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Ecriture - Tome 2

Tome 2; récemment publié

L'appel du passé

Chapitre 1


Pour la dernière fois allongés l'un contre l'autre, Muriel et A ne se parlèrent pas. Ils s'étaient déjà tout dit. Tout était fini entre eux.
Sept ans après avoir quitté son pays, A éprouvait une profonde nostalgie. Il vendit son "petit café ", plaça en banque une grande partie de l’argent obtenu de la vente du commerce, pour économiser, en pensant à l’avenir, comme on le lui avait appris au pays; et, parce qu'il lui fallait tout de même une somme importante pour payer le voyage en France et vivre à G., son village natal - sans compter qu'il voulait épater le monde là-bas - il se rendit, quand les grappes juteuses se suspendirent aux ceps, au sud de San Francisco, chez un grand propriétaire de Searsville, M. J. Y.. Il souhaitait participer aux vendanges et compléter son avoir.
Tout l'Ouest se badigeonnait de pourpre.
Il entra dans une cour et se trouva pris par une ambiance de foule en effervescence, de bruit et de musique. Devant un orchestre, la jeunesse locale et les vendangeurs nouvellement engagés dansaient, dernier moment de détente avant le travail pénible… Une serveuse aux yeux bleus très doux, naïvement et
involontairement troublante, lui fit signe de s'approcher.
- Je m'appelle Lu., lui dit-elle avec une expression aimable et accueillante. Vous venez nous aider ?
Avec ses cheveux d'un blond presque cuivré, son visage semé de taches d'éphélides mordorés, elle était non pas belle, mais séduisante. Le jeune homme se piqua très vite au jeu en
commandant un verre de whisky.
- Je m'appelle A.
Lu. s'épanouit, avant de se perdre dans la multitude colorée des journaliers. A rêva un moment, puis, tout en buvant lentement, et n’oubliant pas, pour autant, sa nostalgie récente, il chercha à rejoindre le propriétaire pour se faire engager.

La zone des vignobles s'étendait dans le comté de San Mateo, mêlant à l'infini les teintes vertes, bleues, rousses. En ce début d'automne, les vignes s'alourdissaient de fruits que le soleil veloutait et dorait.
Les chants d'oiseaux invisibles, égayaient ces vastes étendues. Des centaines de vendangeurs, taches bariolées, la tête cachée sous un grand chapeau de paille, pliés en deux, coupaient les grappes, d'autres transportaient les paniers pleins dans un joyeux va-et-vient des comportes aux coupeurs.
Les vendanges parurent à A, superbes et abondantes, à côté de celles de G. Dans le causse, les petits pieds rabougris traînaient leurs sarments tordus et entrelacés presque à terre, sans fil de fer ni bois pour les soutenir, et ils produisaient bien moins que ceux d'Amérique. En Californie la vigne existait avant l'arrivée des européens, mais à l'état sauvage. Ce serait Cortez qui aurait implanté les premiers cépages en faisant venir des variétés choisies d'Europe. Les Jésuites les plantèrent, les Franciscains les soignèrent et les développèrent. Ces plants importés donnèrent des vins californiens aux caractéristiques presque identiques à celles des crus français. Aussi A. eut-il la surprise de constater qu'aux abords de San Francisco on produisait du Bourgogne et du Sauternes.
Dire qu'en France, songeait-il, les vignes sont en ce moment détruites par le phylloxéra ! Dommage, car, malgré le rendement excellent et le parfum agréable, ces vins américains n'ont pas l'arôme de ceux du terroir qui viennent des vignes tordues poussant sur les pentes arides et caillouteuses des collines de G.
Une brise légère venue de son pays continuait à imprégner ses pensées. La vie passait, jour après jour, et la saison tirait à sa fin. Déjà le moût fermentait dans les cuves où les hommes déversaient les dernières comportes débordant de raisins pressés.
Partagé entre son désir de retourner en France et son attrait nouveau, pour la jeune Lu., A décida alors de tenter sa chance en demandant en mariage l'adorable vendangeuse. Mais le père s'y opposa : celle-ci était encore une enfant et A ne serait jamais qu'un vulgaire immigrant sans avenir.
Désolé, irrité, révolté, A qui avait enfin mille dollars d'économies, en liquide, précipita son départ. Al, son frère venu plus récemment à San Francisco ne voulut pas le suivre. Il poursuivrait sans relâche son travail laborieux et incessant qui ressemblait à celui de l'abeille butineuse.
A. lui, ne rêvait plus que de créer un foyer. Il aurait enfin sa soupe préparée par une femme, une nappe brodée sur la table, l'intimité d'un repas pris à deux, une conversation dans la langue de son pays et surtout l'accueil spontané, et offert selon la loi, d'un corps chaud et désirable.

Avant de quitter San Francisco, il lui fallait des habits dignes du gentleman qu'il avait décidé de paraître. Or il ne possédait pas encore les moyens d'entrer dans les boutiques chics de Market street. Peut-être dans la grande artère de Commercial street au milieu des étals exposés à tous, un brave immigrant habile de ses doigts se montrerait-il capable de retaper de vieilles hardes pour trois dollars la demi-heure? Mais A. connaissait le métier de tailleur et il économiserait beaucoup en coupant lui-même ses vêtements. C. A., une amie, accepterait volontiers, moyennant finances, de l'aider dans les finitions.
Maintenant A. redoutait un peu les retrouvailles, sept ans après. Il savait que son père et sa mère auraient vieilli. Il y pensait pour s'habituer à cette perspective. Et eux non plus ne retrouveraient pas en l'homme qu'il était devenu, l'adolescent de jadis. Comme ils devaient avoir changé ! Il gardait le souvenir d'un homme et d’une femme jeunes, droits, minces, aux yeux pleins de vie et il craignait de les revoir avec des cheveux blancs, le corps déformé, le regard fatigué. Après tant d'années, il n'arrivait pas à imaginer leur évolution que figeait la patine des souvenirs. Chacun ne reconstitue l'image des autres que par touches successives, dues à des visions fugitives, accrochées au passé, mais le rythme silencieux du temps scande inexorablement l'écoulement des jours sans que personne ne puisse l'arrêter. Tout fuit : les nuages, les saisons, les êtres.
Il évoqua la lumière de son Causse, la fête de la Saint-Jean, les feux qui illuminaient les collines des environs, crut sentir l'odeur des fleurs, de la mousse et des genévriers, revit les souliers dans l'atelier de L, puis ses amourettes d'adolescent, en particulier la belle Jul.. Elle s'était certainement mariée ! Élégant dans son costume neuf, avec un faux col raide à pointes cassées et des manchettes empesées, A. aurait aimé la revoir, ainsi sapé. Mais ce n’étaient que de vagues images, oubliées, reconstituées, inventées à partir de souvenirs.
Il se dirigea vers la gare de San Francisco. Il emprunterait cette fois la Southern Pacific qui avait amené Al. jusqu'à lui, car il ne tenait pas à revivre les moments d'angoisse sur les viaducs de la Sierra Nevada.
Il traversa la Californie agricole et les énormes exploitations qui s'échelonnaient. De San Francisco à Los Angeles, les falaises abruptes semblaient englouties par le Pacifique, et vers l'intérieur des terres, l'horizon soudain libéré ouvrait l'espace à l'immense Central Valley. Ensuite le voyage lui parut long, très long. Quelle rude épreuve ! Aux abords de La Nouvelle-Orléans, il s'approcha des vitres pour admirer le spectacle envoûtant des rives du Mississipi. Une formidable procession d'embarcations diverses glissaient, vigoureusement bercées, plongeant l'étrave dans les remous. Des voiles s'enflaient, des vapeurs crachotant fendaient les eaux boueuses en direction de la ville : il savait que trafiquants de whisky, négociants chinois ... s’insinuaient dans les embarcations. Tous les drapeaux du monde flottaient sur les mâts, malmenés par le vent. Au sommet des collines, de belles demeures de bois, blanches, se protégeaient des inondations et l'ombre épaisse de vieux chênes couverts de mousse, les préservait du soleil. Au loin, des champs de canne à sucre ou de coton s'étendaient à perte de vue.
A. songeait à ses frères qu'il allait retrouver à New York. JB. et lui avaient été séparés par la recherche d'un travail et ne s'étaient pas revus. Ju. avait rejoint son frère du Connecticut. Tous deux l'accompagneraient en France pour les arrangements de famille... PF. et les parents voulaient profiter de leur présence pour le partage. Et ce paysage qui défilait toujours au rythme ralenti d'un train poussif !
L'espoir se ranima lorsqu'il atteignit Philadelphie. Jusqu'à New York il suivit de près le curieux décor, dans le froid insipide, sonore et piquant de ce début d'hiver. On traversait des étendues de pins, de bouleaux blancs, de hêtres qu'escaladaient des écureuils, tout près de la voie. Mais à mesure que le temps passait, les clairières artificielles s'élargissaient, tout autour de la voie, le reste de forêt, aux feuillages énormes, dressait ses arbres immenses vers un ciel nuageux, et, soudain, les champs apparurent. Ici, presque tous les arbres avaient péri sous la hache, signe que New York approchait. De plus en plus souvent, des clochers aigus pointaient à l'horizon, signalant un village et apportant aux esprits las du voyage et de la monotonie, comme lui, des messages d’espoir. A. lui, s'exaspérait d' impatience, comme il lui tardait d’arriver !

Le convoi ralentit. Une série de maisons basses aux briques rouges, blafardes, dans la brume des côtes, défila, abritée par des allées d'érables ornementaux, puis les rues devinrent plus larges, les constructions plus élevées. Soudain les images s'effacèrent, ce fut la nuit.
Le tunnel sous l'Hudson, pensa A., joyeux. Nous arrivons !
Le train s'arrêta. A travers le brouillard de saison qui alignait des formes fantomatiques, au niveau des immeubles vertigineux, il devina les quartiers populeux de Manhattan et, au loin, la masse des installations portuaires, la statue de la Liberté. Sur les quais, dans la foule, il reconnut enfin la silhouette de ses frères.
- Je croyais ne jamais te revoir, lui dit JB.. J'ai su seulement par Ju, depuis que nous nous sommes perdus et séparés dans la Connecticut, que tu travaillais à San Francisco.
Les trois frères se regardèrent. JB., moins grand qu'A., était presque aussi large d'épaules maintenant. Il ressemblait un peu à PF., leur aîné, avec ses légères bouclettes blondes, sa raie au milieu, son beau visage aux yeux sombres, à la mâchoire forte, orné d'une très fine moustache. La similitude s'accusait avec les années, et, mûri par le poids des responsabilités, il avait perdu son air de jeune chien fou et apeuré.
Ju., garçon moins charmant, conservait les cheveux dressés sur la tête, ses oreilles un peu décollées lui donnaient un aspect cocasse. Mais ses traits calmes trahissaient un caractère à la fois viril et tendre, et à travers son regard brun, rieur, filtrait une assurance caressante.
- Pour le bateau, je me suis renseigné, il y en a un qui part ce soir, dit JB. avec une fermeté qu'A. ne lui connaissait pas.
- Tu as réservé ?
- Si on veut rit JB.. J'ai des billets pour l'entrepont, évidemment, sinon le voyage nous coûterait trop cher. Pour le retour, nous verrons en fonction de l'argent qu'il nous restera.
Ils se dirigèrent vers le port au milieu des roues, des galops de sabots, des voix, du grondement qui s'amplifiait et se perdait dans la foule.
- Alors, la vie à New York a-t-elle beaucoup changé ? demanda A. qui se souvenait de son court séjour dans la ville impitoyable.
- Peut-être, hésita JB.. Elle s`humanise lentement. Dans les quartiers pauvres se développent des bâtiments plus salubres. Ils créent des bureaux d'aide sociale, des maisons de jeunes et de la Culture. Mais ce ne sont encore souvent que des mots. L'homme mal né vivote, perpétuellement écrasé.
- Il y a des choses incroyables, interrompit Ju., intellectuellement outré. Dans les usines, des gosses travaillent mécaniquement des heures entières.
- Oui, renchérit JB. Même dans le Connecticut, notre atelier d'industries textiles emploie des enfants de cinq à sept ans. Ils bossent douze à treize heures de jour comme de nuit, au milieu du ronflement incessant et assourdissant des canetières.
Ils atteignaient l'embarcadère où régnaient toujours l'agitation et l'animation habituelles. Plusieurs paquebots attendaient, arborant leurs cheminées ainsi qu'un élément de prestige. Des gens s'interpellaient depuis le bastingage, embarquaient des caisses de vivres sous la surveillance nonchalante des lieutenants et des capitaines.
Une heure plus tard, A., le corps fourmillant de pincements de fatigue, montait à bord en compagnie de ses frères.

Peu avant la nuit, la première rafale souleva une nuée neigeuse d'écume et un vent fort se maintint. Les vagues déferlèrent, furieuses, luttant contre la coque. Une violente tempête sur l'Atlantique débutait. La mer se creusait, le navire affrontait les montagnes tour à tour blanches ou sombres. Secoué, battu par les flots, il gémissait, craquait, luttait à son tour contre les lames.
Le roulis ne cessait d'augmenter et inclinait le bateau sur le flanc. Sur l'entrepont des passagers malades gisaient, souillés de vomissure, sur le sol. Ceux qui s'approchaient des rambardes risquaient d'être inondés des pieds la tête, balayés par les terribles paquets d'eau. D'autres, debout, avaient du mal à ne pas chanceler. Les tourbillons les courbaient, les projetaient contre les machines ou les passerelles.
Il fut impossible de sommeiller. Le lendemain matin, la tourmente, loin de se calmer, semblait avoir pris encore plus de virulence et d'impétuosité. On voyait l'horizon tantôt très haut au-dessus, tantôt très bas comme dans un trou gigantesque, bouillonnant.
Affaiblis, démoralisés, pâles, nos jeunes et A. lui-même, perdirent tout entrain, ils ressemblaient à des bêtes traquées. Enfin ils arrivèrent en France.

Profitant d'un arrêt à Paris, ils visitèrent cette capitale dont tout le monde parlait et que certains américains connaissaient mieux qu'eux-mêmes. Ils s'arrêtèrent rue de Rivoli devant une belle devanture de photographe où des personnes paraissaient figées à tout jamais, sur cette surface. Ces images captèrent leur attention, l'idée leur vint de laisser en souvenir, au C., la ferme familiale, un portrait de chacun d’eux.
A la nuit, ils revinrent à la gare en fiacre, et admirèrent avec un plaisir d'enfant l'immense rue Lafayette, avec ses flâneurs du monde entier, éclairée à l’infini, la nuit, par d'innombrables becs de gaz.
Ju. et JB. gardèrent de la ville une impression étrange pour des sensibilités et des regards neufs, mais pas négative, une sensation bizarre et controversée par leur inconscient, où l'effronterie des filles qui s'exposaient nues dans les music-halls, se mêlait aux pierres sculptées de certains monuments grandioses. De même que les liqueurs fortes fatiguent et rendent le palais insensible, A était blasé : San Francisco avait déjà fait de lui un autre homme.
Ensuite, installés confortablement dans le coin d'un compartiment de seconde classe, Ju. et A. parcoururent le journal, intéressés par les nouvelles politiques du pays. JB., à côté, ferma les yeux, la tête rejetée en arrière, songeant par avance à G. L'esprit toujours empli de l'agitation de la capitale, bouleversés par l’émergence de bribes de leur passé, tous finirent par s'endormir, bercés par le rythme monotone du convoi.
Au petit matin, ils atteignirent le L et, après avoir longé les contreforts Ouest des Monts, ils arrivèrent aux portes de leur Q. Ju, réveillé le premier, soudain secoua ses frères :
- C'est B., j'en suis certain, je reconnais les quais malgré l'obscurité.
Ils changèrent de train et, appuyés du front contre la vitre, ils s'efforcèrent, dans le noir, d'apercevoir les premières maisons. Par la fenêtre leur parvenait l'odeur des sous-bois, des feuilles qui se décomposent sur un tapis d'humus gorgé d'eau. Tous trois revoyaient en imagination l'aride et maigre chemin du C, la terre du Causse que des générations s'étaient épuisées à cultiver, alors que dès juin, parfois même avant, l'herbe se desséchait, grillée par le soleil qui évaporait les dernières réserves d'humidité du sol.
Ils descendirent en gare de G, très émus parce que seulement un quart d'heure de marche restait à faire pour atteindre la ferme des parents.
Comme si la France voulait fêter leur retour, un temps splendide les accueillait. Les étoiles s'éteignaient aux lueurs pâles de l'aube et,l'ombre du moulin mort se détacha bientôt sur un ciel sans nuages. Des buses et des corbeaux voletaient déjà au-dessus du bâtiment abandonné qu'ils scrutaient, guettant un mouvement ou l'apparition d'un fantôme ancestral de meunier qui se mettrait à actionner le mécanisme rouillé des grandes ailes immobiles. Tout en redescendant par le sentier raide et caillouteux où naguère A. marchait en compagnie de Ja., la fille de l'aubergiste, plaisantant, riant... aucun d'eux ne se lassait de regarder, à travers les reflets du jour naissant qui jouaient avec la fin de la nuit et les dernières ombres; celles-ci cachaient encore les crevasses dans les murailles de pierres sèches que les ronces écartelaient.
Au loin, comme jadis, le village aux toits d'ardoises ronronnait comme un chat qui s’éveille, portes ouvertes, dans ses fumées et ses odeurs matinales, que chaque voyageur humait, pour aspirer tout ce qu'il conservait de son émerveillement spontané d'autrefois. Malgré l'heure où les bouffées d'aurore balayaient un peu l'obscurité encore diffuse, le bourg semblait particulièrement animé. Ils comprirent que c'était jour de foire, puis discutèrent sur la direction à prendre.
- Ce n'est pas la peine d'aller à la ferme, conclut A., la famille doit être au foirail.
Sur la place, des groupes se formaient, des gens observaient les étals, hésitaient, revenaient dans le brouhaha et la confusion de sons divers. Sur l'ancien cimetière étaient rassemblés les bœufs et les veaux. Les porcs s'alignaient de la porte de l'église au chemin du C. Les moutons occupaient la ruelle qui longeait l'hôtel et le presbytère. Quant à la volaille, elle s'éparpillait sur la place même de l'église.
- Eh, salut les américains ! s'écria un voisin qui, après avoir longtemps hésité, reconnut Ju., le dernier parti.
- Bonjour ! répondirent-ils en chœur.
Alors comme ça les foires ne se tiennent plus au moulin ? s'enquit A..
- Non, il y a un certain temps déjà ! Mais elles n'ont lieu ici que depuis peu et ce sera sûrement provisoire.
- Quel changement ! constata Ju.
- Oh il y a pas mal de bouleversements dans les habitudes ! Les marchés sont nombreux aussi : treize par an au lieu de cinq !
- Il n'y a personne du C.? demanda à son tour Ju..
- Ils ne sont pas encore arrivés.
Les trois frères parlèrent à plusieurs personnes, regardèrent un moment autour d'eux… Divers artisans déjà s'activaient : le barbier, le sabotier, le charron... Les boutiques éclairaient à la lampe à huile les comptoirs et le curé discutait sous le porche de l'église romane avec des paroissiens.
A, JB. et Ju. empruntèrent le sentier qui menait au C. Là, à gauche, A. et JB. avaient fait entrer dans des tonneaux, entièrement, les autres garçons, plus jeunes et encore naïfs et les avaient fait rouler sur la pente jusqu’au village. Leurs cris semblaient encore résonner dans leur tête. Depuis, A. était revenu souvent dans cet asile adopté pour y méditer de nouveaux coups, un endroit qu'il n'oublierait jamais. Ils contemplèrent leur ancien univers dont le moindre détail éveillait en eux des souvenirs que l'éloignement et l'écoulement des années avaient changés et déformés : l'arbre sur lequel ils grimpaient pour chercher les nids, ce buisson qui rappelait un rendez-vous galant, le croisement des chemins de La Croix sur lesquels toute leur enfance et leur adolescence avaient disparues pour les zones incertaines de l'oubli. Mais là, devant eux, leur ancienne vie ressurgissait bien concrète, et pourtant si différente, car le plan visuel mêlait le passé et le présent sans tenir compte de la durée. A. sourit, il éprouva le besoin de rompre le silence.
- Les parents étaient travailleurs, honnêtes et sévères, dans le temps. Mais cela ne nous a pas empêchés de multiplier les aventures et les bêtises !
La grosse enclume du forgeron résonnait sous le poids du lourd marteau, et le son s’envolait clair et léger dans le matin pâle et dans l’atmosphère calme et limpide. Il étouffait le bruit des pas sur les cailloux. Les trois jeunes gens ne s'étaient pas annoncés. Pour rien au monde ils n'auraient renoncé au délicieux plaisir de se présenter à l'improviste. Ils voulaient surprendre toute la famille, jouir des cris de surprise ou de joie.
La masse obscure de la maison à peine cachée par son rideau d'ormeaux aux branches dénudées se dessinait confusément dans la demi obscurité. Le cœur battant, ils virent la fenêtre de la cuisine éclairée par la réverbération du grand feu qui brûlait dans la cheminée, jetant par endroits des nappes fantastiques de lumière rouge ou dorée dont l'impression relevait autant de la perception que du domaine imprécis et embellissant du souvenir attendri.


