'elle attend, ce qu'elle prépare peut-être contre nous. Elle est capable de tout avec son amour bafoué, son orgueil blessé, sa rancune, je le vois dans ses yeux.

- Elle ne peut pas grand chose, si ce n'est refuser le divorce.

AUTRE CHAPITRE

Comme Al. se montrait fier de ses plantations! Dans son petit parc, alternant avec les palmiers et les orangers plantés en pleine terre, poussaient des noyers, figuiers, châtaigniers, de G. qui prenaient des proportions surprenantes, dans cette terre riche et sous ce climat. Les beaux fruits poussaient là : cerises, abricots, pêches, coings, nèfles... L'odeur d'herbe, le foin, le ramenaient brusquement à G. Ce n'était ni regret, ni nostalgie, et les gens de G, exilés à San Francisco se rendaient à Bel Air pour y travailler, greffer les arbres...On eût dit qu'entré dans le troisième âge, Al. avait enfin le sourire moins rare, surtout lorsqu'il jardinait.

- A quoi va lui servir cette propriété, s'insurgeait A? Il y perd du temps.

- A exister, je suppose, c'est déjà beaucoup, répondait doucement son autre frère.

Le Dimanche 28 Avril 1958, Al. et G. fêtaient le 60ième anniversaire de leurs noces:

- Bonjour, dit Al. en se penchant vers sa femme.

- Elle lui offrit une joue encore toute tiède de la chaleur du lit. Il l'embrassa et de sa main noueuse, lui caressa lentement le visage.

- Eh oui, soupira-t-il, c'est très loin, et pourtant, c'était hier.

- Ne sois pas triste, le supplia-t-elle.

- Les rides ne changent rien à mes sentiments.

Un anniversaire de mariage se fêtait dignement et Al. ému comme un jeune mari‚ souhaitait comme G. une véritable fête puisqu'ils partageaient depuis si longtemps les joies et vicissitudes d'une existence laborieuse.

C'était le 1ier 60ième anniversaire français de San Francisco... G. ne songeait pas vraiment à son âge, car elle n'avait pas vu le temps passer. Bien que grand-mère de deux petits-fils, arrière-grand-mère, elle se sentait alerte encore. Épouse aimante, assistante active et fort dévouée de la longue carrière d'A., elle avait reçu en 1951, la décoration du mérite social du gouvernement français... Al., le sérieux, ne pourrait jamais accepter la vie menée par Antoine. C'était pour cette raison que les disputes à ce sujet étaient nombreuses.

- Pour ce qui est de comprendre, je n'ai pas de leçon à recevoir! Parce que dans l'histoire, c'est toi qui n'a rien compris à l'amour et à l'affection vrais, ceux qui nous lient encore ma femme et moi, proclamait-il fièrement.

On avait depuis longtemps commandé les menus pour l'imprimeur, avec escargots de Bourgogne, écrevisses en coquilles, et gâteau de noces de diamant, crème glacée, café.

A l'heure prévue, G. se précipita pour accueillir avec joie ses invités. Tous portaient costume avec longue veste noire, chemise blanche avec fleur à la boutonnière et nœud papillon. Les femmes avaient de jolies robes noires de soirée, décolletées et longues jusqu'aux pieds, le cou garni de bijoux, les épaules couvertes chastement d'un voile transparent .

Divorce et poids des ans

L'après-guerre - 10 -

1920 Marie

L'alliance Anglo-Franco-Américaine, compromise un certain temps par la mort subite de Wilson avait tout de même conduit à l'armistice. La paix était enfin arrivée, mais elle s'était tant fait attendre et elle avait coûté si cher, qu'elle ne souleva pas une très grande allégresse. Ensuite, tout alla au plus mal en Amérique, 1919 fut une année de grèves qui toucha tout particulièrement les transports en commun. Des millions d'ouvriers cessèrent le travail à cause de la hausse des prix. Dans les rues vides, en l'absence de toute force de police, les voleurs surgissaient et pillaient à tel point que les citoyens mirent sur pied une milice d'auto-défense.

A. avait assuré à J. qu'elle pouvait s'en aller dès qu'elle le voudrait. Il lui avait rendu sa liberté. C'était triste comme la fin d'un rêve.

Elle attendait qu'il revienne sur ses paroles. Mais non, il ajouta:

- Nous ne faisons que nous détruire l'un l'autre.

- J'ai besoin d'argent tout de même.

Et comme il ne réagissait pas immédiatement, J. l'insulta. Elle ne pouvait plus arrêter le flot de ses paroles. Par elle s'écoulait la somme des souffrances et des humiliations qu'elle lui devait.

- Tu es ridicule!

Elle le considéra avec un regard de haine.

- Ridicule... J. ricana, et après? J'ai vécu dans le ridicule depuis que je t'ai épousé, c'est vrai que je suis ridicule de t'avoir aimé, tandis que tu t'amusais à me bafouer. Tu m'as séparée des miens et maintenant, tu me chasses de chez toi... Tu m'as enlevé: mon passé, mon pays, et jusqu'au souvenir de Léa, dit-elle d'une voix brisée et à présent, je te déteste.

- Réfléchis à ce que tu dis.

Il avait froidement décidé qu'il y avait une frontière au-delà de laquelle, l'irrémédiable entre eux serait accompli et il l'observait silencieux, cependant qu'elle s'apprêtait à le franchir. Il était comme ces gendarmes qui se cachent derrière une haie guettant l'infraction.

- Je regrette de t'avoir épousée, bougonna-t-il en allant soudain chercher des billets.

- Dommage que ce soit si tard. Tu aurais pu m'éviter de gâcher toute mon existence.

- Pars! Mais pars donc, puisque tu en as envie, hurla-t-il en lui lançant la liasse au visage.

J. partit donc cette année-là pour la France.

Les deux frères bavardaient dans le salon, Jul soupira en s'adressant à A.

- Il est temps pour moi de lever l'ancre. J'en ai assez. Je désire rentrer au pays pour y finir mes jours: je veux fertiliser la terre qui m'a fait naître.

- Bon sang! dit Antoine qui sentait venir l'orage depuis longtemps car Jul s'était toujours langui de G. Tu ne vas pas tout laisser tomber comme ça d'un coup à 48 ans. Tu es plus jeune que moi.

- Si, je suis fatigué, je te dis. Vieillir, c'est autre chose qu'une simple addition d'années. Ma carcasse depuis ma maladie me paraît usée et elle ne répond plus comme avant. Je donnerais tout pour une vie à nouveau simple et normale.

A. était peiné, il examinait la fumée folle de sa pipe.

- Tu réagis comme un vieillard. Pourtant, tu vis à San Francisco depuis plus de vingt cinq ans, tu as eu le temps de t'habituer.

- Peut-être mais je n'ai pas ton enthousiasme qui te permet de refaire le monde chaque matin. Ce n'est pas seulement l'argent qui t'excite mais le goût de l'aventure, sinon tu rentrerais maintenant que tu es riche.

- Je ne suis d'ailleurs jamais arrivé à me mettre dans la peau d'un véritable homme d'affaires. On ne se refait pas.

Il marcha quelques instants en silence, puis revint.

- Mais en France, tu vas crever d'ennui, insista A. Comment veux-tu te réhabituer à la petite vie étriquée et médiocre qui t'attend là-bas?

- C'est toi qui nous a tous entraînés à San Francisco, je ne le regrette pas, mais là-bas, pour m'occuper, je bricolerai, je voyagerai, je suis également décidé à faire bâtir une belle maison sur mes terres dont j'entretiendrai le jardin, je serai un homme libre.

- Et ici, tu n'es pas libre?

Jul avait hésité, puis expliqué.

- Pas tout à fait puisque c'est la pauvreté qui m'a obligé à y venir... Et puis, il y a aussi les autres qui me manquent. J'ai besoin de leur amitié et de leur fierté envers les Américains que nous sommes devenus. J'ai envie de côtoyer les petites gens, de caresser les chiens, de humer les senteurs de chez nous. Rappelle-toi, celle des cèpes, des châtaigniers...

Zut, on faisait une bonne équipe tous les trois, avec A, répéta-t-il, en vidant son verre. Moi, je ne renoncerai pas à une ville qui m'a pris mon enfant, ma petite Léa...

A aimait aussi la France. Elle lui manquait parfois et il se retournait souvent avec nostalgie vers sa lointaine petite patrie, non la France d'autrefois, celle où manquait l'espace, l'argent et le confort, mais une image nouvelle, celle de leur pauvre cuisine lorsqu'ils y arrivaient en costume neuf. Il revoyait l'or des petites flammes de la cheminée et la joie de leur mère, sa façon de les accueillir, de les débarrasser de leurs vêtements de voyage et de les servir à table. Les femmes s'affairaient, tiraient du buffet vitré leur service de gala, offraient du café, atteignaient dans le placard la liqueur de ménage, le bocal de fruits à l'eau-de-vie que chacun sirotait dans le fond de sa tasse. Au plaisir de revoir A s'ajoutait pour beaucoup la curiosité que soulevait le retour des Américains comme on les appelait.

A avait changé. Il pensait différemment. Le pays lui-même s'était métamorphosé, et puis, son fils avait été à l'école de San Francisco et était devenu un véritable Américain, surtout depuis qu'il avait épousé Willie.

D'ailleurs, à G, il y avait maintenant trop d'absents. Beaucoup manquaient, emportés par la vieillesse, la maladie ou la guerre. Il ne reverrait plus la silhouette de ses parents, grise et maigre comme des sarments, se profiler au détour du chemin du C, vers la croix, au milieu des bouquets de noyers qui paraissaient avoir à peine poussé.


Bonheur impossible - 12 -

Traqués

Le règne de Warren Gamaliel Harding, élu président en Novembre 1920, débutait décidément mal. Les prix s'effondraient, la crise succédait à la prospérité intense et se trouvait aggravée par l'insolvabilité de l'Europe d'après guerre. Le malaise créé par l'afflux permanent des immigrants se poursuivait tout en prenant de nouvelles formes. Pour certains l'alcoolisme n'était qu'un produit d'exportation de l'Europe qui faisait de plus en plus de ravages. La prohibition allait naître de ces affirmations. En effet, depuis Janvier 1920, l'entrée en vigueur du 18ième amendement, interdisait la fabrication, le transport et la vente des boissons, contenant plus de 6 % d'alcool. Mais, les gardes-côtes Américains ne parvenaient pas à empêcher le trafic. L'ingéniosité des contrebandiers ne connaissait pas de limites. Ce fut d'ailleurs une Ère d'immoralité incomparable et de violence. Les hoodlums, les nouveaux voyous de San Francisco lancèrent à ce moment-là la mode des cocktails qui par leur raffinement furent comme un défi. Sur les comptoirs interminables des longues salles enfumées, derrière les inévitables tabourets, les bouteilles multicolores, truquées, circulaient, toujours servies par les barmen noirs ou chinois. Les clients avertis, dissimulaient les demandes sous la musique d'un phono mécanique, à côté des distributeurs automatiques de chewinggums, de cigarettes et de cacahuètes grillées. Tout le monde, là-dedans, se connaissait ou avait l'air de se connaître.
A. et tous les français avec lui, trouvaient la nouvelle loi bien gênante. Ils avaient l'habitude de se réunir autour d'une table chargée de victuailles et où coulait le vin rouge qui selon A. encourageait les audaces et consolait des échecs.
Une série de scandales éclatèrent en 1923. On trouvait dans l'entourage de Harding, un grand nombre d'amis soucieux de profiter de leur passage à la Maison Blanche, pour faire rapidement fortune. On utilisa massivement le crédit, pour la maison, l'automobile, le piano...

J., était revenue vivre à l'hôtel. Elle allait souvent s'asseoir devant sa table à coiffer, et dans la glace, son visage pali, qui se fanait, ses traits las, ses narines pincées, révélaient la détresse qui pesait sur ses épaules, sur sa taille épaissie. Déjà sa jeunesse évanouie, n’était même plus belle.
Elle se sentait le cœur usé par toutes ces larmes qu'elle retenait pour qu'A. ne vît pas ses paupières rougies. Consciente d'avoir vieilli plus vite que son mari qui à 52 ans, était encore dans toute sa force... à peine un peu d'estomac, quelques cheveux blancs... Elle le détesta pour son assurance, pour ses soucis mesquins, pour sa santé aussi... Elle ne lui pardonnerait jamais...


Divorces et mariages en série - 13 -

RENO

A. faisait vivre L.. Il en arrivait à aider le mari ainsi que la famille de sa maîtresse, parce que c'était quelque chose d'elle...