L'aube timide allait s’évanouir, le ciel blanchissait déjà, quand l'aurore, soudain, se figea autour de la ferme, encore un peu ensommeillée. Puis elle fut habitée de présences nouvelles et insolites. Quelques froissements imperceptibles... Des pierres glissèrent sur le sol de la cour. Une silhouette ténébreuse se détacha, imposante, dans le rectangle de la croisée. Dans la grange le chien aboya. Le père, poussa une exclamation joyeuse comme s'il devinait, se leva et alla ouvrir la porte. Le falot balancé à bout de bras, il demeura une seconde pétrifié.
- Est-ce possible ?
Laissant les voyageurs, joyeux, émus, embrasser tout le monde et répondre aux uns et aux autres au milieu du brouhaha qui succédait à la stupéfaction du premier moment, Jus., la belle-fille, s'en fut vers les chambres prévenir M :
- Mère, venez voir, une surprise pour vous ! cria-t-elle.
M. arrivait, attirée par le bruit, elle descendait et s'avançait, étonnée, profondément remuée, elle aussi, par une intuition vague. Indécise, elle considéra chacun.
- Jul, murmura-t-elle, la voix brisée. Quant à ce jeune homme, il ressemble à mon frère répondit M. désignant A., et...
- Mais c'est nous ! Vos fils ! s'exclamèrent ensemble JB. et A..
- Mes petits ! Mes garçons ! soupira M., les larmes aux yeux.
Elle les enferma dans ses bras et les étreignit longuement.
- Comme vous devez être fatigués.
- Oh, oui ! Mais que ça sent bon ici ! Cela me donne faim avant tout.
Tous, autour d'A., rirent. Jus. prépara des assiettes, M. observait ses enfants. A., qu'elle ne reconnaissait pas au premier abord n'avait pas vraiment changé, ses traits paraissaient affirmés, mais ce costume neuf si chic la désorientait. Elle se demandait si le petit cordonnier qui fabriquait des galoches était bien cet élégant personnage, debout devant elle, qui la regardait d' un sourire amusé.
Et JB., parti adolescent, revenait mûri, éprouvé "Le voilà homme maintenant," songea-t-elle.
Elle protesta plaintivement :
- C'était long sans vous.
Parents et enfants se contemplaient avec une tendre émotion dans le silence chaleureux, intime, qui les enveloppait. Si les garçons avaient forgé leur personnalité, le père lui, restait alerte et vif malgré ses 64 ans. La mère qu'Antoine aurait bien voulu remplir à nouveau du mystère plein d’affection qui émanait d’elle autrefois, ne laissait pas vraiment deviner son âge.
Les jeunes gens se taisaient, savourant cependant ces minutes; ils parcouraient la cuisine d'un regard curieux comme si leurs yeux n'arrivaient pas à restituer ce qu'ils attendaient de ces retrouvailles précieuses. Le chevauchement des images d’aujourd’hui, d’autrefois et des paroles actuelles, l'entente complice des objets et des présences inaccoutumées pour eux de Jus. et de L., sa fillette, créaient un décor à la fois connu et étrange.
La grande table occupait toujours le milieu de la pièce; le même pot à eau, un coq aux couleurs verte, rouge, jaune, se dressait en son centre; la pendule comtoise, imperturbable, actionnait toujours son balancier, mais certains ustensiles de cuisine de la M. ne se trouvaient plus sur le bahut. Et la lingère reçue par An. en héritage, lors de son entrée au couvent, cette armoire imprégnée des taches d'encre de l'école des sœurs, s'imposait maintenant là, massive; elle rétrécissait l'espace, de son souvenir lourd et triste, rappelant à tout instant la fin prématurée de la sœur, adorée de tous. " Décidément, il n'y a pas deux moments identiques dans l'existence", pensa A..
Après un court silence, tous se remirent à parler en même temps d'Al., de San Francisco, de PL., le village des oncles et des cousins.
- Venez vous réchauffer près du feu, dit P..
- Asseyez-vous dit M..
Les trois frères se débarrassèrent de leurs chapeaux et de leurs habits bien taillés. La soupe de pain et les châtaignes qui. fumaient dans les assiettes de terre cuite réveillèrent des sensations oubliées. Si le passé qui renaissait n'était pas celui qu'on espérait vraiment, l'agitation du voyage, la longue séparation nourrissaient d'émotions diverses l'instant présent, préparant par les réactions intimes, les assises d'un devenir où chacun continuerait à suivre des sentiers différents.
La petite L., perturbée par le bruit des conversations et ne voulant pas être négligée, détourna l'attention de chacun en criant joyeusement :
- Eo., Eo. !
A. l'aperçut, prisonnière de ce grand panier utilisé pour immobiliser et protéger les enfants. Dans un élan d'affection et de joie il prit sa nièce dans les bras.
- Laisse-moi te regarder, tu es adorable, ma petite !
JB. et Ju. avaient avancé des chaises et racontaient déjà leur vie.
A. au bout d’un moment reposa délicatement la fillette et s'avança vers le père et la mère. Il défit lentement son gilet et décousit la doublure en faisant craquer le fil. Peu à peu apparurent au regard ébahi des siens les dollars astucieusement cachés. Le visage de P. s'assombrit brusquement :
- Tu ne les as pas volés au moins ? dit-il.
- Bien sûr que non ! Sinon je ne vous les aurais pas montrés.
Heureux et fier, P. saisit son fils aux épaules et l'étreignit.
- J'ai aussi un cadeau pour vous, prévint A..
- Un cadeau ? répéta M..
Il sortit alors une bourse pleine de louis d'or.
- Je vous rends l'argent que vous m'avez prêté, et beaucoup plus encore! J.B. et moi, ne voulant pas revenir les mains vides, avons pensé que le plus utile pour Le C. serait le remboursement de nos dettes. Vous voyez, nous économisons, ajouta-t-il en faisant résonner son magot.
Il remerciait intérieurement le hasard qui l'avait conduit jusqu'à San Francisco, la Corne d'abondance de l' Ouest américain que vantaient les publicités new-yorkaises.
- Oh ! Que vous êtes de bons garçons, mais ce n'était pas nécessaire, gardez ce que vous avez gagné, nous en sommes heureux pour vous…
- Vous savez, mère, nous sommes contents de vous offrir une partie de nos économies en échange de votre affection et de votre compréhension de jadis.
A. approcha un autre siège et s'installa à son tour devant la table face aux flammes jaunes, rouges, orange, qui s'échappaient du foyer et faisaient encore frémir toutes les fibres sensibles de son moi.
- J'avais peur que là-bas tu dépenses tout ton avoir. Tu te révélais un peu coureur de jupons à l'époque. As-tu changé ? demanda M. à A..
- A peine, dit-il en s'esclaffant, et maintenant, en plus de changer parfois de boulot, il m’arrive de courir vers les gares, de prendre des trains, d’aller de Paris à New York, de New York à San Francisco. J’aime le changement, l’évolution.
Tous reconnaissaient sa carrure, son assurance, son rire franc. Son allégresse les gagna.
- Tu as toujours été en route, mais un jour tu pourrais perdre les paris que tu dois à ton audace, taquina JB..
Les jeunes gens retrouvaient spontanément l'usage du patois. Malgré leurs progrès en anglais, leur pensée était pétrie du dialecte maternel.
P. se leva :
- Nous allons boire à votre santé, précisa-t-il.
Et, tandis qu'il s'éloignait en direction de la cave, rajeuni et empressé, M. continua :
- Heureusement, depuis que Ju. et Al. vous ont rejoints, nous savons un peu ce qui se passe en Amérique. Mais les deux plus grands, vous écriviez peu ! gronda-t-elle gentiment.
P. revint, épanoui :
-
Voici du vin de notre vigne. Il est fameux, goûtez-le.


Chapitre 2

Quand les trois frères se réveillèrent le lendemain, remis de leur long voyage, une pluie fine tombait au-dehors; on entendait le tintamarre des gouttes cognant dans la gouttière. Un bon feu de bûches crépitait dans la cheminée. A. aspira l'odeur agréable de fumée et de cendre. Son attention fut attirée par les mains des parents, d'un vert noirâtre, traces indélébiles qui lui rappelèrent les veillées à La Ci. lorsqu'il était berger.
-
Vous ramassez et décortiquez les noix en ce moment ? lança-t-il, joyeux.
- Oui nous avons pratiquement fini, mais il y en a encore quelques-unes.
- Nous allons vous donner un coup de main. D'accord ? ajouta-t-il en se tournant vers Ju. et JB..
- Bien sûr, il faut aider PF.
- Tout sera très mouillé, s'inquiéta M. en regardant le costume et les souliers de ses fils.
A. sourit : il avait plus d'une fois été fouetté par le vent et les averses ! Ils profitèrent d'une éclaircie pour sortir et purent jouir du charme des champs déserts, du silence qu'il lui arrivait de haïr, lui préférant désormais l'agitation des villes, mais auquel il restait lié dans son moi intime par une nostalgie semblable à de l'attachement. Seule une branche morte cassait parfois avec un bruit sec, là, sous les noyers. Un soleil timide se montra enfin dans la matinée et finalement ils eurent une belle journée d'octobre, dernier sourire de l'année qui se préparait à devenir triste et froide. Les oiseaux, trompés par la douceur du temps se remirent à chanter et tous profitèrent pleinement de ce regain estival.
- J'ai fait ce matin une soupe avec des légumes du jardin, dit M. quand ils rentrèrent au crépuscule. Je me suis souvenue que vous l'aimiez. A., monte la chercher, je te prie, elle trempe sous l'édredon de notre chambre.
Tout en parlant M. battait énergiquement les oeufs pour une omelette. Jus. venait de disparaître dans le reflet orangé et violet du soir tombant. C'était l'heure où les bêtes réclamaient, poussées par la faim. La jument hennissait, le cochon grognait sourdement, les brebis bêlaient. Dans la cuisine, P. assis devant l'âtre, cassait les brindilles. Ju. alla à la citerne remplir la cruche.
Lorsque Jus. et PF. revinrent, la famille s'installa autour de la grande table avec une impression profonde de joie, d’apaisement, liée aux gestes souvent accomplis. Depuis longtemps les garçons n'avaient pas mangé un aussi bon repas.

- Eh bien, vous voyez mère, nous l'apprécions toujours votre soupe. Lorsque j'en mange en Amérique, elle est loin de valoir celle du C..
Ils avalèrent goulûment aussi l'omelette.
- Même les œufs, là-bas, approuva Ju., n'ont pas tout à fait cette saveur et cette couleur vive.
- Je ne sais pas très bien où se trouve la différence, renchérit JB. qui songeait : " Peut-être à cause de l'odeur du feu nourri de branches de chênes et de genévriers? Du pain cuit au fournil ? "
M. précisa sa pensée à haute voix :
- Tout est frais ici, ramassé depuis peu; de plus le C. est la maison de votre enfance et tout ce qui s'y rapporte a nécessairement conservé pour vous le goût de l'innocence, de la vie en famille et du pays.
A. se taisait. Il devinait un phénomène plus complexe, plus caché, derrière ces paroles pourtant vraies. La cuisine américaine, vite faite et négligée, ne pouvait raisonnablement conserver le fumet des plats mijotés. L'accélération du rythme de vie éludait les plaisirs de la table, l'intimité du foyer. Pour ce qui concernait le passé, il comprenait déjà que s'il appréciait avec émotion les retrouvailles, les repas d’autrefois, il ne pourrait ja­mais se réhabituer à l'existence étriquée des siens. Un vent venu d'ailleurs avait semé en son âme des germes encore inconnus mais tenaces. Libéré de la ferme, sans doute à jamais, il demeurerait prisonnier d'un destin un peu fou, attractif comme une salle de jeux. Quel désir enraciné en lui, comme émergeant d’une vie antérieure, l'éloignait de son terroir ? " L'éloignait " : le terme, impropre, sonnait faux d'ailleurs, car il aurait désormais besoin, comme les oiseaux migrateurs, des différentes étapes, en fonction de ses saisons mentales.
PF. se leva pour activer les braises. Il ajouta deux bûches et le crépitement joyeux s'amplifia. La flamme fit tournoyer de larges clartés au plafond. Les visages où dansaient des lueurs d'incendie s'animaient cependant au fil du repas. La piquette baissait rapidement dans les bouteilles. Les jeunes gens promenaient leurs auditeurs, étourdis de paroles, des terres calcinées de Californie aux forêts du Connecticut ou à la ville infernale de New York. Les récits de ces déplacements s'embellissaient dans leur discours comme des faits merveilleux, alors que la ferme au quotidien manquait de ce surcroît accordé par l'aventure. La conscience de ce vide dans leur pays, de la chaleur humaine du noyau familial métamorphosée depuis leur départ, méconnaissable, creusait davantage, chez A., l'appétit d'aisance, de fortune et d’évasion.
Puis, la fatigue aidant, tous se turent. Peu à peu le silence retomba; un calme insolite s’insinua, avec dans l'atmosphère, un soupçon de cette lassitude, de cette tristesse qui accompagnent la fin des beaux jours ou des moments de fête.
Ils se regardèrent, gênés, ne trouvant plus grand chose à se raconter. A. pressentit un malaise dans sa famille. Il observa la mère. Il éprouvait pour elle une indulgence admirative sans limites. Cette femme aux traits réguliers mais un peu sévères, aux yeux volontaires, avait régné sur la ferme comme une souveraine aimée de sa famille, admirée même, préparant sans fin des repas pour réunir les siens autour de la table où petit à petit des manques se faisaient sentir : d'abord celui de l'aînée, An., morte si jeune, puis celui d’A., de J.B. et de tous ses fils qui s'en étaient allés, emportant au loin une part de sa vie affective, qu'elle ne réactivait que par l'imagination, dans la paix et l'isolement, où soudain tous lui redevenaient proches. Dans le réel quotidien il ne lui restait que PF. sur les épaules de qui pesait maintenant la charge du domaine, mais depuis qu'il avait créé un foyer, le fils aîné s’éloignait à son tour malgré sa présence corporelle, il se confiait à une autre... Elle aurait dû, en ce jour, ressentir un plaisir sans mélange à voir presque tout son monde rassemblé. Les bêtes, la peine, les responsabilités ne lui incombaient plus puisque sa belle-fille prenait en mains la propriété. Et pourtant, la première joie de revoir ses enfants, passée, la M. restait réservée. Repliée sur elle-même, son entrain et sa gaieté et son énergie d'antan émoussés, elle ne s'associait plus autant à l'environnement…

PF. se leva de nouveau :
- Il est temps que j'aille traire les chèvres.
Il sortit dans le noir sonore car des bruits confus montaient par intervalles. Une pluie fine et froide, arrivait de l'ouest. J. desservit rapidement pour rejoindre son mari à l'étable.
- Je vais préparer la chambre et bassiner les lits, s'excusa M..
J.B. et Ju. montèrent à leur tour peu de temps après. Plus tard, la vaisselle finie, Jus. se retira elle aussi sans avoir prononcé une parole de plus.
Après la traite, PF. vint se délasser devant l'âtre. Il quitta ses sabots et sa veste qu'il mit à sécher près des flammes; la pluie fine tombait toujours, lancinante ; il frotta l'une contre l'autre ses mains engourdies par la fraîcheur du soir.
Le départ des femmes silencieuses ou boudeuses détendit l'atmosphère. Tout en blanchissant les châtaignes pour le petit déjeuner du lendemain, les trois hommes, le père, PF. et A., bavardèrent encore longuement sur le rendement des parcelles acquises récemment au Touron, sur la moissonneuse Mac Cormick en usage aux U.S.A.. PF. travaillait durement sa terre, bien secondé par Jus. et aussi par les parents. Il ressentait à la fin de la journée la grande douleur des générations de paysans qui accable le dos et les épaules, et il était loin de bénéficier de l'aide du machinisme qui envahissait les marchés américains depuis une vingtaine d'années.
- C'est incroyable, voyez-vous ! A Chicago, un marchand a réalisé un wagon glacière qu'il utilise régulièrement. Il transporte d'un bout l'autre des États-Unis des fruits parfaitement conservés.
Le père qui n’avait jamais quitté son village, ne paraissait pas entièrement convaincu.
- Tout modernisme a son revers, ajouta PF. à son tour. Ici, depuis l'installation du chemin de fer, la région semble en danger.
- Pourquoi donc ? s'étonna A..
- Les gens font comme vous, ils fuient la campagne. L'exode rural s'accélère et les mentalités ancestrales sont bouleversées.
La pendule sonna dix heures et les ramena à la réalité. Les yeux. du père se fermaient peu à peu.
- Il vaut mieux aller dormir, dit PF. vraiment las, nous avons encore une rude journée demain. Il faut que j'aille au marché de B.. Père, voulez-vous une tasse de vin chaud ?
- Volontiers.
Après avoir versé la boisson dans les trois verres et bu avec un certain plaisir le breuvage fait à la ferme, PF., avant de s'éloigner, couvrit les braises du feu et ils montèrent en évitant de faire du bruit. A., intrigué par le comportement des siens, sentit cependant avec plaisir, les souvenirs habituels des soirs à la ferme, ressurgir du fond de son être, grâce encore à la perception des objets plus ou moins fidèles : les marches et le parquet familiers à ses pieds, le grincement de la porte des chambres.

Une fois allongé, il souffla la bougie et se tourna doucement sur son lit, évitant de réveiller J.B. installé à son côté, retrouvant spontanément les gestes les plus insignifiants malgré la distance des années. Combien de fois avait-il rêvé de s'étendre sur son nid d'enfant où il passait autrefois tant de bonnes nuits, blotti dans un coin, à côté d’un de ses frères, les couvertures tirées jusqu'au menton ? Surtout lorsqu'il couchait à la belle étoile avec J.B. ou sur les planches rugueuses de certains grabats de bûcherons, il regrettait alors cette douillette atmosphère. Pourtant, au C., maintenant qu'il y était, tout lui paraissait plus réduit, plus modeste que dans son regard d'adolescent. Il savait bien qu'il ne reverrait pas sa famille comme il l'avait laissée, mais l'image qu'il en gardait correspondait si peu à la réalité !
Peut-être que je suis injuste, songea-t-il, c'est surtout moi qui ai dû changer.
Le lendemain, A. se leva tard. Ses frères sommeillaient encore, Jus. et les parents travaillaient sans doute aux champs en l'absence de PF.. Il décida alors d'aller faire un tour, d'entreprendre de renouer avec les voisins et les gens du village.
Une fois prêt, il se coupa une tranche de pain, décrocha la claie qui pendait au plafond et choisit un fromage bien sec. Il décolla les brins de paille qui y restaient accrochés et tout en mangeant sortit. Dehors il fut surpris par le calme et la paix qui régnaient dans cette nature où aucune machine ne vrombissait et, bien vite, dans le bourg qu'il avait tant aimé et où la vie allait et venait avec le calme de ses habitants, il ressentit le même malaise que la veille au C.. La population lui sembla attardée avec ses vêtements sombres et les coiffes rigides, le mode d'existence vieillot, mais les scènes rustiques, le bruit des artisans au travail, bien que métamorphosés par son observation mûrie, avaient du charme. Il parla un peu aux uns et aux autres, fit un tour dans les environs et revint vers la ferme.

Jus. s'affairait dans la cuisine autour de la petite L.. L'épouse de PF., le visage rougi par le froid matinal, était plus grande et plus forte que la M., avec une nuance de hauteur qui révélait chez elle aussi, la fermeté du caractère. Elle plumait une volaille, tandis que de la marmite en cuivre s'échappait une odeur de gâteau de citrouille. Le feu avait retrouvé sa vivacité de chaque matin, il ranimait la pâle lumière hivernale de la pièce.
-
Bonjour, dit Jus. à A.. La promenade a été bonne ?
-
Oui, cela fait plaisir de bavarder. Où sont les hommes ?
- PF. est à B. et vos frères ont voulu donner un coup de main au père.
- Et ma mère ?
- Elle range les chambres.
- Elle qui est très croyante, n’est pas allée à la messe si près de Toussaint ? reprit A., maintenant que vous la remplacez à la maison, elle doit assister davantage aux offices en souvenir d’An..
- Vous avez raison, mais à cause de vous, je pense qu’elle va rester ici.
- Vous ne vous entendez pas avec les beaux parents ? osa demander A..
- C'est-à-dire... au début, tout allait bien. Pourtant, très vite, nous nous sommes heurtées au sujet des dépenses. Chaque fois que je désirais acheter pour faciliter la vie ou pour ma L., elle s'y opposait. Or je tiens à gérer certaines choses à ma guise.
- Alors, rit A. vous n'êtes pas vraiment faites pour vous accorder, car, autrefois, notre mère s'affirmait ici.

Il ne restait plus certainement entre les deux femmes qu'un désenchantement hostile après la tentative d'un voyage vers les limites de leur capacité à supporter l’autre : aucune n'acceptait de perdre le sentiment d'exister en maîtresse. A. réalisait que le malaise ressenti la veille venait de là : anciens et nouveaux mariés se déchiraient dans cette habitation trop étriquée malgré ses trois pièces. Jus. et A. se turent, un peu gênés par ce qu'ils venaient de partager. Dans le silence retombé, le pétillement des bûches domina.
A. monta voir sa mère dont le drame résidait, il le savait maintenant, dans cette inutilité consciente et jamais acceptée, dans cette impossibilité de l'existence commune avec la jeune génération, et le repliement sur soi mal supporté, dans l'univers clos de la cuisine.
- Je parie qu'elle t'a parlé de moi ? lui demanda-t-elle quand elle l'aperçut, désolée de s'expliquer la deuxième, vaguement inquiète de la coexistence d'interprétations divergentes.
- Que se passe-t-il exactement selon toi?
- C'est une paresseuse, une gaspilleuse, susceptible au possible. Tu te rends compte ! Aux moindres cris de la petite, elle abandonne son travail. Si J'avais agi ainsi avec vous six, la ferme n'en serait pas là aujourd'hui. .
- Bien sûr, mais chacun a ses manies, les époques ne sont plus les mêmes.

- Je ne peux pas supporter les dépenses inutiles. Il m'arrive de le lui reprocher...
- Elle paraît avoir du caractère et des opinions différentes, aussi laissez-la se débrouiller. Et PF., comment réagit-il face à votre mésentente ?
- Quand l'énervement nous gagne, il fait semblant d'avoir une occupation urgente dehors et il sort. Son père et lui ont l'air de s'être donné le mot. Parfois ils fuient, parfois ils assistent en témoins discrets à nos heurts. En ce qui me concerne, j'ai l'impression de vivre chez les autres en parasite ! Il y a quelqu'un de trop à la maison.
Quand ils descendirent, Jus. venait de sortir, emmenant L.. A. resta seul avec sa mère. Tandis qu'ils bavardaient enfin détendus, la M. pela quelques légumes qui traînaient sur la table : " Ce doit être pour la soupe, " songea-t-elle. Elle les pela, les coupa au-dessus d’une marmite qu’elle posa sur le feu; puis elle fit blondir l’oignon qui grésilla dans la graisse d’une poêle. M. arrosa d'eau, tailla le pain dans la soupière et versa bientôt le bouillon aux odeurs tièdes, tendres et parfumées de saveurs.
- Tu changes encore souvent de travail ! constata-t-elle au bout d’un moment. Tu n'as pas réussi à te fixer, je vois.

Le climat solennel et oppressant s'estompait en l'absence de Jus.. A. sentit la confiance lui revenir, là, près de la grande cheminée. Dans cet instant de joie isolé, fort de la présence maternelle, il révéla le but essentiel de son voyage :
- Mère ?
- Oui, mon grand…
- Vous savez, j'ai 26 ans maintenant, il y a sept ans que je vous ai quittés... Vous ne connaîtriez pas une fille libre, assez jolie, qui accepterait de s'expatrier ? Je suis revenu parce que je voulais vous revoir tous, mais j'aimerais bien aussi trouver une femme.
- C'est vrai que tu as déjà 26 ans ! Comme le temps passe ! Alors, sûr, tu n'as pas connu de filles là-bas ?
- A. rit d’un air taquin. Vous savez, mère, là-bas, comme à Paris, les femmes s'offrent parfois nues en spectacle, et je ne me suis pas privé de ce divertissement et de bien d’autres d’ailleurs !
- Oh !
- Mais je veux absolument me marier avec une française !
- Tu as raison, mon garçon ! Cela me fait plaisir de constater que tu penses aux choses sérieuses. Je vais y réfléchir mais ce ne sera pas aisé.
- Pourquoi ?
- Les voisins ne laisseront pas partir une gamine facilement.

- Les conditions dans lesquelles elle vit seront transformées, je lui achèterai toutes les toilettes qu'il lui faudra. Elle abandonnera ses sabots et portera robes du soir et bijoux magnifiques.
- Oui, soupira M.... peut-être, mais ce ne sont que des promesses encore et elles ne peuvent compenser la séparation. C'est dur pour des parents de voir leurs enfants s'éloigner. Je connais bien plusieurs familles pauvres avec de belles petites, mais sans dot… J'irai voir les parents.
- Comme vous voudrez.
Ils se turent.
- Tu songeras aussi à l'arrangement pour la succession.
- Bah ! rétorqua A., tout cela n'a aucune importance.
- Si ! Les choses doivent être nettes.
- PF. exploite la terre; elle lui appartient, c'est normal.
- Vous aurez droit à une compensation.
- Vous nous l'avez donnée en nous avançant l'argent du voyage pour l 'Amérique et surtout, en acceptant de nous laisser tracer notre propre chemin. Puisque nos affaires marchent et que nous vivons à l'abri du besoin, nous sommes tous quittes.
Un bruit strident comme un grincement de roues de charrette leur parvint. PF. arrivait de la foire de B.. Il pénétra au moment où A. prononçait les dernières paroles :
- Pas du tout, il faut maintenant partager très équitablement.

- Salut, toi ! Bonne foire ? Que nous ramènes‑tu ?
- Des châtaignes. C’est toujours un plat de base l’hiver. Elles allaient nous manquer malgré nos châtaigniers. En échange j'ai écoulé trois sacs de noix.
PF. posa sa grande besace près du feu. Le père et les frères rentrèrent aussi, et la cuisine, qui tenait lieu également de salle de séjour, fut remplie de bavardages divers. M. voulut servir elle­-même le repas à ses enfants réunis.
- C'est pour quand le rendez-vous chez le notaire de G.? demanda A..
- Le 30 novembre, répondit le père. Vous signerez une procuration en vue de l’acte de cession.
- Il faudrait faire ensemble le relevé de tous les biens compris dans la donation et à répartir, ajouta PF..
- Bah, cela me paraît inutile. Pense donc, le morcellement des terres du C. serait ridicule et sans intérêt pour quiconque, avoua Ju., traduisant la pensée des autres.
Tous se rendaient compte finalement que celui qui allait hériter de la propriété recevait un fort piètre cadeau. PF. seul avec son épouse, mènerait un jour la barque, empoignant les vicissitudes connues de tous, à pleines mains. Le bateau ballotterait, risquerait de prendre l'eau de toutes parts. Personne n'aurait l'idée de piller les réserves d'un bâtiment qui aurait nécessairement, un jour ou l’autre des difficultés ! Les plus jeunes étaient en train de se construire un radeau confortable, ils avaient, grâce à l'initiative d'Antoine, assuré leur avenir et celui de leur descendants.

- Il ne s'agit pas que des parcelles, poursuivit cependant PF.. Maître Mo. exigera la liste des meubles et des objets de la ferme.
- Ça, c'est du ressort de Ju.. Toi qui sais écrire, montre tes compétences, dit A..
Le dîner touchait à sa fin. Ju. se leva et s'installa sur un coin de la table.
- Dictez, je suis prêt.
- Voilà : cinq lits et huit draps pour chacun d'eux.
- Quarante draps ! Al., dans son garni, n'en uti­lise que deux paires par couchette.
- Nous ne pouvons pas faire les grandes lessives en hiver. Il faut attendre les beaux jours pour battre et laver le blanc dans la D.. Tu ne t'en souviens pas? Ajoute deux crémaillères, les chenets, deux armoires, une garde-robe, la pendule…
- Nous pouvons évaluer le mobilier approximativement à 560 francs, conclut P..
- Pour les bois, les différents bâtiments, les actes d’achat ont été gardés. Le tout s'élève à 8 000 francs.
Il était fier, le père ! Fier de son petit patrimoine vers lequel l'esprit de sa femme et le sien n'avaient cessé de se tourner. La main de Ju. glissait sur le papier, les chiffres s'alignaient de manière alarmante pour PF. qui se voyait honnêtement dans l'obligation de racheter les parts de ses frères.
- Ne t'inquiète pas, nous ne réclamons rien, répéta JB. à son tour, non par pitié pour son aîné, mais par respect pour le fruit de tant d'années de labeur.
- Nous ne courons pas après cet argent, ajouta A.. Je demande seulement le droit de séjourner à la ferme chaque fois que nous reviendrons en France.

- Plus tard peut-être j’aurai besoin d’un pied à terre dans la région, mais je trouverai ma propre solution, ajouta Ju. pensant toujours à venir finir ses jours à G..
- Et Al., pensera-t-il comme vous ?
- Certainement.
- Il me semble plus important, renchérit A., d'assurer aux parents une vieillesse sans soucis quoi qu'il arrive.
- L'acte le prévoit, dit PF., observant un instant cet air de tristesse autour de la bouche de sa mère qui détourna le regard. Elle ne parvenait pas à réaliser que la vie s'écoulait si vite. L’angoisse qui l'avait saisie le jour du mariage de PF. ne s'était pas dissipée.
PF. poursuivit :
- Ils auront la jouissance jusqu'à leur décès d'une partie de la maison. A cela s'ajoute une rente viagère annuelle que nous leur devrons en argent, en récoltes et en aliments.
- Quelle somme ?
- Deux cents francs.
- C'est guère.
- Peut-être, mais ils ne doivent pas se tracasser, car cette pension prévoit une bonne quantité de blé, de maïs, de lard et même de vin.


Chapitre 3

Le dimanche suivant, A. décida de se promener dans les environs de façon à arriver juste au bon moment, pour ses projets de rencontre avec des jeunes filles, c’est-à-dire à la sortie de la messe. Il savait qu'il en trouverait beaucoup, c’était une de leurs sorties… et que M. parlerait de lui. Comme il s'habillait élégamment, dans leur unique chambre, Ju. lui lança, ironique :
- Tiens ! Bien matinal aujourd'hui ! Tu vas encore à l'église ? Tu as peur de mourir et de finir en enfer ?
A. haussa les épaules : il était bien placé pour taquiner, cet avorton de curé ! Mais il ne désirait pas ce matin-là riposter à l'attaque de Ju..
-
Disons que je reste fidèle à la religion de notre enfance et que je tiens à le montrer aux gens d'ici.
- A G., c'est le qu'en dira-t-on qui pousse les gens aux offices, la plupart du temps. Alors, toi, mon vieux, tu nous caches quelque chose.
- Pense ce que tu voudras, déclara A. en sortant précipitamment.
Pour marquer le repos dominical et souligner le jour du Seigneur, Jus. cuisinait avec application; la bonne odeur de civet de lapin ne retint pourtant pas A. qui, bien que les cloches n'eussent même pas appelé les paroissiens, se dirigea vers le bourg.
Pas un bruit dans le village endormi, l'heure mettait en évidence la période de recueillement. A., solitaire, le cœur battant, put humer à loisir le brouillard pourtant rare sur les Ca., et la fumée qui s’échappait des foyers. L'air frais lui fit du bien, mais en réalité il était profondément malheureux, contrarié parce qu'il avait appris la veille que Je. attendait un enfant pour bientôt. Il se reprochait la blessure que lui infligeait cette nouvelle brutale, et pourtant il en souffrait. Il se remémora leurs promenades, leurs conversations naïves près des troupeaux sur les terres, ces années vécues l'un près de l'autre, dans une tendre complicité. Mais Je. ne lui devait rien, son mariage aurait dû lui paraître logique. Elle ne pouvait que reprocher à A. de l'avoir ouvertement désirée, puis repoussée.
Soudain il songea à la belle Jul. de L., à son insuccès complet auprès d'elle. Il imagina son profil si pur, ses lèvres et son corps livrés à un autre. Quelques secondes il eut mal cette fois encore, de l'avoir non seulement perdue, mais en réalité jamais conquise ! Comme le temps et l'argent écartent les destinées ! Le souvenir de la jeune Jul., la curiosité de connaître la saveur de sa peau renaissaient en ces instants et le troublaient. Bouleversé de rejoindre ainsi son adolescence, de retrouver encore frais les aveux d'alors, comme ses déclarations muettes, il se demanda quelle vie des inconnus réservaient à ces femmes.
Il marcha longtemps et comme l'heure de la sortie de la messe approchait, il rebroussa chemin. Quand il parvint sur la place du village, la foule commençait à sortir de l'église et à s'attrouper. A. se faufila, fier d'attirer l'attention générale, Il chercha M. des yeux. Au centre d'un petit groupe, elle causait avec l'Au. du M. et une autre femme plus âgée. A son tour M. aperçut A.. Ces dames s'arrêtèrent de parler. M. contempla avec un amour profond ce fils qu'elle connaissait si bien ! Elle savait qu'il se montrerait à ce moment précis et ne doutait pas un instant qu'il puisse plaire à l'Au.. Un si bel homme, son garçon à elle... Combien de filles certainement le convoitaient, croyait-elle !
Au. sourit en remarquant la tenue tellement distinguée d'A.; il affichait cette élégance négligente qui séduit. Heureux, A. se montra touché par l'accueil favorable, la pression de main douce et sensuelle.