L'arrivée de L. en Amérique, d'ailleurs déclencha un petit miracle. Tout d'abord il s'habilla mieux, il reprit des bains, devint presque gai, fumait autant, mais buvait moins. Il s'épanouissait dans une cuisine encombrée de victuailles, comme si, après la privation, l'abondance lui faisait du bien, et il dépensait sans raison.

Pourtant, lorsque le secret des relations de M. et d'A. parvint à ses oreilles, il se remit à boire énormément, et un soir, quand M. rentra, il ne se souvint plus de rien. Il tâtonnait vers ses cigarettes. Devant M., il se versa une nouvelle rasade de whisky. Sa main refermée sur le verre, agita d'un mouvement circulaire la goutte demeurée dans le fond, tandis qu'il essuyait sa bouche, puis ses vêtements, où les taches demeuraient indélébiles. C'est au moment où M. tenta d'aborder pour la première fois le problème du divorce que la mémoire lui revint:

- Comme ça, tu te laisses serrer dans les coins. Il t'embrasse à pleine bouche... te pelote... L'envie te démangeait de te faire?...

Elle s'était reculée dans l'angle le plus loin possible, pensant qu'il allait la tuer. Elle reçut une gifle, puis une autre, un coup l'assomma à moitié. Denise sanglotait, blanche, livide. Elle hoquetait, tremblante, terrorisée.

- Tape pas papa!

Marie essuya son nez d'où coulait du sang.

- Assez, tu n'as pas le droit.

- Crois-tu que je puisse supporter l'idée que tu acceptes les caresses, les tripotages, de n'importe quel...

- G.!

- Mais, enfin, tu n'aimes pas ce vieux?

- Peut-être que si... assez pour accepter de devenir sa femme.

- Tu...? Je ne veux pas que tu me quittes.

Tout d'une pièce, il se retourna vers M. et interrogea ardemment son visage, prêt à y lire le démenti de ces paroles qu'il ne pouvait accepter.

- Oui, bien sûr, dit-elle, essayant de garder son calme.

- Non, cria L., tu lui tournes autour pour sa richesse. C'est ignoble!

J. connaissait assez A. pour comprendre qu'il ne reviendrait jamais à elle. Il lui avait rendu sa liberté, il la lui laissait tout entière. Mais, après des mois de silence, elle décida de se rendre à San Francisco et envoya une lettre à son mari, dernière tentative pour revenir vivre avec lui. Quel espoir toujours vivace, pouvait nourrir de courage et d'audace, cette femme ostensiblement délaissée?
Tout d'abord, A. ne répondit pas, puis, les événements se précipitèrent. M. découvrit qu'elle était enceinte.
Depuis un certain temps, elle souhaitait cet enfant et le redoutait en même temps, car elle craignait qu'A. n'oubliât bien vite l'amourette avec sa jeune cousine selon la prédiction de J. qui la poursuivait et elle haïssait en même temps J. pour avoir dit cela. Avec détresse elle réalisa que la mort seule pouvait détruire les deux mariages. Puis, elle eut honte et horreur d'y penser.
Tandis qu'elle reposait, sa joue contre la poitrine velue et chaude de son vieil amant où la vie battait précipitamment, il sembla à M. qu'il lui suffisait de libérer son secret pour se retrouver définitivement en sûreté. Une crainte la retint un instant. Le retour éventuel de J. rendait plus difficile encore la confidence qu'elle préparait.
- A.?

- Oui?

- Je vais avoir un bébé.

Les bras d'A. se desserrèrent d'autour d'elle. Que pouvait-il éprouver dans le silence lourd, étrange de la pièce, comme l'angoisse qui le tissait. M., nue, frissonna. Elle se demanda s'il l'avait entendue.

- C'est pour quand demanda-t-il enfin?

- Vers la fin Mai, je pense.

Au bout d'un moment il ajouta, tout en l'attirant contre lui:

C'était trop beau pour durer. Les gosses, vois-tu, c'est bien joli, mais les soucis...

- Lesquels ?

- Nous avions déjà bien assez d'ennuis comme cela. Nous n'avons divorcé ni l'un ni l'autre. Et puis d'abord, toi la première tu en feras les frais. Que vont dire les gens? Et ce petit? Quel avenir aura-t-il ne serait-ce qu'au collège? Il sera montré du doigt. Les enfants sont féroces entre eux.
Puisque tu sais pertinemment dans quelle situation je vais me trouver d'ici quelques semaines, fais quelque chose de concret, je désire moi aussi rester à l'abri des commérages, dit-elle d'un air désolé.

Anxieuse, M. épia A.. Il lui semblait impossible de renoncer à l'espoir.

- Dis que tu m'épouseras?...

A. avait reçu M. dans sa maison, avant qu'elle ne soit libre. Elle emplissait tout l'hôtel de sa gentillesse. Il cherchait et trouvait le réconfort et le calme dans les grands yeux si profonds, si apaisants. Son amour pour M. s'affermissait. Avec J., il avait été facile, durant des années de se satisfaire, dans l'obscurité des nuits conjugales, mais tout au long des jours, elle restait odieuse. Tandis que M.... Il la découvrait plus féminine, plus réservée et bien moins décidée que J.. Avec son âme tendre et son esprit calme, elle savait fermer les yeux sur les faiblesses de son ami. Elle seule parmi toutes les femmes qu'il connaissait pouvait demeurer silencieuse, simple, dans l'agitation factice et les bruits des salles de bal, avec cette gravit‚ d'enfant sage. Il s'était assoupi, sans soucis, dans cette douceur chaude avec une profonde sérénité: la sensation d'un bonheur tranquille l'envahissait tout entier. Leur liaison désormais tenue pour officielle, les bruits ne venaient plus guère alimenter les bavardages, dans la communauté française.

- Qu'allons-nous faire, répéta-t-elle?

- La situation, je la connais aussi bien que toi, mais tu as raison, j'irai parler à ton mari et brusquer les choses.

Les mains d'A. se posèrent sur son épaule, remontèrent vers le visage en une caresse douce et chaude. Elle aimait ces gestes qui n'étaient pas sensuels.

- Il faut aussi que je réponde à la lettre de J., poursuivit-il, elle doit savoir à quoi s'attendre lors de sa venue et nous règlerons ainsi définitivement nos affaires. Puisque cet enfant est en route, je veux qu'il naisse dans une famille unie devant la loi.

La pensée cheminait en elle de cette correspondance qu'il entretenait avec sa femme. Elle se demanda quelles avaient pu être leurs relations les dernières années, avant qu'il ne rencontrât à G. sa jeune maîtresse.
Il semblait méditer, le menton durci, tourmenté. Il restait tout à fait assommé car il n'arrivait pas à réaliser qu'il allait être père à 60 ans. Les années de différence entre eux, qui jamais depuis qu'ils étaient amants ne lui avaient paru receler la moindre menace, faisaient réfléchir A. et lui communiquaient plus qu'il n'aurait voulu l'avouer, un sentiment de crainte quant à la santé de ce nouvel enfant engendré par un couple de cousins dont l'un était déjà un vieillard. Le silence s'épaississait, elle n'osa pas le rompre.
Quand la grossesse de Ma. devint apparente, l'absence de commérages l'étonna. Pourtant, elle commença à prendre conscience d'une bizarre tranquillité. C'était comme si les gens déjà secrètement ennemis se faisaient encore plus discrets à son passage, s'éloignaient sournoisement élargissant autour d'elle, la zone de silence... Affolée, Ma. n'aida plus à l'hôtel, elle garda la chambre, ulcérée, peinée par les yeux baladeurs des clients et amis qui guettaient sous la blouse les rondeurs du scandale.
- Ma. et moi, nous allons nous marier le mois prochain.

Al. paraissait beaucoup plus âgé que son frère A.. Sur sa figure allongée, des rides d'inquiétude creusaient des sillons, ainsi que sur son front.
Il semblait effondré par la révélation .
- Milodiou, un remariage! Avec ta cousine Ma.? Tu n'y penses pas?
- Je ne vois pas pourquoi tu aurais à rougir d'un divorce. C'est devenu événement courant en Amérique, et moi, je ne vis pas en France... Et puis, tu te figures que l'amour a quelque chose à voir avec les conventions familiales.
- Mais bon sang, à plus de 60 ans, ça ne tient pas debout, une petite qui pourrait être ta fille.
A. se raidit sous la flèche, mais ne répondit pas.
- Et pourquoi brusquement? Depuis que tu la connais!
- Parce que ça presse.
- Nom de Dieu! Tu n'es pas foutu de vérifier ses cycles?
- Si j'ai fait l'idiot, c'est parce qu'elle était seule et moi aussi.
- Bien, chacun fabrique sa vie comme il veut, mais J. meurt de chagrin en France...

La nouvelle venait de Ju. et de P.. A. haussa les épaules d'un air plus sceptique qu' apitoyé.

- C'est solide une femme et dur à tuer. Il n'y a guère que dans la douleur que J. soit capable de dépasser sa médiocrité. On peut user et abuser de sa résistance infinie, on peut en user et en abuser sans craindre qu'elle meure! D'ailleurs, elle a beau protester qu'elle mourra parce que je l'abandonne, je constate hélas qu'elle est toujours en vie. Elle sera vite consolée avec son "requin"!

A. déformait volontairement le nom. Il éclata de rire.


Les débris de l'enveloppe gisaient à ses pieds, et J. comprimait maintenant sous ses mains ce cœur ridicule qui battait la charge pour une espérance fantôme. Elle lut...
" Enceinte". J. serra les dents hors d'elle. Hélas, le pire était arrivé! Un abominable chantage de cette Ma., pour garder A. à sa merci... songea-t-elle. Il s'est vautré dans son lit en permanence, et a réussi à le lui faire assez vite cet enfant dont elle avait besoin pour accélérer les procédures de divorce, et il me raconte ses prouesses. J. laissait l'horrible douleur bien pénétrer en elle, le délire s'emparer de son cerveau.

- Ca y est nous commençons les démarches, claironna A., après avoir estorqué l'acceptation de J.

- Mais cela va prendre des mois, protesta Ma.
- Pas ici en Amérique, tu parles...

A. songeait au Névada, à Réno, la ville folle de l'argent, du jeu, des mariages et des divorces faciles : une sorte de paradis qui offrait en Septembre foires, rodéos, carnavals et comices agricoles. Le mariage se présentait moins en ces lieux comme un acte religieux, que comme un contrat civil qu'on dissolvait suivant les circonstances.
A l'intérieur des hôtels grandioses, des milliers de machines à sous fonctionnaient et la décoration Holywoodienne offrait de fantastiques spectacles. La musique s'échappait en permanence des bâtiments. Les pièces tintaient dans presque toutes les poches.
Dans un hall, non loin des salles de tripots, un mannequin habillé en avocat semblait attendre. Il suffisait de glisser un demi dollar pour que l'automate s'animât et tendît un papier. Il ne restait plus qu'à signer ce certificat avec sa partenaire et à le faire contresigner par l'avocat de Court House. C'est ainsi qu'agirent J. et A., Mar. et L. ( Qu'il avait fallu payer et à qui A. promit une pension régulière). Mar. eut la garde de D.. A peine divorcés, A. et Mar. se marièrent, à leur tour. Le même jour, J., à des milliers de kilomètres de là, les traits rougis et boursouflés, les cheveux en désordre, les yeux injectés de sang, les paupières enflées, les cils collés, le visage méconnaissable, songeait, déchirée qu'A. s'engageait dans une nouvelle vie avec une autre et elle vivait un instant infernal.
Le mariage ne se déroulait pas exactement comme J. l'entendait. A Réno, de nouveau, dans le Névada, A. et Mar. choisirent un club pour mariages pressés: dans les rues, des enseignes lumineuses indiquaient la chapelle ouverte toute la nuit et le bureau où un juge ensommeillé attendait les candidats au bonheur conjugal. Un appareil distributeur de fleurs, permettait même au fiancé négligeant de décorer, avant d'entrer, le corsage de sa future épouse.
Par contre coup, J. s'unit à Roquin. Et, comme la grande maison bourgeoise de l'avenue de Bordeaux, qu'elle faisait construire, en face de l'usine à gaz, était presque terminée, elle songea à l'aménager...

14-LA GRANDE DEPRESSION

Nouvelles séries noires

M. se montrait fière d'appartenir à A., lorsque les gens admiraient la carrière de son homme. Elle ne pouvait pas dire qu'A. avait remplacé L.... Désormais, elle vivait non pas à côté d'A., mais dans le sillage de celui-ci, elle en prenait de plus en plus conscience. Pourtant, elle veillait silencieusement à son confort, sans même qu'il s'en rendît compte, occupé qu'il était par les additions de ses revenus. Elle prit à sa charge les petites tâches d'entretien du ménage et de l'hôtel qui risquaient de lui causer inutilement du tracas et de le gêner dans l'exercice de son métier. De temps en temps, il constatait que M. faisait ceci ou cela. Il reconnaissait:
- C'est bien.