Mais le sort, bousculé par les intentions secrètes des uns et des autres, en décida autrement. L'entourage, à cette époque-là, proposait des partis et les demoiselles respectueuses, ne répondaient jamais par un oui ou un non catégorique. L'union de deux êtres pour toute une existence se jouait souvent à partir de l’opinion des parents.
La mère d'Au. se contenta de saluer froidement A.. Elle se souvenait du gaillard et de ses prouesses d'adolescent. Elle jugea A. léger, inconstant, incapable de rester fidèle et l'accusa intérieurement de toutes les tares. Puis elle dit sur le ton de la plaisanterie :
-
Ce galopin, il l'emmènerait là-bas, on ne la reverrait plus.
M., voyant son fils déçu, le consola : Des filles, il y en avait d'autres, et bien plus jolies !
- Viens avec moi à la CP.. Ils ont une belle petite, je suis sûre que tu lui conviens. Tout à l'heure, elle t'a regardé longuement quand elle est passée devant toi.
- C'est seulement par curiosité, lança A. mortifié.
aussi, la jeune fille l'aurait suivi, mais les parents ne voulurent pas. Le père, ébahi à la requête de la M., dévisagea A. d'un air maussade. Le visage méfiant, l'agriculteur se contenta de remarquer :
- Tu as dû voir des choses extrêmement intéressantes, pourtant je préfère garder ma fille par ici.
La M. tenta vainement de souligner l'avantage d'une telle union : elle savait qu'à G. les gens pratiques, qui avaient conservé au fond d'eux-mêmes quelque chose de primitif, voyaient surtout une bonne affaire dans ces sortes d’unions.
Cette semaine-là, A. n'essuya que des refus. La série des visites entreprises avec la M. commençait à devenir agaçante dans cette société régie par des décisions arbitraires d’ancêtres ou des ordres impératifs hérités d'un système de références vieux mais quasi immuable. Pendant plusieurs jours, il ne fut plus question de ce sujet entre sa mère et lui.
Et puis, un soir, la grand-mère S. de La D. se présenta d'elle-même au C. :
- Vous avez bien des enfants qui vivent en Amérique ? J'ai entendu dire qu'ils gagnaient bien leur vie et cherchaient une épouse?
- J'ai en effet un de mes fils qui aimerait se marier au pays, répondit la M.
- Les miens, à Caz., ont six filles à nourrir et les plus âgées sont en âge de fonder un foyer. Que voulez-vous qu'ils en fassent sans dot ? Les aînées sont à G. à ma charge, je souhaiterais qu'au moins l’une d’elles partent aussi là-bas. Si votre garçon voulait choisir...

En quelques secondes, la destinée d'une de ces gamines sembla devoir se décider. Il fut convenu que la M. en parlerait à A. et qu'ils se rendraient ensemble à La D..

Ce dimanche là, chez les grands-parents S., trois de ces demoiselles étaient en effervescence.
- J., voyons, dépêche-toi. Es-tu prête ? criait Ma.
Grande et belle fille au visage d'un ovale à peine un peu lourd et bruni par l'air de la campagne, J. P, 19 ans, le peigne à la main, bataillait avec ses longues mèches rebelles. Elle vint devant l'armoire à glace, regarda sans pitié la masse de sa volumineuse toison. Elle respirait la santé, une énergie remarquable et farouche. Son caractère en imposait à sa famille et à ses compagnes auxquelles elle rendait parfois la vie dure.

Elle se décida finalement à revêtir sa triste jupe grise de tous les jours, sa tenue de petite paysanne, ample, sans ceinture, légèrement échancrée au cou. Écœurée face à son miroir par la certitude de son infériorité par rapport à ses sœurs, elle ramena et noua en chignon au sommet de sa tête ses épais cheveux d'un brun profond, aux éclats mordorés. " P. n'a que 14 ans, songeait-elle, elle n'est pas très jolie malgré ses yeux gris bleu et les formes naissantes de son corps. " Mais Ma. la laissait désemparée et absolument sans défense, pour la première fois : menue pour ses 17 ans, elle était tellement mignonne avec ses bouclettes ondulées et la bonne humeur qui éclairait sa physionomie sans arrière-pensée. Non seulement J. enviait sa sœur, mais elle éprouvait aussi envers ses deux cadettes, une certaine pitié : timides, vaincues d'avance, elle les en­tendait déjà dire : « Oui grand-mère ! » Si ce fameux A. (" C'est un Monsieur ", avait dit madame S. ) dont chacun parlait depuis huit jours les choisissait, elles acquiesceraient, résignées, sans discuter ou protester. Elles n'attendaient rien d'autre en ce monde que de se sou­mettre à une autorité, même laide ou affreuse. Elles étaient comme la mère, de la race de ces femmes, qui, après avoir servi à table avec dévouement le maître et les enfants, mangeaient debout, derrière eux, au coin de la cheminée.
J., elle, désirait recevoir, être aimée par un garçon qui lui plût, rire, plus tard avoir des enfants. Son amour alors naîtrait comme un secret délicat qu'elle confierait peu à peu à son époux.
- Tu es terrible quand tu veux quelque chose, s'inquiétait toujours madame P..
D'autres fois, celle-ci ajoutait :
- Si tu continues comme ça, ton souhait ne trouvera jamais rien à sa mesure.
Les événements lui donneraient-ils raison ? A. allait arriver. Parmi les deux filles qui pouvaient espérer une demande en mariage il désignerait celle qui vivrait désormais à sa guise, gagnerait et dépenserait de l'argent à volonté, voyagerait... C'était ce qu'elles s'imaginaient toutes les trois.
En bas, M. et P. bavardaient, s’agitaient secouées d’émoi, pleines de projets.
Vite, J. ! Descends ! Dépêche-toi ! s'exclama à son tour P..
Volontairement J. retarda le moment de se présenter. Elle n'éprouvait guère l'envie de se joindre à ces péronnelles qui ne pensaient qu'à se pavaner sans honte, à battre des paupières devant A..
« Seigneur Jésus ! » Avant de quitter la chambre, elle jeta un dernier coup d’œil hostile à son double et remit en place les plis de son tablier. En bas, ce fut un cri unanime de surprise :
- Tu n'as pas mis ta belle robe violette ?
- Tant pis pour elle, dit la grand-mère, laissez-la tranquille. Soudain les trois sœurs, brusquement muettes, aperçurent par la fenêtre, A. qui, accompagné de sa mère, se rapprochait de la maison. La grand-mère, souriante et émue, se précipita pour ouvrir.
Après les présentations, A., amusé, observa les trois demoiselles alignées côte à côte et sages au fond de la cuisine. Elles offraient à la fois le spectacle le plus cocasse et le plus charmant. Il sourit, timidement d'abord, puis franchement lorsqu'il rencontra le coup d’œil fulgurant de J. dont le visage se figea dans une expression farouche. "Cela commence bien, songea celle-ci. Il n'est même pas laid."
A. aussi, élégamment vêtu comme les citadins, avait pris soin de sa toilette. Une fine moustache ajoutait à son charme. J. le surveillait à la dérobée : une lueur d'inquiétude passait, fugitive, dans ses yeux noirs lorsqu'elle croisait le regard troublant et rieur d'A.. Elle venait d'y surprendre de l'intérêt mêlé à une déplaisante ironie qui donnait pourtant à cet homme un air presque enfantin. J. eut mal soudain : "Quand ma seconde sœur sera devenue Madame … je me souviendrai de ce premier contact. J'aurai toute la vie pour me le rappeler et peut-être en souffrir."Elle se détourna pour ne pas trahir ses sentiments profonds d’émotion soudaine et imprévue.
La grand-mère sortit du placard du jambon et du saucisson et, gentiment, très simplement, elle retint les nouveaux venus à dîner. Puis elle dressa le couvert avec l'aide de ses petites filles, étala une nappe, posa des assiettes à fleurs, et apporta ensuite sur la table une cocotte dans laquelle avait mijoté une viande au fumet savoureux, cuite à l'étouffée et entourée de pommes de terre.
Le grand-père parla d'un ton qui mettait tout de suite à l'aise et, à la fin du repas, madame S. ajouta :
- Il faudra revenir un de ces dimanches. La farce dure, c'est ma spécialité, je vous en préparerai une.
J., désolée, maugréa: "Toute la semaine nous allons encore entendre : A. va venir. A. a parlé de ... A. appréciera," Derrière chacun de ces mots, il y aurait un cri d'espoir ou d'angoisse. Ces paroles fiévreuses traduiraient le désir de vie, d'amour de chacune; J. craignait désormais d’être humiliée, de voir ses moindres illusions détruites. J. préfèrerait connaître dès à présent la décision du jeune homme, mais A., sans manifester sa préférence, avait durant tout le repas promené cette expression amusée comme si son humour naturel découvrait sans cesse dans ce qui l’entourait de quoi entretenir une sorte de joie intérieure. "Quel enjôleur !" conclut J. sur la défensive.
Mais elle ne parvint pas à l'oublier et pensa bien souvent à lui depuis la fragilité de chaque aube glacée, jusqu'au tintement cruel des cloches annonçant l'angélus du soir, le crépuscule et l'impossibilité d'une visite d'A..

- Alors A. ? demanda M. quand ils eurent quitté la famille S..
- Elles ne sont pas vraiment jolies, plutôt charmantes pour les plus jeunes, mais l'aînée tout de même a de l'allure.
- Oui, une belle fille, costaude. Si elle était convenablement habillée...
« Il fait preuve de bon goût, songea M., mais il aura fort à faire avec celle-là ! » En effet, elle connaissait de réputation la physio­nomie volontaire et fière de J..
- Cette gamine a un tempérament impétueux et ardent, précisa-t-elle.
- Ca ne me déplaît pas, sourit malicieusement A., elle mettra du piment dans les jours d'ennui et me rappellera certaines épouses de chez nous.
- Oui, mais si tu la choisis, j'espère que tu arrêteras de papillonner.
A. releva le front et souriant observa M. :
- Voyons, mère, c'est mon intention !
Il songea de nouveau à J.. De cette personne vigoureuse, fraîche, taillée pour la maternité, il escomptait une descendance solide. Accepterait-elle de le suivre jusqu'en Amérique ?

A., impatient, ne put attendre longtemps. Quelques jours après, il décida d'aller faire un tour du côté de La D. et, si l'occasion se présentait, il se rendrait pour la seconde fois chez les S..
Dans le jardin, les trois sœurs en tenue paysanne, sans apprêt cette fois, et le grand-père s'affairaient. Le petit vieux dans ses pauvres vêtements passés, leva la tête et guetta d’un regard curieux la silhouette qui se détachait au loin sur le chemin. L’atmosphère était calme, le soleil d'hiver dardait ses faibles rayons blanchis à tra­vers le ciel parsemé d'îlots nuageux. Le regard perçant de Sourzat reconnut Antoine :
‑ Salut, jeune homme ! claironna-t-il, joyeux.

Les filles n'avaient pas vu venir A. et les cœurs se mirent à battre tandis que les plus jeunes battaient en retraite, misérablement, dans l’espoir d’avoir le temps de faire un peu de toilette ! De son pas souple et allongé, A. atteignait la bar­rière. Tout, autour de sa prestance, ( pourtant il était plutôt petit ! ) mais l’inquiétude et l’imagination aidant, sembla se rétrécir aux yeux inquiets de J.. Ma. et P., joyeuses, légères, rafraîchies, s'avançaient déjà et saluaient poliment A.. J., dominée par sa susceptibilité ombrageuse qui lui attirait tant de reproches et éloignait d'elle ses compagnes en l’enfermant dans ­le silence, ne réussit qu'à secouer la tête d'un air bougon. Pourtant, malgré elle, au plus profond de son être, elle prononçait des phrases accueillantes d’une voix si douce !

Furieuse contre elle-même, J. suivit attentivement le manège d’A. qui s’adressait à chacune et répondait aimablement aux mots de bienvenue. Puis celui-ci rencontra la colère et le désarroi de J.. Il l'observa hardiment, avec malice, espérant intérieurement qu'elle rentrerait dans le jeu. En vain.
- Décidément, je crois que je déteste cette attitude moqueuse," pensa J. en se remettant au travail, mais une boule d’émotion ne cessait de naviguer dans sa gorge contractée.
Le grand-père S. et les deux plus jeunes filles pénétrèrent dans la maison, suivis par A.. J. restée seule se tortura l'esprit, elle imaginait A. taquinant ses sœurs dont la figure encore enfantine devait resplendir. « Il a dû se décider pour ma si jolie sœur... Que peut-il raconter ? » Chaque fois qu'A., assis dans la cuisine près de la cheminée, se tournait vers le modeste jardinet, J. essayait de nouveau de se composer une physionomie lointaine, vague, qui refusât tout signe d'entente laissant entendre qu’elle quémandait un secours moral. Comme la situation la gênait, elle appela son chien et, sans raison, alla sortir les chèvres. En passant devant la fenêtre, elle ne put s'empêcher de jeter un coup d’œil à l'intérieur. Sur l'arrière­ plan sombre de la pièce, elle ne distingua que son image, pas si laide après tout, songea-t-elle. Alors, tout au fond d'elle-même, naquit un espoir qu’elle trouva pourtant absurde, déraisonnable, mais il s’obstina malgré elle. Le visage tour à tour amusé, souriant et gentil, la poursuivit dans cette fin d'après-midi. Mais tristement, elle songea qu'elle s'était elle-même retirée de l'enjeu... Déjà le ciel embrasait faiblement les sommets des collines. J. se retourna vers la ferme au toit d'ardoises grises. A. faisait ses adieux. Elle l’entendit lancer un "au revoir" claironnant.


A., ayant aperçu J. sur les terres, solitaire au milieu de son troupeau accéléra l'allure. Contrairement à ce que croyait la jeune fille, il n'avait pas donné de réponse à la mère S..
Quand J. s'arrêta au bruit de ses pas, il se troubla, surpris dans sa démarche audacieuse par la volte-face brusque de J..
- Mademoiselle, je pensais... Je suis heureux de vous aborder enfin seule.
« Il l'a sûrement fait exprès », réalisa soudain J. qui ne répondit pas tout de suite, car quelque chose dans sa gorge l'étouffait un peu, les mots fuyaient. Elle leva vers lui des yeux étrangement adoucis, dilatés. Il devina son inclination pour lui. Ils s'admirèrent un instant, joignant toute la sincérité du moment à cette étrange approche.
A. soulagé d’un grand poids, respira avec force. Le gonflement bizarre, dans la poitrine de J., diminuait aussi, elle s’apaisait. Dans l' espace autour d’eux du paysage froid, les lignes devenues confuses à cause de l’émotion douloureuse et inquiète, s'harmonisaient, se remodelaient, reprenaient vie comme si la nature entière, complice, s'éveillait, accompagnait dans leur démarche les amoureux ; et dans cette profusion de sentiments nouveaux J. la redécouvrait, cette nature pourtant intime, à la lumière de son amour naissant. Ingénument elle contempla A. et ce qu'il lut sur son frais minois alluma un instant dans son regard une curieuse expression de sensualité.
- Je ne vous demande aujourd'hui qu'une chose, dit A., persuasif. Accepterez-vous de me revoir pour faire plus ample connaissance ?
- Oui, assura-t-elle doucement.
La lueur de malice s'accentua sur le visage d'A..
- Mademoiselle, vraiment vous me comblez.
J. épanouie, détendue, se mit à rire. Leurs doigts se serrèrent. Tout en bavardant, ils poursuivirent leur promenade jusqu'au sommet de la colline avant de se séparer, tandis que le piétinement des petits sabots des chevrettes s'éloignait.
- Au revoir, J. !
- A demain j’espère, A., répondit-elle.
A. se sentait triomphant. Au retour, sur les sentiers caillouteux, il caressa de charmants projets d'avenir.


Bien vite J. retrouva le sourire. Partout dans la maison la vivacité de ses mouvements faisait s'envoler le bas de sa jupe de lainage et dévoilait ses pieds gracieusement moulés dans des bas blancs, jolis, malgré les grossiers sabots.
- Tu es ravissante, lui dit P. sans arrière-pensée désagréable.
Charmée de l'appréciation, J. reconsidéra son image, méfiante d'abord... puis elle s'attarda sur son double avec une timide complaisance, arrangeant ses vêtements, faisant des édifices de savantes torsades noires dans ses cheveux.

Quand l'heure où A. devait arriver approchait, elle sortait sur le chemin, tendait l'oreille, guettant les pas du jeune homme, scrutant sa silhouette à l'horizon.

- Il ne peut tarder maintenant, disait M. que l'impatience de sa sœur surprenait à présent, comparée à son indifférence apparente des jours précédents.

A. l'apercevait de loin, sur le seuil de sa porte. Par journée ensoleillée, elle posait la main sur son front et protégeait son regard de la lumière, son foulard frémissait au vent. La première fois, il eut l'impression d'une scène déjà vécue, il pensa à Paméla... et, cette fois encore, il observait une jeune fille qui s'était évidemment parée pour lui et qui attendait, craintes et espoirs mêlés, son jugement. Ne l’ayant vue jusqu’alors que dans des tenues usagées, il l'apprécia avec sa robe violette des dimanches et le rayon de joie qui illuminait sa physionomie.