Elle souriait alors et songeait avait envie de répondre :

-" Tiens, tu t'aperçois que j'existe"?

Pourquoi l'amour d'un homme n'est-il jamais assez fort pour passer avant tout le reste? Mais, ombre fidèle, elle savait se satisfaire de ce qu'il donnait, tout en réalisant que sans lui, elle serait sans doute restée dans la pauvreté.
Mais, le malheur peut dormir dix années durant, on l'oublie et tout à coup il se réveille.
Jusqu'en 1928, les Etats Unis avaient connu une grande période de prospérité. Partout l'électricité remplaçait les bougies et les cheminées malpropres. L'automobile atteignit le nombre fabuleux, pour l'époque de 4. 700 OOO exemplaires. A., comme chacun autour de lui, semblait s'enrichir. Cette époque de folle gaieté fut une sorte de belle époque pour tous nos amis, comme pour les plus fortunés d'Amérique, l'âge mécanique se développait partout, la société d'abondance et de consommation faisait son apparition.

Malheureusement, sous la hausse des valeurs qui la dissimulait, une crise insidieuse couvait et menaçait. Le 3 Mars, les diverses spéculations commencèrent à faire des bonds prodigieux. Après la bourse, la panique gagna les banques, les entreprises. Ce fut pour A., son frère et ses amis le début d'une nouvelle période d'angoisse. Les créanciers qui avaient déjà beaucoup perdu s'empressaient de réclamer les fonds qu'ils avaient prêtés, dans tout le pays, comme à l'étranger. Les chômeurs se faisaient plus nombreux. La misère de leur enfance sembla ressurgir comme une menace. M. subit donc le contrecoup de cette débandade. Pourtant, quand l'enfant commença à bouger en elle, A. l'enlaça plus souvent, plus affectueusement. Peu de temps après, M. mit au monde, une ravissante petite fille, Y..
Au moment des premières contractions, M. avait refus‚ de se rendre à l'hôpital. Comme elle devait accoucher dans l'appartement, A. avança de 45 minutes, la pendule, afin que D. partît plus tôt pour l'école. Quand elle revint, Y. était née.
- C'est la cigogne qui a laissé tomber le bébé, lui dit A..
D. pourtant âgée d'une quinzaine d'années, accepta l'explication.
A. plaça dans l'enfant qui venait de naître, tout l'espoir que lui donnait cet amour neuf qui le surprenait à un âge où il pensait n'avoir plus rien à attendre de l'existence...

La femme de J.B., ce jeune frère mort de tuberculose en 1906, trop jeune pour supporter le veuvage, se remaria avec un certain Monsieur Jal, vers 1908, et ses relations avec les trois beaux-frères s'espaça.

Un jour cependant, A. eut comme un pressentiment. Alf., le fils de JB. qui passait presque chaque matin prendre sa commande, toujours gentil, ponctuel, n'arrivait pas. A. décida tout en faisant les courses d'aller voir jusqu'à son entrepôt, sans doute était-il malade?

C'était un jour tiède avec un ciel d'un gris diaphane qui baissait. Alors qu'A. parvenait en vue de l'hôtel de J., il remarqua les traces d'un violent coup de frein et perçut le hurlement éploré des témoins d'un accident assez récent. Il vit peu après approcher un inquiétant cortège. Un groupe d'hommes s'avançait vers l'hôtel, tête découverte, montait les marches. L'un d'eux, un interminable gaillard blond, frappa à la porte de Jo.. Celle-ci surgit du vestibule, puis poussa un gémissement lorsqu’elle se tourna vers l’attroupement.
A. accéléra l'allure. Il distinguait maintenant un corps étendu. Le coeur serré, il devina qu'il s'agissait d'Alf.. Le malheur aurait-il encore frappé? Après J.-B. le père, le fils serait-il menacé? Ce fut pour A. un instant de vide comme si les conversations, les badauds s'étaient figés tout à coup dans l'ombre menaçante.
Il s'approcha d'Alf. qui gisait dans une position sinistre. Ses cheveux étaient souillés de sang et de terre. Jo. essayait de nettoyer son visage avec un mouchoir, mais les traînées rouges sombres coulaient de plus belle, lentement, inexorablement, le long de la tempe. A. regarda fasciné par le sang noir, ce grand corps qu'il n'avait jamais connu malade. La foule émue, silencieuse, l'entourait respectueusement. Seuls résonnaient maintenant les sanglots de la mère accablée. A. observa Jo.. Elle ne l'avait même pas vu, tandis qu'elle dévisageait incrédule et terrorisée ce fils allongé et livide.
Doucement A.la prit par le bras. Elle leva les yeux et murmura:
- Oh A., c'est affreux. Il aidait à manoeuvrer et il se penchait, il est tombé du camion presque sous les roues. Un accident stupide. Je n'ai même pas pu le revoir vivant.
L'assaut foudroyant des énormes pneus avait atteint Alf. en pleine poitrine et l'avait projeté contre le bitume où sa nuque s'était fracassée.
- Rentre à l'hôtel, je m'occuperai de tout. A. se sentait las, ses jambes étaient lourdes. Il remonta l'avenue de quelques pas. Au loin, un homme gesticulait au milieu des badauds. Le lourd véhicule était là. Sur le trottoir, une large tâche se mêlait à la poussière. A. détourna ses yeux et demanda à quelqu'un dans la foule.
- Que s’est-il passé exactement ?

- C’est moi qui conduisais, dit un gaillard assez mal à l’aise et perturbé… Je n’ai pas eu le temps de freiner que j'ai entendu un hurlement...

Les bonds prodigieux des valeurs boursières se poursuivirent jusqu'au 3 septembre 1929. A. eut de nouveau l'occasion de jouer avec le hasard et il acheta des valeurs, vendit des hôtels et des titres. Que risquait-il? Il croyait en la bonne marche de ses affaires...
Mais, soudain, au mois d'octobre, les valeurs boursières s'effondrèrent définitivement. La dégringolade fut si brutale que les journaux ne parvenaient plus à transmettre le cours. Maintenant, chacun parlait de grande dépression, voire de crise économique mondiale. Ce fut la panique au point que certains financiers, ruinés et désespérés, se jetèrent par les fenêtres. Et A. ne savait pas encore par où la crise insidieuse l'attaquerait personnellement.
A. passa l'hiver à tenter d'enrayer le déficit vertigineux de ses hôtels et commença la vente, à perte, des immeubles, inutiles désormais, qu'il avait acquis au temps de sa bonne fortune. Les transactions et la récupération des créances étaient d'autant plus difficiles que la plupart des banques, en faillite, elles-mêmes, avaient fermé leurs portes.
Contre cette crise économique apparemment inexplicable, due sans doute à un mouvement incessant qui faisait qu'en Amérique, la pauvreté succédait à la richesse, Antoine guetta les économies de ses frères et de ses amis qui ne connaissaient pas le système des prêts et gardaient tout leur argent. Il aurait voulu qu'ils investissent sur le grand Southern dont il n'était propriétaire que du fond commercial et il tenait à cet hôtel. Mais chacun égoïstement cherchait à épargner ses propres économies. Antoine dut poursuivre ses ventes.


Tous les refoulements, les angoisses, les conflits affectifs, retentissaient à retardement, sur l'organisme de J.. La nuit, elle se tournait et se retournait dans ses draps. Le jour, elle se laissait miner par le chagrin, ses cheveux étaient devenus tout blancs.
Très vite, le nouveau mari de J. révéla son véritable caractère. Il abusait du calvados et mettait de la cocaïne dans son tabac. Une fois drogué, soûlé, sa violence éclatait contre J. qu'il battait. De plus, oppressée en permanence, J. avait du mal à monter ses escaliers ou à faire des efforts. Elle souffrait d'une sérieuse angine de poitrine.
Sa soeur P. l'avait invitée à venir se distraire un peu à G.. Jusque-là l'hiver terrible au point que les conduites d'eau éclataient, l'absorbait à cause des grosses réparations à faire dans la maison avant qu'elle ne soit terminée et elle se rendait compte aujourd'hui, avec inquiétude, alors qu'elle choisissait les meubles, que l'argent consenti par Antoine diminuait bien plus vite qu'elle n'aurait voulu. R. son mari dépensait beaucoup et n'apportait rien en contre-partie. Et maintenant, en milieu d'année 1929, il ne lui restait plus grand chose.
Ce matin-là, cependant, elle se sentait beaucoup mieux. Malgré l'orage les massifs de fleurs luisaient de couleurs plus fraîches, le printemps semblait arrivé, et dans l'atmosphère simplement pluvieuse, l'air plus léger, J. respirait mieux. Elle se décida à aller chez Ju. et P.. R. la conduirait.
R. eut un sourire sarcastique, il était d'une humeur massacrante quand on lui demandait un service. Il vida sa pipe à demi- consumée dans un cendrier de cuivre. Sale temps... Cette pluie qui lui donnait le cafard ! Un coup de vent terrible freina la voiture et une gifle de pluie brouilla complètement le pare-brise. Son véhicule crissa durement avant le virage puis il pressa de nouveau l'accélérateur. Sa violence transparaissait dans sa façon de conduire, il roulait très vite, commettait des imprudences... Ils en étaient d'ailleurs à leur troisième voiture ! Les yeux sombres, prise de vertige, J. exprimait une peur intense.
R. repartit seul, à B..
Le repas chez P. se déroula sans encombre, J. réussit à manger, dans cette atmosphère chaleureuse, un peu plus que de coutume et, apaisée, loin de la brutalité de son compagnon. Elle sortit de table.
Son regard tomba sur un cadre près de la cheminée. Elle reconnut A. sur une photo qu'elle n'avait jamais vue. Il portait un bébé blond dans ses bras, une petite fille qui n'était pas la sienne... J., le coeur serré pensa à L., elle passa une main tremblante sur son visage pâle et tiré, elle poussa un gémissement rauque. Une douleur naquit dans ses bras, puis l'instant d'après, très haut dans sa poitrine. Tout se mit à danser autour d'elle. Haletante, elle s'affaissa lentement en crispant ses mains.
Ju. et P. se précipitèrent pour la porter jusque sur un lit. Quand J. reprit contact avec le monde extérieur, elle leva sur P. un regard terne et ne sembla pas la reconnaître. P. eut peur à ce spectacle.
- J. murmura-t-elle, qu'as-tu?
- Dites-moi si A. viendra, répondit celle-ci et ses yeux retrouvèrent assez d'énergie pour fixer la porte.
Peu après, elle s'enquit.
- Et L., où est L.? Je voudrais l'embrasser encore une fois avant de mourir. Oh, j'ai mal, dit-elle en crispant davantage ses doigts sur sa poitrine où le misérable souffle de vie qui lui restait, se débattait à l'étroit.
- Calme-toi.
La douleur resta vive pendant de longues minutes, mais J. ne savait plus pourquoi.
- A., poursuivit-elle, il a toujours des affaires. Il ne viendra pas, une larme coula sur ses joues pâles... Je souffre en ce moment, mais ce n'est rien en comparaison de ce que j'ai souffert.

J. délirait à présent, écoutant les révoltes de son coeur. La vie inconsciente semblait brusquement libérer surmenages, émotions, tracas prolongés. Sans cesse les noms d'A., de M. revenaient sur ses lèvres. Puis semblait s'emparer de ce pauvre cerveau affaibli.
- Oh si je pouvais revoir mes enfants, revoir A., les revoir...
Ses mains s'agitèrent sur la couverture. La violence fit place à un état comateux. Foudroyée par cette crise cardiaque elle s'éteignit peu de temps finalement après le mariage d'A. et de M..

La série des deuils continuait.
- C'est fini murmura A..
M. avait vu blêmir son mari. Il demeurait droit, mais restait immobile comme assommé.
- Bon sang! murmura-t-il encore.
Toute sa vie J. lui avait dit :"Je mourrai d'une attaque à cause de toi."
Il ferma les poings instinctivement, comme pour la blâmer d'avoir eu raison.
- Maman a demandé que son corps soit ramené à San Francisco pour être mis à côté de celui de L., implora F..
- Il le sera affirma A..
F. comprit le geste de son père et en fut heureux au fond de lui-même.
A. envoya immédiatement un télégramme à son frère pour
que J. ait droit à un enterrement de première classe. Il paierait tout ce qu'il faudrait.

La cérémonie eut lieu en l'église Saint Martin de Brive.

Le château fut vendu par Roquin et le bénéfice de la maison de Brive resta au profit de F.. D'autre part J. avait confié ses nombreux bijoux et le reste de son argent à un notaire qui se révéla être un escroc, si bien que Roquin ne put en profiter.
Après la naissance d'Y., la santé de M. déclina sensiblement. Elle ne supportait plus le climat de San Francisco. Enfin, M., toujours très sensible, ne comprenait pas pourquoi A. avait fait revenir à San Francisco le corps de sa première femme, alors que celle-ci était remariée à B.. Malgré la mort de sa rivale une pointe de jalousie commença à la tenailler. Dans sa tristesse elle se trouva délaissée, aussi seule qu'avec L. et commença à boire.

- Veux-tu une larme de prune? proposait-elle parfois à son mari.

- Mais non pas à cette heure-ci répondait-il surpris.

- Tu ne sais pas ce qui est bon. Le tout est de ne pas en abuser. Ce n'est pas comme mon pauvre L.. C'est un malheur qu'il soit un peu trop porté sur la bouteille. Elle l'emportera un jour. Avant de boire c'était un brave homme. Ah! comme il s'est fâché contre toi, au moment du divorce! Pourtant, autrefois, il se montrait fier !
En 1931, la crise économique s'aggrava. Chacun devait réduire son niveau de vie. Mais les Américains n’arrivaient plus à distinguer le luxe de la nécessité. Pas question maintenant de vendre l'automobile, le poste de radio ou de renoncer au cinéma.
Les uns et les autres indispensables pour oublier la dure réalité ou pour rêver. La grande dépression marquait les Américains.

A. cessa ses jeux d'argent, car il y perdait trop. Il chercha, pour éviter d'avoir à mendier, une nouvelle solution pour limiter la baisse de ses revenus. Ils vivaient à cette époque-là dans un appartement très beau, mais dont le loyer était élevé. Parallèlement le couple sympathique de Sylvain et Marie C., la soeur de Julienne, dirigeait depuis plusieurs années l'A. presque à perte. A. leur proposa un arrangement:
- Vous me verserez ce que vous voudrez chaque mois à condition que vous me cédiez trois chambres de devant, dans votre hôtel en haut au 4ième; je les transformerai provisoirement en logement.

Il fit donc réaliser quelques aménagements. Y. coucherait avec les parents. Dans le salon un lit s'ouvrirait pour D..

Y. qui du haut de ses trois ans refaisait chaque jour le monde, aimait beaucoup aller se promener. A. l'amenait presque tous les jours avec lui en ville, à la banque française, au jardin...Un jour il l'amena voir le nouvel appartement. Mais il ne précisa pas que les affaires ne marchaient pas.
- Viens, je vais te faire voir notre nouveau logement. Nous allons vivre désormais ici. Nous serons mieux, regarde comme c'est bien ensoleillé et agréable.

Elle ne comprit pas qu'ils étaient plus pauvres. L'abondance ne manquait pas à table et Y. avec l'insouciance de l'enfance ne prêta pas attention au reste.
Ils déménagèrent.
La crise entravait encore très sérieusement l'élan d'A.. Il avait au moment du tremblement de terre contracté un emprunt important de 90 000 dollars. les derniers emprunts n'étaient pas tous remboursés, loin de là ! Il résolut d'y parer coûte que coûte et demanda une entrevue avec le directeur de sa banque.
- Il me semble qu'il serait logique que vos exigences s'exercent d'abord sur les clients malhonnêtes. Les intérêts de la somme que je vous dois seront payés sans retard lorsque le marasme actuel aura pris fin.
- Entendu Monsieur, je vais patienter.
A. avait eu bien peur et il se promit de tenir scrupuleusement ses engagements.
La probité venait de prouver une fois encore qu'elle était payante. Courage vieux pionnier, songeait-il chaque fois, ce pays est ta véritable patrie, recommence. .

Il y avait toujours des raisons pour vous interdire d'abandonner, sans que l'on sût au juste si c'était une grâce...
La crise avait stimulé les créateurs et ce fut la grande époque du jazz. Les extraordinaires avancées de la musique qui rentrait dans les différents foyers apparaissait comme une nouvelle ouverture sur le monde extérieur, grâce aux phonographes et aux radios. Aldous Huxley, un anglais, écrivait le meilleur des mondes. Sur ces entrefaites, on apprit la disparition du malheureux bébé Lingberg. Son père versa 50 000 dollars et malgré cette rançon, l'enfant fut trouvé mort, près du domicile de ses parents. Aux jeux olympiques de Los Angelès, sept médailles d'or furent attribuées à la France alors que les américains en recevaient 44 après être montés 110 fois sur le podium.

Aux jeux olympiques de Los Angelès, sept médailles d'or furent attribuées à la France alors que les américains en recevaient 44 après être montés 110 fois sur le podium.

Les Etats-Unis atteignaient le nombre considérable de 15 millions de chômeurs. Face à l'économie perturbée, le gouvernement en vint à organiser des soupes populaires en plein air. Roosevelt tenta une série de réformes qu'il appela le New Deal. Il commença par abolir la prohibition, mais les criminels ne disparurent pas pour autant. Il décida de fermer hermétiquement les frontières aux émigrants à la recherche de travail.

L'augmentation des émigrants, et par conséquent du nombre de consommateurs, au contraire aurait été la solution.

Cette politique protectionniste ne relançait pas l'économie ; elle se révélait en outre nuisible à l'entraide internationale qui seule aurait pu permettre de réagir or, les barrières douanières étaient de plus en plus élevées.

Les raisons de la crise commençaient à affluer. Certains accusaient l'agriculture, d'autres encore dénonçaient les revenus trop inégaux ou l'industrie qui se développait dans quelques domaines comme l'automobile alors qu'ailleurs c'était le marasme.

Des américains se résignaient pourtant. Ceux, nourris de la Bible, disaient les biens de ce monde sans valeur.

Mais ni l'action, ni le bonheur individuel n'admettent le partage. La manie de ces spéculations dans le vide! songeait M.. Heureuse ? Il semblait déjà qu'elle l'avait été fort peu de temps avec A.. Plus comme autrefois de ces mots de consolation si doux qui la faisaient pleurer! Un amour médiocre comme les autres... Elle croyait qu'un homme à l'âge atteint par son mari, se déchargeait volontiers sur son fils, de sa propre destinée; or A. âgé de 60 ans, était de cette race d'hommes qui sortent du rang et en cette période de crise, il était repris par sa fureur de réussir. Il restait maître de son petit empire et n'atteignait plus sa femme qu'à travers ses propres préoccupations. Pâle, maladive, elle n’était plus la même, elle restait confinée dans sa chambre par la migraine des jours de pluie, dont rien ne venait rompre la monotonie, la déception rongeait M., sa tendresse s'anémiait, aucune exaltation ne la soutenait plus, dans cette soudaine torpeur de l'âme et du corps, cette lassitude nourrie de contradictions, d'émotions, plus lourde ... Elle suivait des yeux le tracé permanent de la bruine sur les carreaux, dans la lumière triste du paysage citadin et hivernal, brouillé comme si elle pleurait, où l'on apercevait des morceaux de ciel cotonneux, délavés par les brumes hautes à cause de la proximité de la mer, découpés trop loin, entre les maisons trop hautes, quand le brouillard ne collait pas aux vitres, mauve, épaissi. Or elle aimait les nuits claires, les seules qu'elle qualifiait de nuits agréables.
Aussi épiait-elle les lumières comme on surveille un volcan rêvant à son pays où les bois, les collines, le feu de cheminée, l'eau des sources parlent un langage familier, riche et intelligible dont avec les distances et les années, elle perdait le secret.
Elle venait de découvrir combien sa vie était terne. Elle avait l'impression qu'un destin d'emprunt lui était bizarrement échu. Mais elle se taisait car l’expérience de J., lui avait appris à bannir les thèmes susceptibles de déplaire à A..

Marie ne pouvait compter comme J. sur la présence de ses soeurs. Les amies de son âge, sa famille étaient en France et tous ceux qui l'avaient aimée et protégée dans son enfance. Elle se sentait isolée, sans vraie confidente sur qui elle aurait pu s'appuyer. La famille de J. lui en voulait et la rejetait. Dans la société Q. où chacun paraissait se sentir à l'aise, elle, la réprouvée de la veille, l’amante dont le mariage n’était dû qu’à une grossesse illicite, ne trouvait pas sa place. Certes, elle avait été reçue avec courtoisie, mais elle se sentait seule, étrangère.
Dans la société Quercinoise où chacun paraissait se sentir à l'aise, elle, la réprouvée de la veille, l'amante dont le mariage n'était dû qu'à une grossesse illicite, ne trouvait pas sa place. Certes, elle avait été reçue avec courtoisie, mais elle se sentait seule, étrangère.
Une espèce de haine lui était venue contre cette communauté française, dont les gens, se hâtaient en tous sens, occupés uniquement d'argent, de revenus, aussi racornis que leur portefeuille et qui n'avaient pas besoin d'elle.
Sans doute à présent, des mois s'écouleraient, peut-être des années avant que M. pût, de nouveau appuyer sa joue contre la poitrine de sa mère et lui dire... Ah! tant de choses qu'elle avait négligé de dire, durant tout ce temps où elle le pouvait . La France était à l'intérieur de sa tête et c'est en fermant les yeux qu’elle entendait des cigales et les bruits familiers. Elle ne pouvait plus résister à l'appel des souvenirs et se laissait aller à les entretenir dans une pernicieuse nostalgie. Elle avait tant pleuré quand L. saoul la maltraitait qu'il lui était maintenant difficile de se lamenter. L'expérience des confidences d'A. sur ses griefs contre J. laissaient des temps morts de repli, de silence qui s'inséraient entre A. et elle.








Chapitre 15 -

La seconde guerre mondiale

Jamais deux sans trois

Malgré‚ le brio avec lequel il avait retourné la situation, à chaque palier de la crise, A. ne fut pleinement rassuré qu'après plusieurs mois de lutte. Il savait plus que jamais qu'il fallait toujours prudemment éviter de tenir une situation ou même une certaine aisance pour définitivement acquise.

Le président Roosevelt sut malgré les erreurs, redonner l'espoir à sa nation, le confort à la plupart de ses concitoyens. Il relança l'économie du pays. En Californie, les grands espaces furent couverts de résineux. Pendant longtemps, lors de la grande fête de Noël, les innombrables sapins vendus dans les familles Californiennes se sont appelés des Roosevelts. Le nombre de chômeurs passa de 15 millions l'année précédente à 9 millions en 1934. Bientôt un ouvrier put faire l'acquisition d'un réfrigérateur, après plusieurs mois de travail.
Y. abordait sa petite vie avec gravité comme quelqu'un qui réfléchit avant de se décider. Pour l'instant elle n'était encore qu'une fillette potelée, agréable que chacun adorait admirer ou serrer dans les bras pour la couvrir de baisers ; sa croissance se déroulait sans encombre et sans soucis pour ses parents. Elle était si mignonne avec ses fossettes, et très éveillée pour son âge. Devant sa fille, A. se déridait de ses soucis d'argent, entrait dans ses jeux, la chatouillait, la faisait sauter sur ses genoux. A cinq ans, elle s'y entendait à merveille pour obtenir de chacun et surtout de son père l'intérêt qu'elle estimait devoir lui revenir. Elle faisait preuve d'un calme parfois coupé d'accès de violence imprévus qui laissaient Marie consternée. Cet entêtement, ces exigences volontaires, passionnées, rien de tout cela ne venait de sa famille ou d'elle-même. L'étincelle d'énergie, les dispositions batailleuses, c'était son père.

- Comme elle te ressemble, A., remarquait Ma., observant sa fille. Elle sait ce qu'elle veut, déjà.

A. répondit un jour à sa fille:

- Mais tu veux la lune, aussi?

- Parce que tu peux me l'attraper, s'étonna naïvement Y. ?

Un soir qu'A. l'avait amenée au cirque, ils s'étaient assis à côté d'un groupe d'hommes assez jeunes qui désiraient discuter. L'un d'eux se retourna et dit à Y..

- Tu sais, petite fille, demande à ton grand-père de t'acheter des bonbons.

Y. furieuse rétorqua:

- Ce n'est pas mon grand-père!

A. sourit, fier de la réponse d'Y..

Aux yeux de celle-ci, il paraissait donc toujours assez alerte pour être son père.