Très vite, blottis dans les bras l’un de l’autre, par désir et pour compenser la fraîcheur, serrés dans un creux près des rochers à fleur de terre, comme la bâtisse des grands parents perdue dans les bois environnants, berceau bienfaisant à leurs fantasmes intimes, ils s'étreignirent maladroitement et de plus en plus chaleureusement. A enfin se déclara d'une voix grave qui contrasta avec son ironie coutumière :

- Accepteras-tu d'être ma femme ?
« Comme tout a été vite ! Il y a un mois, je ne le connaissais pas…Madame… cela fera drôle... » Ses mots tendres, ses récits mer­veilleux la berçaient comme un rêve magnifique.
- Tu verras, San Francisco est agréable toute l'année. Vent léger, chaleur agréable, jamais suffocante. En Californie le ciel paraît plus vaste qu'ici. Les soleils couchants colorent si richement les voiles des bateaux sur l'océan... C'est difficile à expliquer, il faut voir. La vie là-bas t’attend.
A demi retournée, sa frimousse sauvage adoucie et épanouie, levée vers lui, J. s'extasiait sans rien dire, buvant ses paroles. Se penchant vers elle, A. posa sur ses lèvres humides le baiser prometteur des fiançailles. Une rougeur brûlante monta au front de Julienne, trahissant ses désirs intérieurs. Sous le ciel d’hiver, d'un bleu surprenant, l'air vif rosissait les figures. J. se laissa aller sur la forte poitrine du jeune homme qui semblait déjà être toute sa vie et rapprochait d'elle les clartés encore floues de leur destin commun. A., heureux, l'embrassa de nouveau. Le poids de cette tête semblait doux à porter pour un homme bien taillé.
« Oh ! A., m'aimeras-tu toujours ? » s'inquiétait J. dans le silence de son cœur.
La semaine suivante, A. se rendit en carriole à M. où habitait la famille P.. Il venait faire sa demande officielle auprès des parents de J... Ceux‑ci ne possédaient qu'une pitoyable cabane, isolée au milieu du C., et entourée par une terre d'à peu près un hec­tare. Malgré la misérable et unique pièce de cette habitation, A. comprit pourquoi J. aimait son logis, les bois de chênes, les genévriers qui reproduisaient presque à l'infini le paysage du moulin de G.. A jamais inou­bliable est la demeure qui a vu sourire les premiers jours de chacun !
Le père P., surnommé Titole à cause d'un défaut de prononciation qui l'empêchait d'articuler correctement le mot "pistole", gaillard costaud, un peu sombre, mais sympathique, révélait l'énergie des soldats de la Commune. Il s'était battu à Paris et montrait avec fierté ses décorations. Le pauvre homme, en dépit de ses médailles et de ses filles, ses seules richesses, vivait dans l'indigence. Il fut particulièrement satisfait d'avoir assuré l'avenir de l'aînée de ses gamines.
Le 30 novembre, J.B., Ju., et A. signèrent la procuration pour l'acte de cession au nom de P.F., en présence de G.P., cultivateur à S., et d'E. D., menuisier à G.

Puis, une nuit, la neige était tombée. Dans la cour du C., il avait fallu creuser un chemin avec la pelle pour aller à l'étable des moutons et du cochon, puis à la remise derrière la ferme. Au loin, les maisons du village aux toits d'une blancheur immaculée fumaient lentement. Les cloches de l'église sonnaient l'angélus que l'écho clair répercutait. Le long du mur de la cave, un rouge-gorge et des mésanges audacieux sautillaient, mendiant leur pâture. Malgré l'hiver qui venait de bonne heure offrir sa poignante gelée, il fut entendu qu'A. et J. se marieraient assez vite. Il tardait maintenant à A. de rejoindre San Francisco.

‑ Je pense que nous avons disposé d'assez de temps pour nous accoutumer l'un à l'autre. Songe au bonheur d'aller vivre ensemble en Amérique. Cela ne t'impressionne pas, j'espère ? Tu auras le privilège d'être maîtresse dans ton foyer et de tenir seule les rênes.

‑ Je t'aime, A., et pas seulement pour cela, assura J..

Compréhensif, il lui enlaça la taille, puis se pencha pour l'étreindre avec tendresse. La chaleur de son baiser, J. la ressentit comme une vibration brûlante à l'intérieur de son corps. Elle s'abandonnait à la joie tellement simple d'accorder son pas à celui de son fiancé, de se lover contre la poitrine qui la soutenait chaleureusement.

‑ Il faudra préciser ensemble le détail des noces. Tu auras une traîne magnifique, comme aucune mariée n'en a jamais porté ici.

Rayonnante, mais soudain un peu inquiète, J. imagina ce qui l'attendait : elle aurait souhaité une cérémonie, pas trop pompeuse, un repas, un bal comme le voulait la tradition, une belle robe soit, mais pas trop tape à l’œil tout de même ! Le caractère d’A. se révélait un peu dans ces préparatifs et ce côté m’as-tu vu, l’angoissait…et surtout elle commençait à ressentir l’émotion de l'instant où il lui faudrait tout aban­donner : ses parents, sa famille, le décor intime de G. pour une vie d’aventure au bras d’un beau jeune homme, au caractère bien affirmé et qu’elle découvrait à peine !!! Avec elle, pour épouse, elle qui avait un tempérament si entier.

Connaissant la solide complicité qui liait Julienne et ses sœurs, A. proposa de les accueillir à San Francisco dès qu'elles seraient majeures.

‑ Et Maria ?

‑ Elle peut nous suivre. Après tout, personne ne consulte les papiers à la douane. Nous tricherons sur son âge.

L'Amérique ne demanderait pas mieux qu'il amenât une femme de plus, mais .A. n'osa pas préciser sa pensée.

‑ Tu as réponse à tout s'étonna J. qui s'habituait peu à peu à son regard hardi.

Le soir, alors que J. arrangeait et préparait ses vêtements pour le jour suivant, le souvenir de leurs étreintes la parcourut, si précis, qu'elle éprouva de nouveau une émotion sensuelle.

‑ Ma mère veut te présenter à tous les miens, avait dit A..

‑ Quelle jupe vais‑je arranger? s' interrogeait J. un peu déroutée à l'idée de cette rencontre officielle en présence des frères et de la belle-sœur. Elle se dirigea vers le modeste coffre de bois, en retira une jupe et un tricot de couleurs claires qu’elle décida de repasser avant de les enfiler. "De toute façon je n'ai pas beaucoup de choix."

Le lendemain, intimidée, J. s'avançait vers le C. son bras sous celui d'A..

Jus. apparut sur le seuil et prononça une phrase de bienvenue.

‑ Entrez, entrez, cria de l'intérieur une autre voix féminine plus rauque, plus âgée..

Jus. considérait déjà avec curiosité Ju., toute droite dans l'embrasure de la porte. Gênée par l'examen, Ju. quémanda un appui dans le regard d'A., mais elle n'y discerna que cette expression ironique qu'elle détectait déjà si bien, et qui, chaque fois, semblait si peu encourageante pour ses émotions. Elle se tourna vers M., simple silhouette dans l’ombre de la cuisine, pâle dans sa tenue sombre, qui lui sourit cependant avec beaucoup d’amitié. Julienne sentit alors se desserrer en elle le nœud qui lui nouait la gorge à lui faire mal.

- Finissez d'entrer, tous les deux. Alors, ma petite, comment vont vos parents ? demanda M..

‑ Bien, merci.

‑ A., va chercher tes frères et ton père, nous allons offrir quelque chose à ta fiancée.

Les hommes vinrent se présenter, il y eut des poignées de mains, des embrassades.

‑ Tutoyons-nous, vous allez être notre sœur, dit Ju..

‑ Nous sommes heureux que tu entres dans la famille, renchérit J.B..

‑ J'espère que tu te plairas à San Francisco, ajouta P..

‑ Tu restes avec nous pour souper, intervint enfin A. d'une intonation tendre, mais qui n’attendait aucune réplique négative, je te raccompagnerai.

J., un peu étourdie par toutes ces présences masculines et tous ces discours, ne savait trop que faire ni que dire. Elle se retrouva à table, d'où montaient des rires et des conversations animées par la circonstance de sa venue.

‑ Encore un peu de notre vin, J. ? demanda P..

Celle‑ci qui achevait sa part de poulet trouvait qu'on la faisait beaucoup trop boire

‑ Non, merci vraiment, car je n'en ai pas l'habitude.

‑ C'est pourtant une coutume familiale qu'il faudrait prendre rapidement, riposta J. taquin.

Hésitante, elle observa A. qui, penché vers elle, souriait, confiant en ce cœur qui répondait enfin tendrement au sien. Chacun d'eux s'abandonna, échangea des pensées secrètes et intimes dans ce simple regard.

Tombée en abondance, la neige persistait et de nouveaux flocons s'agglutinaient sur la première couche. Les arbres étaient tout couverts de blanc et la terre semblait s'engourdir dans le profond silence hivernal. Les chemins devenaient difficiles et parfois impraticables. Sur la place cependant, lorsque les paroissiens sortaient de l'église, tout le monde parlait des fiançailles de Julienne Pau avec un des fils du C..

‑ Elle va partir en Amérique ?

‑ Oui !

Cela donna un lustre considérable à ces événements. Certains prenaient bien des airs dédaigneux, heureux de ne pas voir leur fille partir; d'autres, vexés de ne pas avoir reçu la visite d’Antoine, ajoutaient :

‑ Quelle idée d'être allé choisir cette péronnelle avec son caractère difficile !

‑ Elle n'a même pas de dot.

Les jeunes filles qui avaient cru un moment le rêve possible, l'Augustine, celle de la Combe P., sentaient une pointe douloureuse plantée dans le cœur à l'annonce des festivités prochaines.

Les préparatifs de la fête s'exécutèrent avec une incroyable rapidité. Il fut convenu qu'elle aurait lieu, selon la tradition, à C., la commune natale de J.. M. se chargea de la cérémonie religieuse, il ne fallait pas compter sur les hommes pour s'entendre avec le curé ! Leur seule concession serait d'y assister sans trop protester. A. et J. choisirent la robe blanche dans une étoffe de lin très fine. De son côté, la M. fit accélérer le travail des couturières afin que rien ne retardât le mariage.
- Heureusement, les vendanges ont été bonnes, dit P., il y aura assez de vin.

A. prit le train avec J. Ils se rendirent à B. pour commander une pièce montée et ramenèrent du café, des liqueurs, des oranges et le traditionnel paquet de pralines destiné à L., car Noël approchait et elle déposerait bientôt ses sabots dans la cheminée.

Il. fallut astiquer la carriole qui les conduirait à l'église, et la décorer de rubans. Ils plantèrent deux genévriers à l'entrée de la cour, de part et d'autre du chemin.

- Plus que deux jours, A. ! s'exclama J. en riant. Ravis, ils s'embrassèrent.

Au C., le matin du grand jour, ce fut un immense branle-bas. La M. avait placé dans la cave la grande lessiveuse, et chacun devait à son tour aller se laver, emportant son récipient d'eau chaude que les femmes rempla­çaient immédiatement sur le feu par un autre chaudron plein. Il faisait bien froid pour se mettre nu. Et la toilette était bien un peu bâclée. Les hommes enfilèrent, au fur et à mesure la chemise blanche avec col amidonné, la veste noire sur le gilet, et la longue cravate avant d’enfiler les souliers neufs.
J., de son côté, resplendissante de bonheur, s'admirait, complice pour une fois, sans honte, sans inquiétude, de son double dans le miroir.

‑ Que tu es belle ! lui dit sincèrement . Tes yeux sous ton voile sont mystérieux et brillants comme des étoiles.

Les charrettes, les voitures des invités commençaient à s'aligner dans la cour de la maison de M. en ce 26 décembre 1894. P, en tenue de demoiselle d'honneur, organisa le cortège avec des gens un peu raides dans leur costume inhabituel. A., fermant la marche, donnait le bras à la M., il était le seul à ne pas sembler emprunté.

J., très émue, s'était avancée sous les acclamations, au bras de son père, fier et heureux. Par cette journée figée par le froid, les gens pourtant sortaient sur les portes, attirés en curieux par cette noce qui se déroulait à une période de l’année si surprenante et avec un tel panache; des jeunes couraient, des enfants criaient des taquineries et des saluts.

‑ Vive la mariée !

J. éprouvait le vertige devant tant de visages illuminés.

‑ Qu'est‑ce que cette magnifique noce ? demanda un client au sabotier.

‑ La J. P. épouse un américain. Paraît qu'il est riche.

‑ Oh sûr qu'il doit avoir des moyens.

Le repas débuta dans une bonne humeur spontanée et bien vite la fête battit son plein. J., câline, posa un moment sa joue sur la solide poitrine d'A.. Pourtant, mortifiée par l'attitude d'A. au cours de la cérémonie, elle lui en voulait un peu. Elle revoyait l'église décorée et toute résonnante sous la musique solennelle de l'harmonium. Derrière elle, la rumeur de la foule curieuse et émerveillée montait. Au début, pour une fois grave et attentif, A. lui avait passé l'anneau au doigt. Après, il avait montré un air trop impatient à son goût. Il trouvait les chants et surtout le sermon trop longs.
Maintenant, à table, il était à son affaire! Il tentait d'intéresser les invités à la vie tumultueuse de San Francisco. Déjà, J.B. et J. se montraient prêts à quitter le Connecticut pour aller dans l'Ouest, dès qu’ils le pourraient. Toutes les filles P. admiraient A. et rêvaient de partir.

Le festin se prolongeait et vers la fin, certains entonnèrent des chansons, l’imagination s'exalta, ce fut l'heure des rires et des applaudissements. L'ambiance créée par les verres de vin, d’alcool et de liqueurs donna naissance aux chants paillards, aux regards canailles, aux plaisanteries habituelles au cours d’une noce.
A., dans cette ambiance charmante, et un peu folle, enlaça J.. Plongé dans le bonheur, il se laissa porter par la musique, goûtant contre la poitrine de sa femme, le doux contact de son corsage et de sa nuque, que ses doigts caressaient.
Dès le départ des premiers convives, Antoine et Julienne s'éclipsèrent. Chandelles éteintes, ils allaient découvrir leurs corps, lorsque Julien, Jean‑Bazile et quelques autres qui ne négligeaient pas la plaisanterie traditionnelle de la soupe dans le pot de chambre les firent sortir du lit par des coups violents frappés à la porte.

- Bande de vauriens ! Vous ne pouviez pas patienter ? hurla Antoine, furibond.


Chapitre 4

Dans le confortable lit de l'hôtel parisien orné de candélabres et de glaces aux sculptures dorées, A. et sa femme oublièrent l'heure. Le plein jour les surprit ensommeillés, mais contents : ils se rendaient au Havre pour prendre le bateau avec Ju., J.‑B. et Ma., la sœur de J.. La jeune mariée repassait dans sa mémoire les événements de la veille, le moment du départ, la famille, le village...
A l'instant grave de la séparation, la mère P. s'était demandé pour la première fois si elle avait agi avec prudence. En embrassant ses filles, elle avait cherché une approbation dans leur regard :
- Vous allez être maîtresses de votre vie, loin de nous, serez‑vous heureuses ? Je me le demande aujourd’hui, je l’espère; le temps nous le dira… J., tu prendras soin de M., je peux compter sur toi ?

- Bien sûr, maman.
J., toute à la joie du moment, avait calmé la tardive angoisse de sa mère qui avait souhaité, au premier abord, et sans vraiment réfléchir, l'unir à un homme courageux et honnête.

Au C., la M. avait tenu absolument à ce qu'ils emportent un de ses confits. Enfin ils s'étaient dit : "Adieu".

‑ Non pas "adieu", seulement "au revoir", avait ajouté Ju. qui refusait l'idée d'un départ définitif.

Puis vint cette longue journée de voyage, assis sur une banquette de train. Tous, en arrivant à Paris, n'eurent que le courage de gagner une auberge, dans cette grande ville inconnue.

‑ En achetant à Paris, avait expliqué A., tu auras une garde-robe irréprochable pour San Francisco.

Trois jours furent alors consacrés à sillonner les rues pleines de voitures bringuebalantes, tractées par des chevaux ; les cafés bondés et gonflés de fumée, paraissaient animés, et leur servaient à se désaltérer par moments ; les enseignes des marchands de vêtements semblaient toutes si attractives, qu’il était difficile de choisir.

Maintenant, le paquebot traînait vers le large sa foule d'émigrants toujours aussi importante. Au milieu des cris divers, des dernières paroles échangées avec ceux restés sur la quai… elle se massait le long des garde-corps ou près des canots de sauvetage pour faire des signes d’adieu. Puis le bateau s'éloigna peu à peu des docks.

‑ Mais que vont faire là-bas tous ces gens? s'inquiéta J.. Nous au moins, nous avons ton frère pour nous recevoir, ton argent à la banque pour nous aider à démarrer.

‑ La première fois, avec JB., nous étions comme eux. Ils n'ont que l'espoir d'un destin meilleur.

‑ Est‑ce qu'ils feront fortune ? demanda M. en essuyant furtivement quelques larmes d'inquiétude.

‑ Tous ne s'enrichiront pas, répondit A.. Nous, nous avons des chances, mais il nous a fallu du temps, de l’énergie et parfois de l’audace.

Depuis longtemps les goélands avaient rejoint le port, et le vent du large malmenait déjà les pavillons. Rester ainsi plusieurs semaines sans voir aucune terre, aussi loin que la vue pût porter paraissait inimaginable aux deux sœurs dont l'univers quotidien ne s'était guère étendu au-delà de G. et de M. jusqu’à ce jour. Pour se distraire ils n'eurent que la musique qui se répandait parfois depuis les classes de luxe. Les hommes, le bonnet ou le chapeau enfoncé jusqu'aux oreilles, fumaient près du bastingage, respirant avec délice chaque jour naissant à l'horizon et s'endormant le soir au rythme du roulis. M. et J. qui aimaient bien bavarder firent la connaissance d'une jeune française originaire du Lot comme elles. Elle s'appelait G. et venait de S..