Plus tard, perturbée par l'anxiété de sa mère, Y. se mit à son tour à fuir le sommeil, à geindre et à pleurer. A. avait encore en mémoire la mort de sa petite fille L., 17 ans plus tôt, et, comme il prenait aussi plaisir à regarder Y. vivre, à sentir naître son admiration, dans son affolement, il la berçait la nuit plus que nécessaire, la consolait et cédait à de nombreux caprices, le jour. L'indifférence progressive de Ma. l'agaça. Au lieu de lui confier qu'il était heureux avec elle et Y., qu'il les aimait, il essaya de ramener son épouse dans les normes traditionnelles.

- Tu oublies ton rôle de mère. Tu vis repliée sur toi-même, tu ne choisis plus tes toilettes. Tu ne fais que parler de ta famille. Mais que t'a-t-elle apporté? Elle n'avait même pas de quoi te nourrir et te loger correctement. C'est moi qui l'entretiens.

- Je n'ai pas besoin de ton mépris. D'ailleurs, je sais que cela ne sert à rien de penser à eux, mais je ne peux pas m'en empêcher. Je me demande si mes parents ont comme au C., la chance d'avoir l'électricité.
- Mais, bien sûr qu'ils l'ont, répondit Antoine amusé, qui ôta pour lui sourire, les lunettes qu'il avait dû se mettre _ porter. Au C., ils sont en retard parce qu'ils sont loin du bourg. J. a dû intervenir et acheter des actions pour qu'ils acceptent d'ajouter une ligne.

- Je désire revoir la France, rétorqua M. boudeuse.
- Oui, mais si nous allons en France, j'ai peur que tu n'aies plus le courage de revenir.
M. ne répondit pas.
- Ta maladie, c'est dans ta tête, tu te fais des idées, dit-il soudain en claquant la porte.
Ce fut le premier différent notoire entre les deux époux.

- Elle est dépressive, avait conclu le docteur. Le passé est profondément enraciné dans le coeur humain. Vous ne regrettez jamais votre pays?

- Mais enfin, une femme n'est jamais heureuse! s'alarmait A.. Ici, elle a tout ce qu'elle veut.

Le coeur d'A. se serra brusquement à la pensée de tous les malentendus qui pouvaient séparer deux êtres. Il savait déjà que la maladie qui rongeait M. défigurerait leur existence, de la même manière que la jalousie avait transformé J.. La vie est un éternel recommencement.
L. avait enfin un petit travail, mais, quand il était saoul, il faisait brûler des billets de banque et demandait ensuite de l'argent à A. qui le faisait plus ou moins vivre. Le samedi, il venait voir sa fille, la peur dans le ventre, parce qu'il devinait la présence ironique de M. et d'A. bien que celui-ci se retirât toujours. Pourtant, M. parfois venait au-devant de lui, ne le fuyait plus. Elle décida même de lui rendre plus souvent visite à Oakland, sans attendre Noël, date à laquelle elle lui menait généralement ses deux filles. Trouverait-il en lui de quoi la consoler ?...
Elle prit le bateau. Sur le pas de la porte, en pyjama, débraillé, mal rasé, les épaules entrées, la cigarette à la bouche, il l'observa intensément.
Le regard de M. alla du cerne des yeux de G. aux bouteilles qui gisaient un peu partout, puis revint vers ses mains qui depuis un certain temps tremblaient beaucoup. Cet homme désormais au fond d'une dépression donnait l'apparence de quelqu'un qui ne s'en sortirait jamais.

Une brusque tendresse envahit G. L.. Il tira quelques bouffées de sa cigarette et comme il venait de noyer sa peine dans les liqueurs fortes, il en était au stade des confidences, il murmura:
- Tu es gentille, M. ! Je ne te demandais rien et tu es venue prendre de mes nouvelles, me consoler. Depuis que tu es partie, plus personne ne vient vers moi.
Marie remarqua une photo d'elle dans la main crispée de l'ivrogne." C'est moi qui le tue peu à peu, réalisa-t-elle. Le premier homme de sa vie l'avait fait souffrir sans lui vouloir aucun mal. Elle chercha un moyen de communication entre Gustave et elle, mais l'alcool l'isolait.
- Soigne-toi, je t'en supplie, murmura-t-elle.
- Non, d'abord, c'est parce que tu m'as quittée pour un vieux que je bois de plus en plus.
Brusquement, elle le gifla et eut peur. Elle s'attendait à être cognée à son tour très fort. Mais il se mit à pleurer.
- Il faut lutter pour remonter à la surface. Je t'aiderai si tu veux s'alarma M..
- Si tu viens me voir, c'est que ta vie ne vaut guère mieux, répondit avec justesse G..
Il l'entraîna à la cave.
- Là, tu vois, c'est mon royaume.
Quel spectacle! Partout des étagères chargées d'une multitude de bouteilles et au sol quelques tonneaux. Des liqueurs de cassis, des prunes à l'eau de vie!
Hésitante, M. accepta un premier verre, puis un second... Des nuages s'accumulèrent bien vite sur ses tempes. Elle se sentit soudain extraordinairement bien. C'était une sensation légère, nouvelle, fantastique. Il lui sembla vivre dans une indifférence bienheureuse et inconnue d'elle. Elle but de nouveau coup sur coup. En face d'elle L. ricanait. Soudain, M. le vit s'écrouler tandis que la bouteille se brisait à terre. Effrayée, elle retrouva un peu de lucidité et elle rassembla assez de force et de rage pour traîner la masse maigre du corps gisant, jusque sur un lit.
Hagarde, elle partit sur la route enchifrenée d'alcool et d'angoisse, fonçant vers le quai, à cause d'un souvenir, d'un seul, flou, celui de ses filles, mais comment s’éclaircir les idées parmi tant d'étoiles?

A partir de ce jour, M. rencontra L. en cachette de son mari. Elle aurait souhaité que ces démarches prennent l'aspect d'une double vie, qu' A. l'apprît, qu'il en fût jaloux, mais il sembla seulement irrité. L'alcool après la dépression et la nostalgie empoisonna leur existence de chaque jour, au point qu'A. en oublia tous leurs moments de bonheur passés.

Dans ses plus ardentes rêveries, M. imaginait un autre homme, une sorte de mélange A.-Au. qui devenait à la fin si vrai, si accessible, que son coeur battait, inquiet et émerveillé. Quand A. s'absentait, ou pour conjurer ses parties de cartes, la jeune femme jetait les coussins du lit sur le tapis, le plus près possible du poêle, s'étendait, des cigarettes, un verre et des flacons à portée de la main. Elle commençait de fumer et de boire tout en songeant à la France. Elle ne se redressait que pour remplir son verre, jeter une bûche dans le fourneau, puis elle oscillait, le crâne parcouru de picotements insupportables, le dos sillonné de sensations froides jusqu'au niveau des jambes et s'allongeait de nouveau.
A. alarmé marqua d'un trait de crayon le niveau des bouteilles de liqueur. M. les cacha alors dans son armoire, au milieu de ses vêtements. Et comme elle avait travaillé en France, dans une fabrique de cuivre, elle avait le foie très fragile. A ce régime, elle se dégrada à vue d’oeil. L'angoisse, les larmes, l'ivresse, changent un visage. M. semblait usée plus qu'on ne l'est à cet âge. Détruite, bouleversée, à bout de lassitude, elle n'offrit plus aucune résistance à la maladie.
Un soir, elle eut un malaise. Au bout du tunnel de son désespoir, il y avait maintenant la menace de mort...
Elle ne savait pas quelle heure du jour ou de la nuit il était. La chambre d'une tiédeur écœurante vivait alentour sa pâle vie lumineuse. Rien ne pouvait mieux exprimer la violence aveugle et le désordre de sa pensée qu'un cri sauvage et pourtant le silence était solennel. Il semblait que les objets ne répondissent plus à leur nom, le silence faisait partie du décor. M. ne savait qu'une chose, c'est que comme G., elle venait de choisir une agonie sordide.

A. regardait anxieux, son visage calme, si doux quand elle souriait de ce sourire qu'il avait tant aimé, et bien qu'elle se maquillât, ravagé par la fatigue. Ses grands yeux tristes et fiévreux où tremblait une larme étaient comme ces étoiles éteintes depuis des millions d'années, mais dont la lumière nous parvient encore. Son expression farouche, le frémissement de ses lèvres, la rendaient belle encore à cet instant tragique. Elle considérait pensive ses mains maigres, étendues sur le lit. A. la regardait toujours, il réalisait qu'il perdait une compagne qui lui avait été chère. Il l'attira contre lui, la nicha contre son épaule et, de ses mains rugueuses, longtemps, il essuya les larmes qui coulaient.
Le caractère de M. changea encore avec la souffrance. A. lui-même, avec ses prévenances, son application d'enfant, sa patience, lui était à la fois indispensable et odieux. Elle lui portait rancune de s'affairer autour d'elle comme l'année précédente autour de son travail. Trop tard ! Sa dépression, son amour ne se récupéraient pas comme la fortune par une ténacité diligente et patiente. Parfois, il lui semblait qu'elle aurait préféré l'indifférence à cette charité des bonnes consciences soulagées, une fois leur devoir accompli, à cette morne compassion, à cette forme de lâcheté envers son corps déchu, détruit. Il la soignait par fidélité envers la vraie M. qu'il avait aimée.
A présent, elle gardait le lit et semblait résignée, son regard délavé n'exprimait plus rien qu'une prière muette, la déchéance d'une interminable agonie.
Le médecin regarda A.. Il avait certainement aimé cette femme, mais que restait-il au juste de cet amour auprès d'une mourante à l'haleine fétide.
- Plus que jamais, elle a besoin de vous.
- Vous n'allez tout de même pas l'abandonner ainsi.
- Malheureusement, il n'y a pas grand chose à faire, elle a une cirrhose avancée, cela peut durer encore... J'espère que vous aurez la force et le courage de l'aimer et de la soutenir jusqu'au bout.

M. souffrait maintenant sans plus connaître aucune trève. Ce n'était plus qu'une étrangère qui geignait, délirait, crispait ses mains sur des draps chiffonnés. Ses lamentations, jour et nuit poursuivaient A.. Jusqu'à quand les entendrait-il? Il pensait que même après sa mort, il ne resterait de M. que des images insupportables.
Après la souffrance était venue l'amertume, puis un sentiment d'ironie, la dernière goutte d'acide. Elle traîna encore tout le mois, décharnée, s'alimentant à peine... Le dernier soir, leurs regards ne se quittèrent pas, se perdirent l'un dans l'autre. M. était si pâle, si immobile !
- Ta forme de courage à toi, c'est le secret, le silence. Je voudrais que tu saches que tu auras été pour moi depuis que nous avons approfondi notre connaissance, la tendresse, la douceur, enfin tout ce dont j'avais rêvé... M., dit-il encore, c'est toi qui me laisses tomber...

Par un après-midi pluvieux, elle sentit la vie en elle se dérober. Le cœur de M. un instant affolé, hésita soudain, et s'arrêta. Tout se tut. L'absence brusquement hanta la pièce.
D'abord, A. ne sentit rien, il attendit des larmes qui ne vinrent pas, puis il commença à ressentir dans sa chair les premiers assauts de la détresse. Le soir, alors qu’il venait de s’étendre sur son lit il sentit brusquement son crâne parcouru de picotements insupportables, son dos sillonné de sensations froides jusqu'au niveau des jambes, il se leva soudain, puis au bout d’un moment, il s'allongea de nouveau. Mais il fit cela pendant de nombreuses heures.
L'aurore rougeoyait au-dehors à présent. La chambre avait pris une coloration rose, les oiseaux du parc se réveillaient. Hoquetant, Antoine, tout à coup, se laissa tomber sur le fauteuil, piteux, recroquevillé, transi, au fond de lui-même. Toute la vie devant soi et pourtant l'on se retrouve si tôt les mains vides.


- 16 - L.

Les deux femmes d'A. étaient maintenant dans la même tombe avec L.. Le lendemain de l'enterrement fut le premier jour d' une longue série triste qui attendait A. et Y.. Soirées mornes, repas également. Le couvert d'A. faisait face à celui de sa fille, alors que de chaque coté, les chaises s'alignaient aux places naguère occupées par Ma. et D. la sœur d'Y. qui venait de se marier et avait pris un hôtel en gérance.

Ma. laissait la petite Y. âgée seulement de 9 ans, privée de ses soins. Le deuxième Dimanche de Mai, jour de la fête des mères, Y. pour aller à la messe, rehaussa son corsage d'une fleur blanche, signe qu'elle était orpheline. Désormais, les soirs où A. sortait pour aller au cinéma, car pour ce vif argent, la vie quoi qu'il arrivât continuait, Y. ressentit la terreur des nuits solitaires qu'elle ignorait encore et s'attacha désespérément à son père. Avide d'offrir son aide, de parler de l'hôtel, de s'initier, elle rejoignait souvent Antoine dans le petit bureau, passait son bras autour de son cou. Il l'embrassait et la regardait si tendrement, qu'elle se sentait heureuse de rester là la tête sur son épaule. Cette petite fille en quelques années était devenue physiquement très jolie, séduisante, elle avait de plus des yeux très expressifs, mais un visage déjà triste... Il ne fallait pas que la mort prenne toute la place dans sa vie ! A. s'inquiétait pour elle qui avait un grand besoin d'affection et qui finalement en trouvait si peu à coté de ce père incapable de ces tendresses délicates qui sont plus nécessaires à la vie des enfants et même des femmes - peut-être A. le réalisait-il enfin - que les soins matériels. Élever correctement Y. était donc devenu le souci numéro un d'A.. Mais comment vivre seul avec elle ? La maison à tenir, les maîtres à aller voir, les médecins... dans pas longtemps la robe de communiante, des vêtements neufs, le repas... Ce n'était rien encore après viendraient les études, des soucis sans cesse. A. se faisait vieux. Il ne pouvait assumer une telle responsabilité. Il décida donc de partir en France avec Y. pour la mettre en pension un an ou deux jusqu'à ce qu'il ait trouvé quelqu'un pour s'occuper de son éducation ou peut-être déjà dans son arrière-pensée, la personne en question devait-elle succéder à M. ?
A. arriva au C., sans prévenir. Lé. descendit ouvrir.
- Je ne pouvais pas dormir, je voulais voir Le C. au plus tôt... Vous n'êtes pas vaillants, s'écria soudain A., dans le temps, dès l'aube, tout le monde était levé.
Une affaire si matinale, dut paraître sérieuse à Lé. qui hésitait à questionner:
- Qu'est-ce qu'il t'arrive s'alarma-t-il ?
- Finis d'entrer, Ma. descend justement.
Après les embrassades, A. avoua enfin penaud.
- M. vient de nous quitter.
L'allusion fut mal comprise.
- Ah, ça alors! souffla Lé., vous allez encore vous séparer?
Ils étaient aussi estomaqués que 19 ans plus tôt lorsqu' A. avait annoncé au C. son divorce imminent et son remariage.
- C'est une blague, insista Lé.?
- Pas du tout, elle est morte, c'est pour cela que je précise que ce n'est pas moi qui l'ait quittée, mais elle.
Chacun pensa qu'accablé par la perte d'une seconde épouse, vieilli, il allait peu à peu s'endormir près de la tombe familiale... Mais il avait une bonne nature de Barbe Bleue, qui ne se décourage pas facilement.
- Je viens chercher une autre femme dit-il en souriant.
Lé. ouvrit de grands yeux étonnés et resta bouche bée.
- Bon sang, mais qu'est-ce que cela a de si extraordinaire? Milodiou, je ne suis pas si vieux? Ce n'est pas une affaire d'avoir 70 ans! Et puis, peu importe à M., là où elle est maintenant que je m'impose de faire triste mine... Je vais laisser Y. ici pour l'année scolaire. Quand je reviendrai, je chercherai quelqu'un pour s'occuper d'elle et je ramènerai cette personne à San Francisco.
Il riait maintenant pour de bon, de son grand rire désarmant. Et il n'y avait pas trois mois que M. était morte! Était-ce là tout le temps qu'il fallait à un homme pour remplacer une femme aimée par une autre?
Pendant quelques jours, les mains fines et chaudes d'Y. dans les siennes, A. se promena sur le C.. Pour sa chère petite fille, au sourire émerveillé par la nature, il avait été chercher les plus grosses fraises, les meilleures. Charmant spectacle que celui de ce vieillard attentif aux exigences de ce bout de femme dont les prunelles claires se posaient avec gravité sur un monde à découvrir.
A. acheta ensuite une bicyclette pour Y. et pour le dernier héritier du C. qui était à peu près du même âge. Tous deux fonçaient dans le vent, elle, abritée par son large chapeau de paille, lui, désireux de montrer le déploiement de force de sa virilité naissante. Puis, à la fin de l'été, A. inscrivit Y. dans ce qu'il considéra être la meilleure école de B., à l'Institut J. D'A..
- A condition, précisa-t-il, qu'on ne la fasse pas aller à l'église de trop bonne heure le matin.
A. gardait un mauvais souvenir des querelles qui avaient opposé l'Église et l'État au début du siècle et craignait que l'esprit de l'école la‹que fût toujours bêtement révolté, ce qui lui semblait mauvais pour l'éducation d'une jeune fille.
Le jour de la rentrée, Y. se pressait timidement contre son père, le visage animé par l'émotion.
La supérieure était une femme douce et compréhensive.
- Comment t'appelles-tu, demanda-t-elle à la fillette?
Mise au courant de la situation d'Y., et de son chagrin, elle la reçut avec une tendresse toute maternelle. Mais à l'ultime moment de la séparation, Y. regarda son père avec un air de grande personne et, tout à coup, éclata en sanglots.
- Ne t'en va pas, je t'en prie.
Elle nouait les bras autour de son cou.
Désespéré, A. se mordit les lèvres:
- Il faut. Je ne peux pas rester. Quittons-nous ma petite chérie, tiens prends mon mouchoir et ne pleure plus. Là, maintenant, laisse-moi partir.
L'enfant se laissa embrasser. Morne, elle l'accompagna jusqu'à l'escalier, le regarda descendre les marches. A mi-chemin, il se retourna encore une fois, tout triste, de s'en revenir seul à San Francisco. La jeune demoiselle qu'il reverrait dans un an ou plus, à quoi ressemblerait-elle?
- Au revoir mon Y..
Y. se détourna alors et se jeta en larmes dans les bras de la religieuse. Les adieux de son père renouvelaient pour l'enfant les désespoirs qui l'avaient accablée quand elle avait perdu sa mère. La supérieure en fut effrayée. Elle parla doucement à Y., mais celle-ci ne l'entendit pas. Elle essaya de la raisonner, mais rien ne pouvait plus atteindre ce cœur désolé. Ne sachant quel moyen employer, la supérieure fit appel à la consolation de la prière:
- Promets-moi lui dit-elle de venir chercher du courage aux pieds du seigneur, chaque fois que tu te sentiras triste. Dieu adoucit toutes les peines. Ton père aussi regrettait de te laisser, tu augmenterais sa souffrance s'il savait que tu te laisses gagner par la dépression.
Puis, chaque jour à la même heure, il fallut assister aux offices. Entre ces murs, ces longs couloirs blancs, ces fenêtres hautes, au milieu des classes bourdonnantes d'élèves, dans le strict uniforme traditionnel, le seul évènement fut la cloche des récréations.
- Ma pauvre Y., disait tante P., quand elle l'accueillait à la sortie du pensionnat, qu'est devenu ton rire joyeux ? Ta gaieté d'autrefois ? Tu as le regard malheureux, le sourire presque douloureux. Que puis-je faire pour adoucir ta solitude ?
Y. l'embrassait et pleurait doucement dans ses bras.
- Es-tu maltraitée, à l'école ?
- Non, ma tante, je te remercie, tu sais bien que ce n'est pas les sœurs qui font couler mes larmes. Je suis aussi bien que je puis l'être, loin de mon père que j'aime tendrement. C'est papa qui m'a placée dans cet institut, alors j'y resterai tant qu'il le désirera. Oh! J'étais si heureuse avant la maladie de maman et je ne le savais pas. Maintenant, partout, je serai malheureuse, je me sentirai triste et seule, loin de ma petite enfance.
La M., la mère de Mar., était handicapée depuis qu'elle s'était cassé le col du fémur, aussi ne pouvait-elle garder Y.. Ju. et P. devaient donc recevoir Y. chez eux, tous les jeudis et certains dimanches ils la menaient voir sa grand-mère, chez qui elle pouvait surveiller la chèvre. Elle rêvait alors en faisant pour elle seule un conte sans fin, méditait sur son isolement et promenait ses souvenirs.
Quelques mois plus tard, elle parla enfin avec assez de calme de sa correspondance avec l'Amérique, du retour aux racines, quelque éloigné qu'il lui apparût. Mais Antoine aussi s'ennuyait de sa fille. Il revint donc en France l'année suivante. Le jour où il devait arriver, Yvette ne voulut pas quitter le perron. Ses joues vernissées de poupée, étaient rouges et luisantes, l'éclat de ses yeux clairs semblait ravivé, sur sa peau dorée, réchauffé par une sorte de joie intérieure, sur sa peau dorée.
Quand A. était descendu de la voiture de Lé., elle avait crié:
- Papa! et elle s'était précipitée dans ses bras. Oh, que je suis contente !
Il l'avait serrée longtemps contre lui.
- Comme tu as grandi ! s' exclama-t-il, une vraie petite femme maintenant et tu es jolie !
Il admirait sa beauté, ce miracle frais, ce teint de fruit aux cheveux blonds lesquels, révoltés par l'exil, s'étaient mis à friser. A. fut fier de sa fille. Elle se détacha de lui pour dissimuler son émotion et soudain, pleura. Ses larmes de bonheur furent comprises par son père: la tendresse convulsive d'une enfant qui avait été livrée à l'effarement de l'abandon, s'exprimait soudain. Y., être faible qui demande appui et secours, se serra contre Antoine. Mais pour l'instant cet homme prestigieux préférait toujours se camper devant elle, pour la détailler avec un sourire encore séduisant parfois, mêlé d'une pointe d'ironie. Cependant, tandis qu'elle bavardait, déjà insouciante, il réalisait à quel point, lors de son année scolaire en France, Y. s'était familiarisée avec la langue Française.
A. remit bien vite ses pas dans les traces anciennes, étonné au fond de lui-même, que ce ne soit pas plus difficile. Le souvenir de Mar., l'image qu'il croyait si chère s'affaiblissait. Il appréciait trop la vie pour s'attacher profondément à un être. Seule demeurait une certaine mélancolie. Déjà, A. entrevoyait sans plus plaisanter la possibilité de continuer sans Mar.. Il éprouvait le besoin de parler à une femme, peut-être parce que dans le deuil et dans le désespoir, celle-ci était son seul recours.
Quelques jours plus tard, A. alla voir une certaine Madame Baussounie. Elle lui plaisait, elle était mignonne et veuve depuis la guerre de 14. Bien que sa demande en mariage fût un peu directe, le mutisme étonné de cette dame l'avait inquiété.
- Maintenant que vous êtes libre, vous allez me suivre, n'est-ce pas ?
Elle avait gentiment répondu:
- Non, je vous estime, mais pas au point de quitter ma famille, ou ma patrie. Je souffrirai de partir et je ne le veux pas. J'ai deux fils, ils suffisent à mon bonheur.
Il lui caressa machinalement les cheveux, tout en songeant qu'il était sans doute égoïste, mais il insista tout de même:
- Réfléchissez encore...
- Ce n'est pas possible dit-elle. Loin d'ici, je connaîtrai la solitude. Il faut me comprendre. Ma vie n'est pas là-bas.
Il espérait toujours qu'elle allait changer d'avis, mais elle resta sur ses positions.
Plus tard, M. M., le notaire, le mit en contact avec une certaine Lé.... Divorcée, celle-ci cherchait à quitter la France pour aller à Casablanca où les salaires étaient le double et les congés également.
Lé., petite, avait des cheveux bruns frisés. Elle était loin d'avoir les beaux yeux de Mar., car elle souffrait d'un léger strabisme. Elle travaillait à la pharmacie de M. V. à S., lequel connaissait très bien Ju. et P.. Une rencontre fut prévue à S.. Après la proposition d'A., elle mit bien un moment pour se décider:
- J'ai un fils.
- Moi, cela ne me fait rien dit A..
A. amena ensuite Lé. à B. pour qu'elle rencontrât Y. qui se rendait ce jour-là aux Foires Franches, avec sa tante P.. Elle montait sur les manèges et s'en donnait à cœur joie.
- C'est une enfant qui ne peut pas grandir auprès de moi sans les soins d'une mère. Elle a encore besoin de leçons et de conseils, expliquait A.. Elle les trouvera auprès de vous.
Lé. regarda attentivement Y.. Elle fut touchée par la fillette et caressa la tête blonde enfouie contre sa poitrine. Cette entrevue la décida à venir aux États-Unis avec son fils J.. A. avait 71 ans et la jeune femme presque 40 de moins que lui.
- Oh, je sais ce que vous pensez tous, disait A. à Ju.. Elle est trop jeune. J'ai l'âge d'être son père. Elle n'acceptera pas de devenir ma femme ou bien, elle ira peut-être courir. Et alors ? Moi, je m'en fous ! Je ne veux pas rester seul avec mes sous.