‑ Il aura fallu aller au bout du monde pour que nous nous rencontrions, rit J., amusée.

‑ Et une fois en Amérique, où te rendras‑tu ? demanda M..

‑ En Californie, sans doute à San Francisco, avec mes parents et mes frères.

- Ça alors ! s'exclamèrent en cœur J. et M. ahuries.

Debout dès cinq heures du matin, tous les passagers s'étaient retrouvés sur le pont. L'île de Manhattan se profilait et le navire se frayait, à vitesse réduite, un passage au milieu des grands transatlantiques provisoirement amarrés aux quais, prêts à poursuivre la route.

La statue de la Liberté, premier repaire pour des millions d'immigrants, brandissait son flambeau. Pour A., cette vision prenait une signification particulière. Une étrange émotion lui serrait la gorge. Il songeait que la dame de bronze, éclairée sur le ciel encore sombre, représentait un peu la lampe qui illumine les maisons lorsque les travailleurs rentrent le soir; elle symbolisait le repos, le foyer, l'accueil des enfants prodigues dans leur nouvelle demeure, la porte de son pays d'adoption.

Il reconnut, portés par le brouillard qui tamisait la lumière du port, l'odeur, les relents de poisson, les émanations habituelles de la cité. J., appuyée contre A., sentit le cœur de son mari battre à coups sourds et accélérés. Dans son bonheur, celui-ci, compréhensif, communia un instant avec ses compagnons de voyage, solitaires, abandonnés, ne sachant pas ce qu'ils allaient devenir, puis, par la pensée, il se tourna vers l'avenir du foyer qu'il venait de fonder.
Un dernier coup de sirène fit vibrer le paquebot qui venait de s'immobiliser. Il y eut une bousculade. Tous suivirent le mouvement. A. se renseigna, on examinait la liste des passagers. Les choses avaient déjà changé depuis 1887. Ils débarquaient non plus à la pointe sud, près du fort à enceinte ronde de Castle Garden, mais à Ellis Island. Cela ressemblait à un hall de gare trépidant avec des porteurs qui donnaient des coups dans les jambes.
A., grâce au fait qu’il avait accepté la nationalité américaine, se voyait dispensé de certaines démarches, mais ses frères et la jeune M. devaient se rendre aux récents services d'immigration pour une longue attente, avant de s'enfoncer dans la ville populeuse. Là, des responsables essayaient de limiter les entrées, mais sans arriver à les supprimer.
Ils étaient des milliers, comme endormis, chacun un numéro épinglé à la poitrine. Personne ne protestait. Ils patientaient derrière les barrières de leur nouvelle évasion, comptant obtenir le certificat médical exigé désormais par les autorités, pour pénétrer aux Etats‑Unis : ces mesures avaient pour but de prévenir la variole, la tuberculose et d'autres maladies contagieuses. Des médecins et des infirmières recevaient quatre par quatre les nouveaux venus. On leur retournait également les paupières pour s'assurer qu'ils ne souffraient pas du trachome, on vérifiait l'état de leur cuir chevelu et de leur bouche. Le docteur plongeait ensuite les mains dans un bassin d'eau mélangée à un antiseptique et passait au suivant.
Après ces formalités, les immigrants devaient signer une déclaration où ils réfutaient la moindre anomalie psychique, la possibilité d'être anarchistes, et ils juraient ne pas avoir l'intention d'attenter à la vie du président de la République.
En attendant, A et J. étaient assis sur le siège modeste d'un café du front de mer. Un serveur au teint mat vint prendre les commandes dans un anglais rempli de musique italienne.

A San Francisco ils furent reçus par Al. dont les affaires prospéraient toujours. Ils parlèrent de la France, de leurs souvenirs. Al. raconta les derniers événements dans l'Ouest. La sécheresse avait duré des mois, les conséquences se révélaient encore une fois désastreuses pour les propriétaires terriens qui ne décoléraient pas. Dans le domaine agricole, la publicité sur le Far West restait un leurre. En fait, le sol était souvent ingrat; l' été, la chaleur grillait tout; les blizzards, les vents de sable arrachaient l'humus superficiel.
‑ Il y a pourtant eu des réussites, ajouta A., prêt à remonter le moral de sa belle-sœur et de sa femme qu'il avait attirées à San Francisco. L'eau manque, bien sûr, mais quand les gens sauront irriguer correctement, la région sera florissante. Dans les vergers les fruits poussent à profusion avec ce soleil à la fois chaud et léger.
Al. alla chercher des verres et une bouteille. A. servit chacun.
‑ A Dieu va ! dit‑il, en levant son verre. Même si c'est la fin de l'époque héroïque, il nous reste à prouver que les pionniers existent encore et n’ont pas perdu le moral. A votre santé à tous !
- A la vôtre ! reprirent‑ils.

Malgré les paroles pessimistes d'Al, A., faute de mieux pour l'instant, reprit son travail dans les fermes et se loua en quelque sorte. Ils logèrent un moment chez Al.. Rapidement A. réalisa l'indéfinissable bien-être au sein duquel il se laissait glisser depuis son mariage. J. de son côté paraissait à son aise avec lui. Elle restait toujours la jeune femme de village encore émerveillée de l'avoir vu venir un jour pour lui demander de le suivre.

Dans la journée, A., parfois, songeait à elle, il se la figurait s'occupant du ménage dans les deux pièces accordées par Al. A. sentait bien qu'il s'attachait à son épouse chaque soir davantage et s'en réjouissait. Il lui semblait bon maintenant de n'être plus seul dans ce vaste pays, d'avoir quelqu'un qu'il affectionnait et à qui il pouvait se confier.
M. trouva également une place de serveuse dans un restaurant italien où elle fut logée. J. remarqua bien que les adolescents de ce milieu se dévergondaient facilement, mais A. la rassura, il fallait bien que sa sœur fasse sa vie et elle n'insista pas.
Dès qu'il eut retrouvé un emploi, A. retira un peu d'argent de la banque et chercha un petit logement dont le loyer ne dépasserait pas le tiers de son revenu. Il avait déniché une modeste maison en bois du côté de North Beach dans laquelle ils étaient entrés avec émotion : leur premier logement à tous deux...
- Te voici chez toi, dit-il ce jour-là à sa femme en l'attirant contre lui.
Radieuse et reconnaissante, elle se tourna et il ne vit plus que son sourire. Grave, il se tut pour ne pas tarir la douceur de sentir la tête confiante et abandonnée sur lui.
Le premier soir, lorsqu'il revint de la ferme, J avait tout arrangé de son mieux. Le lit étalait ses draps propres, le feu crépitait dans l'âtre et, de la marmite, s’échappait une vapeur qui exhalait un savoureux fumet.
- Je t'ai fait une soupe de légumes, précisa-t-elle en taillant le pain.
Une bouffée de tendresse traversa Antoine qui avala son potage et ajouta :
- J'ai été si longtemps privé de soupe dans ce pays que j'en mangerais bien une deuxième fois.
J se leva et lui en versa une pleine assiettée. Les lueurs joyeuses des flammes se reflétaient sur le flanc du chaudron et sur les verres. Une grosse suspension achetée récemment éclairait la table. J allait, venait, rinçant de la vaisselle, essuyant des couverts, les remettant sur la table, goûtant le ragoût, y ajoutant du sel… Par sa seule présence elle donnait vie au logis qui par lui-même ne montrait rien de bien gai. Alors, le cœur uni à l'atmosphère créée par sa femme, A, content, l'embrassa.
- Tu es belle et fraîche à faire plaisir, lui dit-il.
La nuit, parfois, lorsqu’il dormait mal à cause de la fatigue, il l'écoutait dormir avec ravissement, admirait son visage ou la rondeur de son sein. La présence de J permit aussi au jeune couple de nouer des liens nouveaux et les mois qui suivirent furent pour leur ardente jeunesse une période enchanteresse.

La fièvre de l'action rentable cependant reprit peu à peu A.. La soif de gagner plus le poussait à commencer chaque matinée très tôt et à calculer dans sa tête d'autres moyens d'augmenter ses économies. Pourquoi J. ne participerait‑elle pas au revenu ? Il ne lui disait encore rien parce qu'il était plus ou moins hostile au fait que son épouse travaillât loin de lui. Il aurait voulu découvrir une solution pour qu'elle contribuât à accroître les rentrées d'argent, tout en restant au foyer. Mais quelle solution et comment la lui faire accepter ?
Il put enfin proposer une place à sa femme. J., d'abord, se cabra, prête à retarder ces journées laborieuses qui croyait-elle menaceraient son bonheur; elle serait fatiguée à son tour, la maison serait moins bien tenue, l’énervement perturberait leur couple; puis elle accepta de suivre son mari dans les fermes, comprenant que sa propre volonté, ressemblerait à un caprice qui risquait de conspirer contre ce bonheur lui‑même. La vie à la campagne n'était pas un secret, pour elle, et elle fut essentiellement cantonnée aux cuisines, au linge, à un peu de jardinage. Pourtant, bien vite, elle réalisa combien A. paraissait avide de mieux-être et l'existence devint un tourbillon incessant de fatigues et de réprimandes, où la volupté se raréfia et où son âme ardente et fière, un peu nonchalante il est vrai, se désola.

Par un beau dimanche tranquille et ensoleillé, A. décida d'emmener J. au bord de la mer. Leur première sortie ! Comme ils la méritaient bien ! Le printemps de San Francisco, aux tiédeurs d'été, enveloppait l'horizon de brumes légères et de senteurs parfumées. J. découvrit la plage déserte. A leurs pieds les dernières ondulations bouillonnantes et coléreuses des vagues glacées d’hiver s'atténuaient, venaient caresser le sable plus voluptueusement. Ils s'assirent sur des rochers, à l'abri des grandes falaises de Cliffhouse contre lesquelles l'océan grondant du Pacifique éclatait en gerbes d'écume. Puis A., se tourna vers son épouse, la regarda tendrement et, mordu par le désir, l'embrassa longuement en la caressant. Ils roulèrent tous deux sur la pierre chaude. Au‑dessus d’eux, les mouettes et les goélands virevoltaient.
Après quelques mois de travail acharné, ils purent acheter un modeste domaine dont la principale récolte était le fourrage. Il fallut cette fois être aux champs et à la cuisine en même temps, mais A. triomphait de se sentir enfin propriétaire.

Autour du jeune couple, de près ou de loin, les événements se précipitaient. J.‑B., entraîné par quelques copains, fréquentait les bals populaires du samedi soir dans son Connecticut et, après avoir fait la connaissance d'une française, Jos. B., il venait de se marier. Depuis il se faisait appeler John, car dès la première rencontre Jos., par amusement, avait traduit son prénom. Ce ne fut pas une bien belle noce, si loin de tous. Personne ne se mit sur les portes pour les voir passer comme à M.. Ils rassemblèrent peu de parents et d'amis, l'un et l'autre, même les frères de San Francisco ne purent venir, et des immigrants français inconnus servirent de témoins. Très vite, J.-B. annonça qu'il aurait bientôt le plaisir d'être père.
‑ Il est prompt, le frangin, il nous a devancés ! dit A. à J.

‑ Maintenant tu serais content d'avoir un fils, répondit‑elle en passant doucement ses doigts fins sur les cheveux ondulés de son mari.
‑ Oh oui, énormément !

M., lorsqu'elle était libérée de la plonge dans son restaurant, aidait parfois ses beaux-frères, mais elle devenait de plus en plus indépendante et augmentait le nombre de ses connaissances dans la société italienne, ce qui alarmait J.

Quant à Al., il avait abandonné son métier de loueur en garni et réussi à se procurer une épicerie dans la troisième rue de San Francisco. Puis, en cette fin d’année 1895, le premier descendant d’Amérique naquit. J.‑B. appela son fils Marcel. "Mon filleul est magnifique!" écrivait Ju., très fier d'être parrain.
Le dimanche les hommes allaient à la chasse. Aussi J. disposant ce jour‑là de tout un après-midi devant elle, lasse de solitude, invita‑t-elle M..

Celle-ci enviait sa sœur que le mariage stabilisait. Julienne aimait beaucoup Antoine, elle ne pouvait s'empêcher de penser à lui à chaque instant… Pourtant à San Francisco, elle réalisait qu’elle se sentait finalement beaucoup plus seule.
- Tu vois, son absence d'aujourd'hui me brime avoua-t-elle à Marie.
- Tu es trop exclusive, tu te fais mal. Moi aussi je suis amoureuse... Il s'agit d’un italien... Un juif, précisa doucement M., mais justement, même loin, je le sens comme présent. Je suis satisfaite qu'il passe une journée agréable.
- Un juif italien ! Tu vas te marier ?
- Hélas, il est déjà marié.
- Tu es folle? Tu vas faire des bêtises, mère m'avait recommandé...
- Ne t'inquiète pas, je me débrouillerai... Mais me voilà bien désemparée.
Soudain M. éclata en sanglots. J. entoura ses épaules d'un geste affectueux:
- Si je comprends bien, nous sommes toutes les deux malheureuses. Tu es libre et responsable encore... profites-en. Après, c'est trop tard.
M. se calma peu à peu devant le désarroi de son aînée et l'écouta, surprise. Elle qui croyait sa sœur heureuse !
- Sache qu’en réalité, je me rends compte qu’A. m'écrase de sa supériorité. Ce que je peux ressentir ou vouloir lui importe peu. Je ne suis finalement malgré une certaine affection, qu'un nouveau rouage utilisé par son désir d'ascension sociale. L'aisance et l'argent asphyxient l'intimité de tous les foyers d’ici. Autrefois notre père ne gagnait presque rien, mais il ne calculait pas ainsi, nous vivotions, heureux tout de même.
- Il vous faudrait un enfant. C'est le seul moyen de resserrer les liens entre vous deux, répondit Maria d'un air entendu, en essayant de refouler ses larmes.
J. haussa les épaules :
- Tu parles comme les adultes et tu n'es qu'une adolescente !
- J'ai plus d'expériences que tu ne le crois, j'attends un bébé, avoua M. à sa sœur stupéfaite.


Depuis quelque temps, Julienne éprouvait des vertiges, des sautes d'humeur qui l'effaraient elle-même. Elle n'osait pas envisager une grossesse de peur d'être déçue, tellement elle désirait un fils d'A.. C'était vrai qu'il remplirait sa vie et la rapprocherait de son mari. Essayant de contrôler sa respiration pour se sentir mieux, elle laissa pendant ce temps défiler dans sa tête les activités urgentes : entretien du linge, lessive, repassage, chambre à ranger, bêtes à nourrir, repas, vaisselle, courir de la cuisine aux champs, de la maison aux granges, aller aux courses... L'amour ne vous donne pas le bonheur, constata-t-elle, songeant avec angoisse à M. si vite dévergondée.
En fin de matinée, elle perçut de nouveau cette lassitude et s'ar­rêta. A., lui, s'activait toujours, s'exténuait. Il réparait les meubles, entretenait la ferme, chargeait le bois, cultivait, récoltait, surveillait les jeunes pousses... "Vivre, pour lui, c'est amasser des gains, dépenser une énergie telle qu'il ne lui reste que peu de minutes li­bres. Dans son lit même, son cœur se dessèche à calculer des intérêts ou l'emploi de son temps pour le lendemain," pensait‑elle avec amertume. Elle s'assit un instant.

A. qui venait des terres, crotté jusqu'aux genoux, aperçut J sur un siège.

‑ Avec le boulot qu'il y a, tu paresses ? s'écria‑t‑il en lui jetant un coup d’œil réprobateur.

- Je suis épuisée.

- Déjà, nous ne sommes qu’au matin.

Tout d'abord A. eut la réaction de se mettre en colère car il jugeait la résistance féminine infinie : la M. travaillait sans cesse, sans se poser de questions.

‑ Tu t'imagines que moi je ne ressens pas la fatigue ? Je trime plus que toi.

Et ce vertige, comment lui expliquer ? Pourtant, A. n'insista pas. Qui sait? Une intuition peut-être. Il enveloppa d'un regard nouveau les hanches qui prenaient une courbure perceptible, mais ne prononça pas un mot de plus.

Le soir, alors que J. venait de se laver, A. la contempla. Selon son habitude, elle avait dénoué son lourd chignon et brossait sa longue chevelure brune. Il s'émut de la douceur de ses formes, de cette poitrine galbée, de cette taille qu'il croyait connaître...mais... sous la grâce de la jeune fille se modelait la silhouette épanouie d'une femme.
J. enfila une chemise de coton blanc et s'allongea. A. éteignit la mèche de la chandelle et pivota contre le corps tiède de son épouse. Profitant du plaisir offert, J. se tut, le lendemain elle aurait le loisir de se confier.