Comme Le péril nazi se faisait pressant, A. satisfait par l'acceptation de Lé., prépara son départ. Pour amener Lé. et son fils, il dut se rendre au préalable avec Y. et sa nouvelle gouvernante au consulat des U.S.A. à Bordeaux. A cause de la loi des quotas, il fit passer Lé. pour sa belle-sœur et Y. affirma avec conviction:" C'est ma tante!" Ils prirent ensuite le dernier bateau avant la déclaration de guerre de 1939.
Peu après leur départ, le pacte Germano-soviétique frappait les français de stupeur. La radio propageait l'état d'alerte. Pour un peu, A. subissait la guerre de 39-45 en France...
Jean, le fils de Lé., fut inscrit, sur les registres Américains, avec malheureusement pour lui, un prénom féminin: Jane, à cause d'une mauvaise transcription de "Jean" qui aurait du donner :"John".
Le recyclage familial exaspéra bien vite Y.. Après la perte de sa mère, la solitude de la pension, elle voyait à présent dans l'amour paternel un privilège difficile à partager.
- Tu n'es pas son papa, disait-elle à A. en parlant de Jean.
- Bien sûr, mais toi tu lui prêtes ton père et lui te prête sa mère. Alors, tu n'es pas perdante!
De plus, Lé., cette étrangère, avait elle-même fait la conquête d'A.. Intuitivement, Y. avait compris le rôle de celle-ci et montrait son mécontentement. Jalouse, elle en voulait beaucoup à la jeune femme et souffrait d'avoir à subir une nouvelle autorité.
La première scène eut lieu le jour de son anniversaire, lorsque Lé. offrit un livre à la fillette. En attendant que celle-ci ouvrît le paquet, Lé. brossait autour de son doigt, les boucles d'Y. pour leur donner un pli, car elle passait chaque jour une heure à domestiquer les tire-bouchons et l'incendie.
- Tu es contente? demanda-t-elle, doucement.
L'enfant attacha sur elle un regard désespéré, sans quitter sa nourrice des yeux, elle prit le livre et posément, le déchira. Un instant outrée, Lé. fixa la jeune révoltée qui fit face avec un dédain superbe puis se détourna et sortit. A d'autres moments, impénétrable, Y. se perdait dans des méditations ou une hostilité muette qui inquiétaient les grandes personnes et surtout Lé. qui essayait vainement de toucher les fibres meurtries de son moi. Il lui fallait guérir la plaie de ce cœur exclusif.
- Ma parole, je crois qu'elle voudrait me faire baisser les yeux, se plaignait-elle à A.. J'ai l'impression que d'ici quelques années, nous trouverons à qui parler.
A. en riait ou bien haussait les épaules:
- Vous ne savez pas vous faire obéir, et puis, il faut comprendre que cette enfant a été au couvent à 9 ans, après avoir perdu sa mère...
Vis à vis de son père aussi, il y eut à cette époque-là quelques heurts. Par habitude A. tenait à ses plats français préférés, il désirait toujours la riche soupe qui était l'aliment de base du paysan de G., Y. au contraire ne pouvait en supporter la vue et comme tout bon Américain, préférait les hors-d'œuvre. Le désaccord était aussi complet au sujet de la boisson. Y. à la cantine de l'école avait pris goût au thé et au lait sucré qu'elle buvait dans des tasses comme ses camarades, alors qu'A. voulait toujours sa bouteille de vin et ses gros bols...
En plus de l'éducation d'Y., et, parce qu'elle était instruite, L. eut la charge de la correspondance et de la comptabilité qu'elle tint d'une façon rigoureuse et méticuleuse, mais A. supervisait toujours la partie financière.
L'année écoulée, bien que son contrat fût à son terme, L. ne put revenir en France à cause de la guerre, et trois ans après, elle vivait encore à San Francisco, chez Antoine, comme gouvernante d'Y. et bien sûr, cette intimité forcée rapprocha les trois personnes.
Pour sa première sortie, deux ou trois ans après son arrivée, A. amena L. à Carmel, ville sur la côte sud de San Francisco, petit paradis ordonné, avec ses villas blotties dans la verdure, délicieuse station, l'une des plus jolies plages, endroit idéal pour passer quelques jours de repos. Carmel, c'était une autre Amérique, celle des gens assez aisés pour s'offrir même la beauté.
Ils séjournèrent dans une adorable pension et L. fut heureuse de s'évader enfin.!... Mais, elle visita seule la jolie mission, fondée par Serra car A. passa sa journée enfermé au cinéma.

***

Un jour, en 1942, F. faisait avec sa femme les courses dans un super-marché. Il s'écroula brusquement, les bras ballants, les yeux fixés au plafond, la nuque alourdie où le sang affluait.

- Bon Dieu, qu'est-ce que tu as? s'inquiéta Willie en essayant de le soulever. Puis elle pensa à un malaise cardiaque et fit appeler d'urgence un médecin. Mais F. était bien mort, si soudainement, à l'âge de 46 ans, d'une congestion cérébrale.

Le partage des biens fut assez mouvement‚ Willie hérita de la part de Ferdinand, mais s'avéra une associée si difficile qu'A. lui racheta sa part presque le double de ce que Ferdinand avait payé. Il la revendit à L. qui y mit toutes ses économies. A partir de ce moment, Willie et sa fille ne manifestèrent qu'indifférence envers la famille.

***

Quelques flétrissures, des rides, rendaient L. humaine, désirable, et plus vraie aux yeux d'Antoine, qu'une jeune fille. Il avait d'abord insinué:

- Ce n'est pas à mon âge qu'on change de vie. Avec vous, je retrouve le goût du potage... finis les repas rapides, les grillades et les salades à l'Américaine!

Puis, après avoir hésité quelques temps, il s'était montré plus direct:

-L., maintenant les jours ont passé, nos soucis et nos chagrins sont loin, je vous demande de vous souvenir d'une chose, moi aussi je suis seul, et je ferai encore un bon mari, vous savez, je désirerai vous épouser...

Troublé, il avait vu les lèvres de L. s'entrouvrir pour murmurer d'un air étonné une phrase incompréhensible:

Antoine vexé et désorienté se leva brusquement et disparut sans même dire bonsoir. Evidemment, Léontine n'était pas prête à céder. Consciente d'une part de l'âge de son partenaire et du côté ridicule de la situation face à la société médisante, elle comprenait, d'autre part, que Marie serait toujours entre eux.
En France, sous la neige, il était de plus en plus question de l'imminence du débarquement Américain qui eut lieu le 6 Juin, en Normandie; parmi les militaires se trouvait le petit-fils d'Alexandre: Bob qui avait fait toute la campagne de France dans l'armée Américaine, au milieu des coups les plus durs, surtout au moment de la dernière offensive en Alsace. Enterré‚ vivant, on put heureusement le dégager à temps.

Après la guerre L. qui voulait revoir son père malade, liquider son commerce d'horlogerie et lui faire installer un atelier dans sa maison, prit, avec son fils Jean, à New York, le premier bateau qui amenait des civils. A. les vit partir avec inquiétude.
La guerre ayant arrêté tout mouvement vers les Etats-Unis, elle ne put repartir. Huit mois après, L. et son fils étaient toujours bloqués, dans une France où tout manquait et où il n'y avait même pas de moyen de transport. A. de son côté croyait que L. ne voulait pas revenir. Finalement, elle dut aller en Belgique avec son fils, pour prendre un Victory Ship à Anvers.



La deuxième moitié du XX ième siècle - 17 -

Plus vieux que son beau-père!

Des années s'étaient écoulées sans histoire, depuis la crise économique, vingt ans de tranquillité et de travail pendant lesquels les deux frères à l'affût du progrès, purent améliorer leurs entreprises hôtelières. Leur réputation grandissait et la clientèle se constituait par le bouche à oreille. Désastres, ruines, douleurs s'estompaient peu à peu, recouverts par l'existence quotidienne et, les soucis d'Y. elle-même, changeaient: Le cœur battant, elle scrutait ce jour-là les deux noix qu'elle avait posées au bord de l'âtre. L'une portait son prénom, l'autre celui de son galant. Le fruit qui grillerait doucement serait un gage de sincérité, celui qui craquerait et sautillerait en brûlant, annoncerait une infidélité. Si tous deux se consumaient, le garçon et la fille se feraient certainement une promesse ...
Touchée par le tact avec lequel le jeune homme, à l'assurance remarquable, au parler net, au jugement sûr, savait l'envelopper d'une attention jamais importune, elle trouvait maintenant un refuge dans la douceur apaisante de se sentir aimée. Qu'il faisait bon rêver à E., se préparer, tandis que l'imagination divaguait.
- Je m'appelle Y., maman est morte et...
La voix si doucement attendrie, avait murmuré :
- Orpheline?
Yvette s'était sentie envahie d'apitoiement sur elle-même... Leur premier baiser, le murmure du vent au-dessus d'eux, dans les séquoias... Que d'émotions, pour se mettre en beauté! Car évidemment, elle avait rendez-vous. Folle d'impatience, maintenant elle se coiffait avec grand soin. Elle aperçut son reflet dans la buée ovale du miroir et sourit. Elle sortit de son sac le bâton de rouge... Une chance ce vieux tube de Léo repêché dans la poubelle... Puis, elle fignola doucement, légèrement son maquillage, l'atténua un peu tout de même, car pour ses premières tentatives de coquetterie, A. s'emportait violemment. Le menton haut, frémissant, l’œil irrité, elle se dressait devant son père... Toujours la même! Il contemplait longuement, sa beauté, sa fraîcheur, sans revenir cependant sur ses positions: " si Marie pouvait la voir... ce regard fier... sa jeune fille de 19 ans, avec ce corps déjà mûr, cette bouche sanguine, ces yeux bleus en amande et ces longues boucles vermeilles, comme un feu autour de son visage, cette adorable enfant dont je suis le père... Léa, elle, était si douce. Elle aurait... Il secoua la tête... Léa!
Puis, sa pensée revint vers Y.. Sa fille amoureuse? Son cœur se serra d'angoisse et de jalousie. Et de quel garçon? Une mère aurait deviné tout de suite, mais les pères sont comme les maris trompés. Ils sont toujours les derniers à savoir.

Inquiet, A. chargea D. de surveiller sa sœur. A. aurait difficilement supporté de la voir partir au bras d'un étranger; et comme D. craignait A., elle finissait toujours par rapporter.
Lorsque Y. connut E., ils se rencontraient en cachette dans divers pique-niques organisés par les français de San Francisco.

Chaque année, le 4 Juillet, pour célébrer l'Independance day?, la population s'offrait une fête champêtre. Dans quelque clairière ou au bord du Sacramento, dès l'aube, on coupait des taillis, on élaguait des branches basses. Des chariots chargés arrivaient. Presque tout le monde portait au moins un panier à provisions plein. Les victuailles s'entassaient sur de longues tables à tréteaux. La clairière bruissait de hennissements, de cliquetis d'attelages. Le signal des réjouissances donné, des fifres, des tambours jouaient. La jeunesse remplissait la forêt de cris et de rires sonores qui fusaient de partout. Des rondes se formaient au son des violons, des cornets, des clarinettes. Puis, quand ils avaient tous l'estomac dans les talons, la dévastation des victuailles commençait. Après le festin, ils se reposaient et bavardaient à l'ombre des séquoias géants, ou dansaient.

Ce jour-là, le paysage formait comme une cuvette et le bal se déroulait en bas, au centre. Y. se blottissait dans le creux de l'épaule de son compagnon. A. survint soudain, avec D.. Il vit passer dans la ronde, la robe blanche d'Y. et ses boucles tressautant autour du visage rieur. Un dernier soleil rouge rasait le haut de la colline, empourprant les mèches blondes déployées, illuminant le regard franc de ses prunelles claires. Dans les yeux du grand gars, extrêmement séduisant dans son costume bien coupé‚ au corps musclé et mince, aux cheveux châtains coiffés en arrière, sans raie, brillait aussi la même excitation joyeuse à laquelle s'ajoutait par instant l'expression d'un désir nu et goulu, lorsqu'il regardait fixement sa cavalière.
Antoine envoya immédiatement D. demander à E. quelles étaient ses intentions. E. éberlué stoppa ses pas de danse, se racla la gorge pour reprendre assurance et affirma d'un ton pince sans rire:
- Tout d'abord, manger.
Et il s'éloigna vers les buvettes qui se trouvaient sur les pentes, après avoir salué Y. et D..
A. furieux s'approcha du groupe.
- Où as-tu trouvé ce grand pélican, cria-t-il en français, de façon à être entendu, par tous, sans être compris?
- Tais-toi, il parle français, s'alarma Y.
A. immédiatement radouci, car contrairement à ses désirs, Y. ne trouvait personne à son goût parmi leurs amis, demanda:
- Que font ses parents?