Aux premières lueurs de l'aube, avec sa ponctualité coutumière, A. s'éveilla, épanoui, satisfait. Il bâilla bruyamment et, cherchant à tâtons sa compagne, commença son refrain habituel.
- Allons il faut se lever maintenant.
- Antoine !
- Oui ?
A. éclaira, se retourna et, la figure illuminée :
- Oui ! répéta-t-il presque taquin.
J. ne dit rien, elle savait déjà qu'elle n'avait rien à lui apprendre.
Il se lova contre elle, apprécia le contact des seins lourds, des mamelons comme déjà gonflés de lait et, brusquement, il éclata d'un rire énorme :
- Tu vas me dire que tu attends un petit. Elle est bien bonne celle-là ! Je l'ai compris, rien qu'à ton mauvais caractère ces derniers jours.
Négligeant la remarque un peu brutale, J. apprécia fortement l'ardeur et la tendresse de son mari enfin retrouvées. Mais celui-ci, soudain incrédule, la dévisagea :
- J., c'est vrai ? N 'est-ce pas ?
- Oui, répondit-elle tendrement.
Alors son allégresse qui hésitait depuis quelques instants éclata.
-Seigneur! Que je suis content.
Son expression triomphante s'embellit d'un sourire débordant d'amour.
- Espérons que ce sera un fils, ajouta-t-il.
J. aussi souhaitait un garçon, il incarnerait sa revanche contre certaines impuissances passées de jeune fille, dans la vie du village, sa revanche aussi face à l'accumulation des déceptions du père, à la naissance des nombreuses petites sœurs.
Par les larges fenêtres, le soleil entrait maintenant à flots dans la chambre. Ils terminèrent vite leur toilette, avalèrent un peu de soupe, avec du pain, une goutte de lait et des tartines.
En ce matin différent et plein de promesses, A. échafaudait déjà des projets. La ferme ne rapportait pas assez : acheter plus grand, comme sa mère lui en avait donné l'exemple ? Se lancer dans le commerce comme Al. ? Mais quelles seraient les marchandises les plus avantageuses ? Il s'apercevait que le meilleur moyen d'atteindre la fortune était d'acqué­rir et de vendre. Il lui fallait quelqu'un à qui dédier son ambition : l'en­fant arrivait à point. Pour lui il se sentait capable de soulever des montagnes. De temps en temps il recomptait son modeste pécule, soupesait orgueilleusement la boîte des­tinée à recueillir sa monnaie courante. Pourtant il hésitait encore.
‑ Mais, protesta J., face à l’idée de travailler toujours plus pour augmenter le revenu, nous parvenons à peine à bout de notre tâche.
‑ Je suis persuadé que la grossesse te fatigue, mais après, tu retrouve­ras ton énergie et nous pourrons faire plus encore. Je cours confier à mon frère que tu es en train de prendre des rondeurs à faire plaisir, dit‑il, après avoir avalé son petit déjeuner.
‑ Seigneur! Gémit-elle, en se précipitant après lui. Arrête.
Mais déjà il faisait claquer la porte. Ce goût de fanfaronner ou de taquiner lui était tellement personnel ! J. ne pouvait pas s'y habituer.
Elle commença à coudre, à tricoter pour ce bébé, parla d'achats nécessaires : rien ne lui semblait trop beau pour ce fils. A., qui s'installait avec sérénité dans ce nouveau bonheur, intervint avec fermeté quand sa femme se mit à choisir ce qu'elle trouvait de plus cher. Même sa prochaine maternité ne revêtait pas J. d'une autorité suffisante pour combattre l'esprit d'épargne de son mari." Insister est difficile quand on n’a rien apporté avec soi, pas même des vêtements corrects," pensait ‑elle avec amertume.
Heureusement A. couvait la future maman d'attentions et de tendresse. Il admirait son corps que la grossesse encore récente embellissait, et J. retrou­vait le soir, dans ses bras, le réconfort des larges mains chaudes pro­tectrices et câlines. Elle oubliait alors remontrances, lassitude, et supportait les petites humiliations infligées par cet homme qui était avec l’enfant à venir, sa seule raison de vivre depuis son mariage.

Lorsque l'accouchement débuta, J. fit appel à M.. Elle aurait été très gênée de se confier à un médecin étranger. C’était une réaction stupide, mais pour l’instant, l'expérience de la jeune mère lui suffisait. La sœur cadette avait mis au monde, peu de temps avant, un garçon, P., dont l’avenir serait pitoyable, et dont l'existence gênait beaucoup de personnes. L'italien amoureux de M. se montrait prêt à lui payer le voyage jusqu'à New York pour ensevelir cet enfant dans un orphelinat de l'Est et effacer les traces de sa naissance. M. tentait de résister encore, mais sa lutte se révélait vaine.
J, absorbée par sa rêverie, fut soudain secouée par une contraction. Elle avait beaucoup craint ce jour dont les mères de G parlaient comme d'un mystère douloureux. Pourtant, dès les premières heures, préoccupée par le bouleversement favorable et épanouissant que ce petit être allait apporter à son foyer, elle souffrit moins que prévu. Sa gardienne, douce et patiente, la rassurait, et elle donna le jour à un gros garçon costaud qui avait de la voix !
- A va être content.
- Regarde comme il est beau, ajouta M.
J sourit à sa sœur et découvrit la minuscule tête fripée couverte de cheveux noirs. Elle prit le bébé dans ses bras, le serra, l'embrassa tendrement,.
- Comment vas-tu l'appeler ?
- Ferdinand... Tu devrais aller chercher A, il doit s'impatienter.
- Dès que j'aurai lavé ton F, promit M.
Peu après, une bougie à la main, A observait, ému, la fragile et minuscule silhouette, recroquevillée dans son berceau. Il déposa un baiser sur le front de son fils; lui au moins ne coucherait jamais à la belle étoile !
Quelques mois plus tard, comme il venait de recevoir une lettre du C., A., pour une fois, entreprit de raconter par écrit sa joie.
« C'est vrai, mère, se vantait-il, je voudrais que vous puissiez le voir : un bébé plein d’énergie. Je jurerais qu'il ressemble à ceux de notre lignée, bien que J. s'imagine trouver en lui le portrait de son père... Ici tout le monde va bien, les affaires marchent à peu près pour l’instant. Mes trois frères se sont fait naturaliser américains ... »
Avant d'aller poster sa lettre, il s'attarda un instant sur le tableau qu'offraient la mère et le fils. Il aimait voir sa femme, penchée, avec cette expression de douceur attentive que son visage ne revêtait qu'à ce moment-là. Mais il fallait aussi songer à gagner de l’argent pour ce petit, toujours plus d’argent…Sa pensée galopait déjà vers le rendement.
- Pendant mon absence, n’oublie pas les bêtes, lança-t-il à son épouse, avant de s'éloigner.
J. soupira, s'arracha à ces minutes de bonheur et se remit au travail.

A. mangeait, un peu précipité ce matin‑là par le mauvais temps qui menaçait. J., les avant-bras posés sur la table de la cuisine, la face levée vers A., le contemplait d'un oeil encore émerveillé malgré quelques déceptions. L'attrait qu'elle ressentait en le dévisageant, en vérité, ne venait pas seulement de lui, mais d'elle, du plus profond de son âme où il était caché. Cette femme à la jeunesse farouche et fière gardait au fond d'elle-même une immense réserve d'amour qui ne demandait qu'à naître comme le germe fragile des plantes. Ce qu'A. prenait pour de la froideur était une sorte de repli en soi, de manque de confiance et, dans la tristesse et la solitude, elle désespérait d’en sortir. Mais elle sentait bien que sa passion serait exigeante, trop même.
Son mari à l'âme prosaïque et pragmatique, ne laissa dans le plat que des miettes. Il consentit alors, à se déclarer rassasié par la soupe, le pain trempé dans les œufs, la charcuterie et le café.
‑ Tu as préparé un de ces breakfast soupira‑t‑il en desserrant sa ceinture.

J. sourit. Dans cette maison encore un peu modeste, ils partageaient des actes intimes : l'odeur du café, chaude et affectueuse, le choc et le contact des assiettes tièdes et bien remplies, le silence à peine troublé, à chaque gorgée. Ils appréciaient ces gestes dans l'intimité. Avec A., elle découvrait un monde nouveau et une vie exceptionnelle. Ensemble? J. éprouvait un doute parfois... Avant de le connaître, elle ignorait complètement la réalité; mais lui, semblait depuis si longtemps maître de son existence !
Antoine regarda l'heure.
- Pourtant tout ça ne vaut pas un bon pâté de chez nous ou une tranche de jambon salé d’un cochon du C., observa-t-il en étirant ses bras et ses jambes encore douloureux de la veille, car il fauchait alors les grandes parcelles de foin.
Et J. qui s'était appliquée à lui préparer un bon petit déjeuner. C'était comme pour les pommes de terre grillées avec des champignons de France, en bocaux, offerts par M.; J. avait tout essayé : le saindoux, l'ail, le feu de bois, une autre marmite. Impossible de retrouver le parfum et le goût de celles faites au C., comme si à G. ce mets eût fini par s'imprégner d'une saveur particulière que lui aurait conféré l'intrusion secrète du moi de la cuisinière.
A. s'éloigna vers ses terres, abandonnant J. muette et désemparée par sa dernière réflexion. Pendant quelques minutes, le suivant des yeux sur la pente qui disparaissait derrière un bouquet d'arbres, elle médita, cherchant à calmer son désordre mental. Puis elle se dirigea vers la chambre de F. dont les premiers gazouillis du matin se métamorphosaient peu à peu en cris plaintifs. Elle n'eut guère alors envie de chantonner. D'habitude, en berçant son fils elle fredonnait « A la claire fontaine » ou une autre complainte. Ce plaisir ajoutait son atmosphère mystérieuse au bonheur d'être mère et ravivait la flamme que l'affection un peu ironique et dominatrice d'A. étouffait un peu. Que devenait sa joie ? J. soupira, se remémorant leur voyage de noces, les après-midi folles, les restaurants de ce Paris bruyant révélé au seuil d'un avenir indéterminé, mais prometteur. Elle pensait vivre comblée à son arrivée à San Francisco, aux côtés du plus gai des compagnons. Or, à travers la durée écoulée, le réel lui apparaissait plus fade, plus harassant. Pourquoi l'amour d'A., qu'elle eût souhaité continu, profond, se transformait‑il et devenait‑il éphémère ? J. contempla son visage de jeune femme avec découragement et passa de l'eau fraîche sur sa figure rougie par les larmes.
A G. aussi, rien n'enchaînait leur allégresse. A. et elle riaient par amusement, plaisantaient. Lui, heureux de tout ce qui donnait à sa femme une grande idée de lui, montrait à tout moment ses atouts, mais aussi son attachement ; il contribuait à accroître par une affection constante et démonstratrice, la réserve de tendresse de J.. Ici le temps fuyait et, hors le train‑train coutumier, accéléré par la recherche d’un revenu toujours plus grand, plus rien n'existait. Deux années avaient suffi à la convaincre qu'elle ne serait jamais parfaitement satisfaite, que les souvenirs vagues et doux seraient sans cesse déchirés, blessés par la monotonie cruelle du quotidien.


Chapitre 5

Aux élections présidentielles de 1896 Mac Kinley sortit victorieux contre William Jennings du parti populiste. Le succès de Mac Kinley signifiait que les Américains méprisaient le mécontentement des paysans et celui des mineurs devant leurs gisements en déclin. Le pays apparaissait désormais comme une nation essentiellement industrielle.
Chaque crise de l'économie renforçait les tensions et les demandes de restriction du nombre des immigrants renaissaient. Des intellectuels racistes se montraient sensibles aux théories évolutionnistes qui circulaient en Allemagne et en Grande Bretagne; elles parlaient de races solides, à l'énergie réfléchie, à l'intelligence vigoureuse : les scandinaves, les allemands, les britanniques. Ces gens-là traitaient les autres peuples de dégénérés. Enfin, sur une initiative du sénateur Henry Cabot Lodge, le Congrès adopta une proposition de loi qui interdisait l'entrée des Etats‑Unis à toute personne incapable de lire 40 mots d’anglais.

Antoine réagissait violemment face à ces événements. Son avenir d'agriculteur auquel il demeurait attaché de toute son âme, s'embourbait.
F. grandissait et J., maintenant, rêvait pour lui d'une éducation bien française dans la religion de son enfance. Or depuis qu'elle vivait dans les environs de San Francisco, Antoine ne lui permettait de s'absenter que pour les grandes fêtes de l'année liturgique. Lui-même se rendait à la messe seulement pour le mariage ou l'enterrement d'un compatriote ami. J. s'en inquiétait et désirait réintégrer l'Eglise comme l'enfant prodigue. Elle lui fit part de ses préoccupations au cours d'une visite d'inspection de la propriété :
- Tu sais, la religion... Pour moi, ça a fini par s'effacer. Et puis, tu vois bien qu' il y a trop de travail.
- Trop de travail… Les américains eux-mêmes respectent le repos dominical et vont à la messe.
- Le fourrage et les bêtes réclament autant de soins le dimanche que les autres jours, voyons!
La campagne était tranquille autour de la vigne qui longeait leurs champs. Ils s'arrêtèrent. F. que J. serrait dans ses bras, babillait et se blottissait dans les cheveux de sa mère. Celle-ci poursuivit son offensive :

- Le jour du mariage de notre ami J. C., tu l'as dit toi-même, tu éprouvais du plaisir à écouter le sermon en français, à l'église Notre Dame des Victoires.
- Seulement parce que ça fait du bien de temps en temps d'oublier qu'ici ils s'expriment tous en anglais ! La foi simple de nos parents s'explique : les curés leur ont mis dans la tête qu'il n'existe qu'une seule religion. En réalité, nous le voyons bien ici, elles abondent !
On pouvait en effet facilement différencier dans la cité les clochers de l'Eglise du Christ, de l'Eglise Presbytérienne, de l'Eglise allemande réformée...Leurs regards devenus soudains froids, se croisèrent.
- Et puis ça suffit! Affirma-t-il soudain. Quand le diable serait à la maison, je ne négligerais pas les récoltes pour une messe ! trancha A. qui trouvait J. de plus en plus exigeante et incompréhensible.
Deux chinoises lavaient le linge au bord d'un lagon. La curiosité en éveil, le battoir en suspens, elles observaient le couple, attendant une suite plus spectaculaire. J., soudain figée, les montra à A. qui se mit à rire nerveusement. Tout à coup il tourna le dos à J. et s'éloigna à grandes enjambées.
- Mais... où vas-tu ?
- Où je ne t'entendrai plus raisonner aussi faussement, lui lança-t-il furieux.
M., qui continuait à fréquenter son bel et sombre italien, malgré la tragédie de l'abandon de son fils et en dépit des remontrances de sa sœur, venait souvent à la ferme chercher de la compagnie. Ce soir-là, voyant A. se présenter si rouge, elle rentra avec lui et se précipita vers le salon et pour lui avancer un fauteuil.
- Merci, sourit A., soudain calmé.
"Celle-là, pensa-t-il, est soumise et discrète. Je parie que si je l'avais épousée, elle ne me ferait aucun reproche, même s'il me prenait l'envie de découcher. Jamais je n'aurais dû choisir l'aînée. J. est belle, altière, mais sa sœur est mignonne et elle s'y entend mieux pour vous entourer de soins, de délicatesse et de sensibilité… »
Au début, de la tendresse, il en donnait à la jeune mariée, encore éblouie de son sort, mais la source de son affection tarissait sans doute trop vite, épuisée par la satisfaction de posséder une épouse, un fils, objets de ses convoitises passées, et par la découverte des défauts de J..

Etait‑ce la faute de celle-ci ? Pas toujours, peut-être.
Dès qu'elle arriva, J. monta dans la chambre pour changer F. et le coucher. Mortifiée, elle n'éprouvait guère le désir de bavarder, ce soir-là, avec M.. Un instant elle berça contre elle le petit garçon, lui renvoya ses balbutiements, calma le chagrin éveillé en lui par le courroux d’A.. Les enfants ressentent au plus profond d’eux-mêmes la colère des parents.

La soirée était bien avancée quand elle revint dans la cuisine pour préparer le repas du soir.
- Je me demande parfois ce qui te prend, lança A. en rentrant après avoir accompagné M. chez elle pour ne pas la laisser seule dans la nuit. Nous étions bien ces derniers temps. Il faut chaque fois que tu inventes un sujet de querelle. Et pour quoi ? Pour une morale ou des convictions qui se modifient d'un climat à l'autre.
D'un mouvement machinal J. porta la main à sa coiffure, lissant les mèches que l'ardeur d'A. avait bousculées. Hélas, quinze mois après la naissance de F., ces moments d'entente lui paraissaient de plus en plus rares et le rêve d’une vie heureuse s’estompait peu à peu. Elle réalisait de nouveau qu'elle devenait irritable, de manière incontrôlable, et se demanda si elle n'était pas encore enceinte. Elle ne supportait plus son mari, lorsqu’il laissait ses vêtements épars, négligeait de vider et rincer la cuvette remplie d'eau sale après sa toilette, ou marquait de ses empreintes boueuses le parquet.
A ses remontrances, A. grognait sur un ton à décourager les attaques.
- Je fais au plus vite pour abattre davantage d’ouvrage. Les terres, elles, rapportent alors que tu deviens de plus en plus paresseuse !
Mon Dieu ! Se fâcher ainsi tous les deux ! Juste en ce moment où elle se persuadait qu'elle allait encore être enceinte… La joie qu’elle avait éprouvée la première fois, n’existait plus. En ce moment elle se disait qu’elle allait plutôt supporter pour lui l'odieux amoindrissement physique d'une autre grossesse. Autant elle avait accepté son fils F., autant sa nature se révoltait pour un second, dure épreuve pour ses sentiments en désarroi.
Ce soir‑là, Al. se trouvait dans le salon, à côté, bavardant avec A.. J. s'étonna de cette visite. Le grand rire d'A. parvenait jusqu'à elle, tandis qu'elle s'affairait dans les placards pour offrir une boisson à son visiteur imprévu. Si la plaisanterie restait la méthode favorite d'A., bougonner, rester distant et froid, était celle d'Al., et pour l'instant celui-ci n'appréciait pas la remarque sûrement incongrue de son frère. Leur affection réciproque, toujours insolite, vue leur différence de tempérament, pourtant se consolidait avec le temps. Mais cet Al., tout d'une pièce, bougon, renfermé, incapable de la moindre diplomatie, se révélait pire qu'Antoine face au travail. L'économie, le revenu… ces mots décidément représentaient à eux seuls la pensée habituelle de la plupart des habitants de San Francisco, la raison qui décidait de tout dans cette ville. Aussi voyait‑on rarement Al. à la maison accaparé qu’il était par son travail. Sa présence ce soir‑là cachait un événement important, malheureusement J. n'entendait pas les propos. Quand elle pénétra dans la vaste salle de séjour pour porter l'apéritif, les hommes changèrent de conversation et parlèrent politique. Elle eut beau prendre les pincettes pour attiser le feu, en écoutant discrètement, ils ne revinrent plus sur le sujet qu’elle aurait certainement apprécié. L'enfant d'A. semblait déjà peser dans son ventre. Al. fumait beaucoup, et à cet instant‑là plus encore que de coutume. L'odeur nocive donna la nausée à J. qui finit par s'éloigner.
Peu après, A. vint la rejoindre pour chercher lui aussi sa pipe, nouvelle habitude détestable qui indisposait particulièrement J.. Lorsqu'il pénétra dans la cuisine, il semblait intérieurement s'amuser comme un enfant. Depuis quand pouvait-il garder un potin quelconque ? Son expression amusée rencontra les yeux à la fois curieux et fâchés de sa femme.
- Pourquoi fais-tu cette tête? Dit-il.
- Je ne sais pas...Tu me tiens à l’écart. Peut-être aussi…
Une pudeur la fit hésiter.
- Peut-être? l’encouragea-t-il ?
- ...que je suis de nouveau enceinte, murmura-t-elle.
Tout son être réconforté par cette annonce, A. dévisagea J. muette. Déjà satisfait par la mystérieuse révélation d'Al., il s'épanouit littéralement :
- C'est ce que nous avions de mieux à faire.
J. sourit, pleine d'amertume cependant.
- C’est trop tôt… Un peu de lassitude due à F. si petit encore...
Il haussa les épaules, nettoya le fourneau de sa pipe, la bourra de tabac et quitta la pièce.
- Je vais le dire à Al., conclut-il.
J., toute rouge, le saisit par le bas de sa veste :
- Non, certainement pas ! D’ailleurs, tu as bien su dissimuler la confidence d'Al. ?
A. rit aux éclats devant la coloration pourpre qui était montée au visage de son épouse en colère.
- Ne recommence pas ! supplia-t-elle.
Durant la première grossesse de J., A. n'avait cessé de la taquiner publiquement, avec son langage cru, son terrible manque de pudeur, voire de modestie.
- Bon, concéda-t-il enfin, comme à regret, je ne dirai rien pour le moment.
Il tint à peu près parole et ne fit que quelques allusions, vite foudroyé du regard par J., revenue avec eux au salon, dans l’espoir de contenir le désir de parler de son mari..