- Son père est ferblantier. C'est lui qui a réparé les gouttières à l'hôtel de l'oncle Al. Sa mère a fait des études en France, elle a le brevet, et lui, E., suit des cours à la faculté de Berkeley.
- Bon... Tu pourras continuer à fréquenter ton pélican, cela me fait plaisir puisqu'il est des nôtres, dit A..

Quelques jours plus tard, alors qu'elle se promenait avec son père et son oncle A., Y. interdite, écoutait leur conversation. Tous deux discutaient de ce jeune homme. Ils lui trouvaient de nombreuses qualités!
- Comment pouvez-vous savoir? s'indigna Y., vous ne le connaissez pas.
Mais qu'importait le caractère d'E., à ces deux déracinés, puisque c'était un compatriote. Antoine et son frère échangeaient des regards satisfaits. La semaine suivante, E. venait à l'hôtel et se présentait à A. et L., impeccable et radieux. Le mariage fut prévu pour le 26 Février 1949 et A. acheta une part supplémentaire à l'Arl., qu'il partagea avec des G., pour y installer ses enfants.

Une autre année commença. Quand E. sortait du collège, il s'arrêtait, bavardait, taquinait gentiment Y. et de fil en aiguille, restait chez A. pour jouer à la belote. Le Dimanche, dans tous les couloirs de l'hôtel ou dans les lieux populaires de San Francisco, on rencontrait Y. et E. tout occupés d'eux-mêmes, le visage rayonnant. Ils se parlaient à voix basse, se regardaient avec amour, semblaient seuls au monde. Entre eux se tissait un accord parfait. Ils savouraient la joie grave de s'être choisis.
Pour leur noce, Y. et E. ne purent inviter leurs amis, car leur père voulait convier tous les gens de G.. Toujours dominateur, il imposa même les descendants d'un de ses frères qu'ils avaient tous plus ou moins perdus de vue.
La fête terminée, ce n'est que dans la soirée qu'A. évoqua l'idée de perdre sa fille.

Y. dévisageait ses enfants avec tendresse. Elle ne leur faisait ni des bisous à la française, ni des kisses à l'Américaine mais par une sorte de mélange des deux mots, c'était un kissou qu'elle leur envoyait avant de les laisser dormir.

Heureux, A. se retournait désormais vers les petits, ces frimousses éveillées qui faisaient sa fierté, ces corps remuants vêtus de couleurs vives qu'il prenait sur les genoux en riant aux éclats, parce qu'ils symbolisaient la permanence de la vie. Il suffisait que la maison se remplît d'enfants pour qu'il retrouvât son énergie, comme s'ils avaient le pouvoir de lui transmettre un regain de jeunesse, et il leur racontait sa vie. Ceux-ci sentaient bien qu'il ne s'adressait pas vraiment à eux. Il narrait l'histoire pour lui-même, ainsi que le font ceux qui ont travers‚ beaucoup d'épreuves, comme s'ils voulaient être sûrs que leur mémoire ne les trahît pas, ne laissât pas s'enfuir des souvenirs, qui bien que douloureux, sont souvent leur dernière richesse. Il les comptait, comme les avares qui font des piles avec leurs trésors. Son orgueil consistait à les pousser vers des études que lui-même n'avait pas pu faire. La vie que menait sa fille et ses petits enfants ressemblait si peu à celle qu'il avait connue! Ils ne connaissaient même pas la lune, à cause du brouillard, et se déguisaient, non pour Mardi Gras, mais pour Halloween, la fête du 31 Octobre.

Son comportement restait le même lorsqu'ils se rendaient tous au lac Tahoe, bien que la route fût belle. En effet, on pénétrait dans la forêt de l'Eldorado et après un col situé à 2 200 mètres. On jouait du côté Nevada, mais on appréciait la nature en Californie. L'eau du lac pourtant immobile, semblait vivre comme un grand silence matérialisé, reflétant le paysage où le soleil scintillait par endroits. Deux longues vagues s'en allaient mourir l'une contre la rive, l'autre vers le large. Dans cette contrée, se mêlaient vallées bien vertes, gorges rocailleuses, pics aigus s'élevant à plus de 8 000 mètres au-dessus des eaux, forêts, ruisseaux. Les écureuils et les geais bleus venaient mendier de petits gâteaux. Devant la surface limpide à peine parlante, sur laquelle planait une brume lumineuse, une solitude sauvage et féerique, les spectateurs gagnés par cette paix immense, adhéraient au repos du monde et se taisaient, admirant les oiseaux qui frôlaient la masse liquide de leurs ailes... Mais pour A. le parc et les arbres du boulevard semblaient une verdure très suffisante. Ce n'était en aucune façon un contemplatif. Il ne vivait que pour l'action qui délivre de l'angoisse et les occupations d'un homme, pour lui se mesuraient encore à l'argent qu'il gagnait. Il s'exclamait:

- Mais qu'est-ce que nous faisons là? Je m'ennuie. Il se levait pour marcher un peu et tromper le malaise qui le reprenait.

A. passa la journée du lendemain au cinéma de Reno et assista à la représentation de quatre ou cinq films à la suite comme pour conjurer l'oisiveté de la veille. Il joua même au casino, mais sans doute pas satisfait, il se leva aussi en pleine nuit. Au matin chacun s'affola. Où était A. ? A plus de 80 ans... Tout à coup, sa famille le vit revenir, une fleur à la boutonnière, tout pimpant, la canne à pommeau à la main, fier de lui, car il avait gagné à la roulette.

Le déclin - 18 -

Jul.

En France, pendant ce temps, L. S. était mort lentement en 1922 auprès de L., d'une pneumonie purulente, à l'âge de 33 ans.
- Tu vas nous suivre en Amérique, cette fois, avait suggéré A. à sa nièce.
Mais L. refusa :
- Pour rien au monde, je ne quitterai mon village. Non, je ne m'en vais pas, dit-elle fermement. J'aime le Causse et les brebis, les chemins de pierres et je ne trahirai ni la mémoire de mon mari, ni celle de mes ancêtres.
Avec toutes ses pierres de taille sciées à la main, dans d'énormes blocs blancs, la villa de Jul., en France, construite dès 1920, se nommait la villa San Francisco. Spacieuse, elle enorgueillissait son village natal. Jul. fit installer l'électricité, dès l'origine, au moyen de batteries, et il menait en voiture, en ville ou ailleurs, les voisins qui devaient faire des démarches, surtout les dames qu'il tentait parfois d'embrasser car il n'avait pas perdu sa réputation de coureur. Son automobile neuve attirait une marmaille admirative. Au moment du certificat d'études, il lui arrivait d'accompagner plusieurs élèves à S. pour leur examen et il les invitait à midi au restaurant Sem.. Il donnait facilement aux jeunes quelques pièces. Il pensait à ce moment-là que sa réadaptation était toujours possible, dans une France belle, moderne, changée ! Et comme tous les hommes et les femmes nés sur cette terre, il aimait le domaine familial.
Il s'adonna à la lecture, aux loisirs qu'il affectionnait. P. et lui possédaient une chambre à B. à l'hôtel de l'E., payée à perpétuité. Tous deux faisaient également beaucoup de séjours à Vichy et à Nice, ils jouaient au Casino un ou deux Louis, assistaient au Carnaval et réalisaient de nombreux voyages: Rome, Pise, Monte-Carlo, en 1926, plus tard, l'Égypte. Jul. avait entrepris une croisière sur le bateau des messageries maritimes portant le nom de Portugal; il visita également Alexandrie : Le Caire, Jaffa, Jérusalem, s'extasia sur les coiffures de ces pays, sur le nombre de croyants autour des grottes de la Nativité à Bethléem ( environ 40 000 de tous les horizons). Les femmes voilées, les danses orientales l' amusèrent, le transportèrent dans un univers étrange.
En 1928, après son mariage, L. amena M., sa femme en voyage de noces vers Montauban. Il désirait lui montrer la caserne où il avait fait son service militaire et l'écurie où il couchait avec son cheval. Ensuite, ils visiteraient Bordeaux et plus tard, ils rejoindraient Jul. qui les attendait à Paris. Celui-ci devait leur réserver une chambre. Jul. en tant que tuteur de L. offrait la somme de 20 000 francs au jeune couple pour démarrer dans la vie, et pour ce séjour à Paris.
Le lendemain matin, de ce début de séjour à Paris, Jul. vint frapper à leur porte :
- Vous êtes venus pour visiter Paris et non pour rester au lit !
Il tenait à faire découvrir aux deux jeunes G. dépaysés, maladroits et peu élégants, les Folies Bergères, les courses à Longchamp, la Tour Effel. Au milieu de toutes les femmes qui exposaient leurs toilettes, M. se sentait gênée : l'une d'elle affirma ironiquement de sa voix pointue :
- Vous avez un joli manteau et un beau chapeau !
La France était en plein émerveillement avec les premières installations des lignes électriques, dans les villages, l'apparition des avions dans un ciel seulement troublé jusqu'alors par les tonnerres, et l'accroissement du nombre de voitures et de postes de radio.

Jul. fit immédiatement arrêter ses batteries pour recevoir la ligne électrique en 110 volts. L. avait l'intention d'acheter une 16 C.V. Renault. L'acquisition faite, il attendait avec impatience la fête de la P. pour s'y rendre avec son épouse. Malheureusement, comme il conduisait sans permis, il ne savait pas manipuler les leviers, ni le frein à main, et, sur les côtes raides, sa femme M. fut chargée de descendre pour caler une des roues arrières, chaque fois que L., devait changer de vitesse. Il lui fallait ensuite monter la côte à pied derrière la voiture. Bien que M. n'appréciât pas beaucoup ce moyen de locomotion, L. lui, entra heureux, fier et triomphant dans le bourg en fête.

Un jour, les suffocations de Jul. l'avaient repris. Et cette température ! se disait-il lorsqu'il se sentait trop oppressé. Il fermait les yeux, luttait avec des halètements, jusqu'à ce que la crise s'atténuât peu à peu. Soigné aux sels d'or, il devint vite un petit homme grisonnant, chétif et malingre. Après la tuberculose, il avait cette fois un abcès. Il n'était pas question de l'opérer... Pourtant, cette tumeur le clouait au lit. P. fit appel à une religieuse pour s'occuper de lui, la nuit. Chacun pensa qu'il ne se remettrait jamais de cette nouvelle maladie qui agressait une fois encore ses poumons déjà fatigués. Mais Jul. qui subissait un traitement long et pénible, fut de force à résister contre ce nouveau mal.

En 1939, L. et F. étaient partis pour l'Est et les mois avaient coulé...
Le soir, les villageois s'agglutinaient chez G. P., le beau-frère de L. pour écouter les nouvelles à la radio, et lorsque J. apprit que son garçon ainsi que son petit-fils étaient prisonniers, elle alla jusqu'à T. pour acheter un poste.

Malgré les événements, Jul. et son épouse avaient passé l'hiver à Nice, à l'hôtel Columbia. Mais l'annonce de la débâcle les fit revenir à G.. Les officiers français s’éparpillaient dans le Sud de la France, les réfugiés aussi arrivaient avec des regards angoissés. Ils venaient à la Mairie chercher un abri, un toit, et Jul. dut héberger des troufions qui traînèrent de la boue sur les parquets cirés, certains commencèrent à commettre aussi des actes de vandalisme, ce qui rendit P. malade. A ces épreuves s'ajoutaient maintenant la certitude que la guerre serait longue, impitoyable. Sur cet état nerveux, P. eut une violente fièvre. Depuis quelques jours, elle éprouvait une forte sensation de sècheresse et de cuisson au niveau du pharynx. L'action d'avaler devenait pénible au niveau de la luette, des amygdales, et du voile, l'ensemble paraissait rouge et gonflé. Des éclairs rougeoyants dans la tête, les tempes étreintes par un étau, les paupières lourdes et douloureuses, elle se sentit en peu de jours très fiévreuse. Le médecin qui ausculta la malade, livra son diagnostic : angine rouge. L. vint aider et soigner la malheureuse femme qui criait :
- Je m'étouffe...



Date de création : 04/01/2008 - 08:32
Dernière modification : 07/02/2010 - 20:15
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