Après le départ d'Al., alors que J. faisait la vaisselle, A. ne put tenir plus longtemps son secret.
- J'ai promis de ne rien dire mais, après tout, Al. ne changera sûrement pas d'avis. Voilà, mon frère a fait son choix et va se marier.
- Se marier? répéta J. stupéfaite.
Al. ! Ce garçon maigre, aux traits blêmes, à la figure allongée ne pouvait passer pour un joli garçon. De plus, il était tellement sérieux, tellement préoccupé par le rendement de son commerce...
- Eh oui! répondit A..
- Est-ce que je la connais ?
- Oui, continua A., maintenant tout entier à la satisfaction de divulguer la cachotterie, G. C..
- G. ! répéta J. qui la connaissait depuis le voyage sur le bateau, parti du Havre.
- Comment a-t-il fait pour la remarquer, dit-elle pour une fois amusée, lui, toujours affairé et souvent bougon?
A. s'esclaffa :
- Surprenant, hein? Il est loin d'être un coureur de jupons alors que Ju., paraît-il, multiplie ses conquêtes dans le Connecticut. Mais Al. souffre un peu d'être comme cela, il a dû se surpasser pour l’occasion, et, dans le fond, je le trouve gentil garçon. La jeune fille a dû le remarquer aussi.
- Tu l'aimes bien ?
- Oui, parce qu'il a un caractère droit, franc et loyal. Tout de même, il se réserve quand même un joli brin de fille.
J. l'aurait giflé.
- Tu te comportes comme un goujat, s'emporta-t-elle.
- Bah, ironisa A., si ton bon Dieu a créé de belles femmes, c'est pour que le chrétien les remarque !
Les mains d'A. se posèrent sur la taille de sa femme. Tournée vers l'évier, elle terminait sa vaisselle et, depuis un moment, les assiettes se cognaient agressivement.
- Enfin, poursuivit-il, je te trouve beaucoup de qualités aussi.
- Et quoi donc? s'enquit-elle, une seconde en attente.
- Eh bien ! la douceur, l'amabilité, ironisa son mari dans un grand éclat de rire.
Des larmes de rage vinrent aux yeux de J., impuissante. « Moi qui ai tant aimé cette voix, cette carrure. Est-ce si difficile de le haïr aujourd’hui ? Et je porte un enfant de lui ! »

La préparation du mariage d'Al. permit à J., pendant les mois qui suivirent, d'oublier les derniers heurts. Une fois les tissus choisis, A. avait taillé les vêtements neufs, et, depuis, J. cousait. Leur travail complémentaire, les rapprochait de nouveau.
- C'est drôle, disait de temps en temps son mari, quand j'y pense ! Le petit dernier qui se marie!
- Tout de même, il a 23 ans !
A la réception du faire-part de mariage, Le C. fit répondre par une longue lettre dictée par la M. au curé. La famille annonçait la naissance de Ma. G., la fille d'une cousine, et surtout celle de L., le futur héritier de P.-F.. Malheureusement la mère, à la suite d'un accouchement très difficile, avait eu d'importantes hémorragies et L., né avant terme, était chétif. « Le médecin pense que s'il survit, c'est que Dieu veille sur nous. De toute façon, notre petit L. restera longtemps fragile. »
Le mois d'avril 1897 approchait et l'union d'Al. avec G. C., prévue pour le 20 en l'église Notre Dame des Victoires, serait bénie par l'abbé Emile Gente. Le gonflement des bourgeons dans les branches encore dépouillées, semblait louer le nouveau couple.

Une réjouissance franco-américaine rassembla le nombre sans cesse accru de leurs connaissances. Au préalable, le voisinage fut convié à un vin d’honneur chez Al.. Puis, selon la coutume de San Francisco, les invités eurent droit à un somptueux pique-nique sur le Mont Tamalpais où la végétation croissait avec une profusion imposante et sauvage : là se trouvait la grande attraction de la contrée... Aucune vraie fête ne se déroulait à San Francisco sans déjeuner sur l'herbe. Ce fut une promenade vraiment charmante de l'autre côté de la Golden Gate, avec une vue superbe sur l'océan bleuté et les toits de la vaste cité.
Des groupes bavards se pressèrent autour d’une immense nappe couverte de victuailles, discutant plaisamment, un verre à la main. Des dames s'assirent le long des talus verdoyants et fleuris. Le soleil dorait les bois, perçait le feuillage de ses traits tamisés. Dans l'air perpétuellement doux, il faisait bon se promener aussi.
Un orchestre se faisait entendre en sourdine. Les gens de la noce, dansèrent aussi avec entrain sur cette herbe tendre et folle, vite piétinée et usée comme une pelouse. J. un peu alourdie par sa grossesse resta avec F.. Par contre A. participa au bal et s'y adonna avec allégresse. Il tournoya souvent avec une belle san‑franciscaine que J. ne reconnaissait pas. Elle portait un corsage noir largement décolleté qui moulait son buste, et le cavalier, tout en valsant, la regardait avec un évident plaisir. Les longues bouclettes souples de ses cheveux d'or effleuraient les joues d'A..
Pourtant, le matin même, lorsque J. revêtait sa longue robe, gonflée de jupons pour dissimuler un peu ses larges hanches, A. avait souri de contentement : il avait admiré son cou, sa peau bronzée par le soleil qui inondait de ses rayons les champs, où ils travaillaient tous deux ; il avait longuement attardé son regard sur les épaules dégagées par le chignon et la légère échancrure du col. Maintenant, isolée dans ce bal, elle oubliait les compliments, l'exaspération et la jalousie étreignaient son cœur.
Lorsque les dernières notes de l'orchestre s'évanouirent pour une pause, Antoine rejoignit Julienne, mais, de toute évidence, la joie illuminait encore ses traits, il était ailleurs.
Ce soir-là, les ténèbres, comme une mer immense à faire peur, parurent insupportables à J.. A son côté, A. avait depuis longtemps sombré dans les rêves. Elle le sentait loin d'elle et des souffrances que lui réservait cette grossesse désormais abhorrée. Anéantie, épuisée par les derniers mois de travail à la ferme, elle eût souhaité un mari attentionné pour elle seule. J. se tournait et se retournait dans l'obscurité. L'image de la jeune femme en noir aperçue au bal d’Al., l'obsédait : nouvel obstacle qui empoisonnerait ses nuits d'affres intolérables, car A. lui semblait de plus en plus égoïste et indifférent. Et cet étranger, comment l’appeler autrement dans ces conditions, avait laissé son germe en elle !
- Lui, il dort! songeait-elle irritée.

Dans la chambre d'à côté, F. se réveilla. Il allait pleurer et geindre après quelque mauvais cauchemar ou un soudain mal de ventre. Isolée dans son tourment, elle fut pour une fois contente de ce bruit qui éloignait pour un temps la zone étouffante de silence. Elle alla border le petit garçon, le bercer. Il criait généralement à ce moment de la nuit. Ses caprices faisaient déjà loi : quelle fatigue! Et le prochain? songea-t-elle, passant sa main crispée sur ce ventre qu'elle aurait désiré inhabité.
F., calmé, un sourire aux lèvres, se rendormit. J. traîna son propre corps alourdi, ses chevilles gonflées, jusqu'au lit où reposait son mari qui ne percevait jamais aucun son dans son profond sommeil. Ce qui désolait le plus J. c'était qu' il ne prenait pas son inquiétude devant cette nouvelle grossesse au sérieux. Le premier accouchement s'était bien passé : pourquoi pas le second ? Sa mère avait eu tant d’enfants sans aucun problème !

Il ne voyait dans J. qu'une paresseuse et une douillette. Parfois, quand il avait un regain de tendresse, elle pensait :

« C'est l'enfant qu'il protège, pas moi. Demain il me réveillera sans se préoccuper de ma santé ou de mes nuits tourmentées. En se lavant le visage et la tête devant sa cuvette, il entonnera à plein gosier une chanson en patois et l'entrain qu'il mettrait à s'époumoner, comme d’habitude, ne correspondrait ni au rythme ni aux paroles.

Deux mois après les noces d'Al., J. se préparait, elle le devinait, à un long et douloureux accouchement. Sa nervosité ne faisait que croître, elle contribuait à accentuer la douleur et son cœur blessé restait sur sa soif d'affection.

Son caractère impétueux l'empêchait de se confier. Le vocabulaire se refusait comme si le langage imparfait ne pouvait traduire ni la vérité, ni le profond de son moi. Les mots ne s'accordaient pas avec ses réflexions. Elle se croyait responsable du fossé qui se creusait entre Antoine et elle lorsqu'elle s'enfermait dans son air bougon des mauvais jours. Mais elle en voulait aussi à A. de ne pas reconnaître ses torts. La femme en noir existait bien ! Depuis quand Antoine la connaissait‑il ?
A cause de cet avenir qu’elle pressentait triste et fermé, dans sa réserve haïe mais assumée, son esprit accablé ne pouvait plus jeter qu'un charme affaibli et souffreteux.
Peut-être A., de son côté, n'était‑il pas si superficiel qu'elle le croyait ? Sans doute y avait‑il aussi en lui une différence importante entre ses sentiments, ses pensées et ses réactions extérieures, trop souvent dictées par une façon de se comporter en société ? Les humains se déchirent‑ils et se font‑ils mal simplement parce qu'ils ne savent pas comment s’exprimer ? La totale compréhension évidemment reste du domaine de l'utopie…
A. cependant ne voyait rien, ne notait aucun changement dans l'attitude de son épouse, et à table, à tous les repas, il parlait de cet enfant que J. refusait de toute sa volonté. Alors, accoudée, le menton dans ses mains, celle-ci regardait plus loin que le mur où se reflétaient leurs ombres.
Et maintenant ce bébé allait naître ! J serrait les dents sous l'effet de la douleur qui partait de ses reins, elle n'arrivait pas à se détendre. Crispée, le front couvert de sueur, elle sentait les contractions se rapprocher. Sa sœur assez préoccupée par ses propres soucis, n’ayant pas voulu l’aider, ils avaient fait appel à une sage femme qui l'exhortait au calme mais avec moins de douceur. Pâle, faible, harassée, elle mit enfin au monde une fillette, une bien jolie fillette brune. Mais se rendit-elle seulement compte de la joliesse de ce petit minois ?
Quelques instants après la naissance, J avait vu, penché sur elle, le visage triomphant de son mari :
- J., tu as bien travaillé. Après le garçon, la fille ! Notre petite Léa est belle, tu sais.
Mais les yeux sombres dont il attendait manifestement complicité et tendresse le fixaient avec indifférence. Tournée vers le mur, la poitrine dans un étau, J ne regarda même pas le bébé. Avoir des enfants, les aimer, souffrir avec eux de leurs peines, elle ne s'en sentait plus la vocation, sans l’amour d’A, surtout pour une fille. Le monde possédait bien assez de ces êtres que la société se chargeait d'écraser.
Au-dehors une tourmente se déchaînait, comme dans son cœur, le vent secouait furieusement les arbres.
Les fureurs du nourrisson régnaient dans l'appartement. Les portes fermées et les fines cloisons semblaient pour J. impuissantes à étouffer les pleurs. Elle se cloîtrait dans un isolement dépressif et un mutisme proche de la fuite face aux responsabilités..
Pour A. au contraire, sa vie campagnarde aux abords de San Francisco ne manquait ni de fantaisie, ni d'attrait, mais les revenus des agriculteurs diminuaient toujours dangereusement. Comment investir de nouveau dans ces conditions ?
Contraint de baisser les prix, préoccupé, A. entassait ce jour-là, mécaniquement, dans le grenier à foin, les fourchées que J. lui tendait. Il posa maladroitement le pied sur l'échelle et tomba en poussant un grand cri. Il perdit connaissance devant sa femme terrorisée et impuissante. La tête avait lourdement cogné le sol pavé. Le sang s'écoulait par l'oreille droite. Derrière le crâne apparut une terrible blessure où la chair prenait déjà une teinte violacée.
Le docteur ne put le ranimer. Après plusieurs jours de coma, quand A. revint enfin à lui, il gémit et se plaignit encore longtemps de contusions.
Les deux époux durent quitter la ferme, ses aires jaunies, épuisées, malmenées par le soleil d'été, que la mécanisation et l'irrigation, seules, auraient pu sauver.

Deuxième partie

Quand la santé d'A. s'améliora, il demeura légèrement sourd. Abandonnant le domaine agricole en pleine crise et désormais sans avenir, un peu plus pâle que d'habitude, il dut se remettre en quête d'un emploi et obtint une place pour une saison à la grande tannerie Le Graney de San Francisco. La famille logea de nouveau dans la petite maison abandonnée de North Beach, qui n’avait pas encore trouvé d’acquéreur et peu prisée des locataires. J. ne trouva pas de travail dans l'immédiat, puis le temps passa.
Malgré l'extermination des bisons et des antilopes, le marché des cuirs et des fourrures n'était pas complètement tari. Les portes et les fenêtres, seulement protégées autrefois des bêtes et des insectes par des peaux tendues, s'obturaient aujourd'hui avec du verre; mais l'exportation avait été relancée par des étrangers, comme les appelaient les américains qui se prétendaient d'origine, et les cuirs de bovins, de castors, de loups... les fourrures acheminées vers l'Europe, rapportaient autant que des barils de vin ou de brandy. Sans l'or, sans les vergers, la ville aurait pu vivre de ce revenu.
A. savait que l'audace, sans capacité pour servir de preuve, serait dangereuse : (Il ne devait pas dire, par exemple : "Oui, je sais tanner," s'il se révélait incapable de le faire aussitôt, et bien), il se proposa donc pour les viandes salées, le transport des fagots ou le maniement du soufflet; il observerait entre temps les ouvriers spécialisés et apprendrait vite
Il commença tranquillement sa tâche, pensant, tout en chargeant son bois, aux tas d'écorces destinées aux tanneries de S. et qui s'accumulaient dans un coin de la gare de G..
A., bien vite, avait eu accès aux travaux de tannage. Il gagnait mieux sa vie, mais c'était très pénible.
De plus, depuis qu'il s'occupait directement des peaux, ses vêtements s'imprégnaient de cette odeur qu'il traînait partout : J. se voyait obligée de les laver tous les jours et de laisser longtemps la porte ouverte à cause des relents persistants.
- Tu devrais changer de métier, finit-elle par dire, un matin, alors qu'elle savonnait son linge. Tu ne t’épanouis pas à l'entreprise et le logement pue depuis que tu manipules le tan, l'alun, et le cuir.
A., révolté par cette nouvelle remontrance, rétorqua, bourru :
- Tu ferais mieux de chercher un emploi.
J. essaya de prendre un air lointain. "Pas au milieu de ses puanteurs, j'espère !" pensa-t-elle intérieurement.
- Que veux-tu que je fasse en ville, loin des fermes ?
- Les femmes, à San Francisco, sont couturières ou blanchisseuses comme Constance. La matière première ne coûte pas cher pour ces métiers-là.
- Tu m'as dit toi-même qu'Hector, le blanchisseur, te semblait ridicule de promener son âne chargé de vêtements, à longueur de journée, et qu'il fallait être Basque pour faire un pareil boulot.
- Hector, peut-être, parce que c'est un homme et qu’il pourrait faire un travail plus viril, mais les gens respectent sa femme, car le blanc qu'ils lui confient est bien tenu. En tout cas, cela leur rapporte : Constance a commencé toute seule, à présent elle dirige plus de vingt employés.
- Oui, je sais, des chinois, des noirs ! Les gens ici les méprisent…
- Et alors? Ils bossent comme les autres, ils apprennent le métier et après, ils seront imbattables. Les jaunes sont en train de s'enrichir, eux aussi, en lessivant. Je ne vois pas pourquoi tu rougirais du travail honorable de nos mères.
J. reconnut la vérité de ces paroles, mais peu convaincue par cette nouvelle offre d’emploi, elle hocha la tête et son ample chevelure. Loin de la Dordogne où l’eau sale et le savon s'écoulaient au rythme du cours d'eau, avec le rire des amies autour d’elle, le linge de la famille, la profession lui semblait bassement utilitaire.
- Je préférerais une autre occupation. Je trouve qu'Al. se débrouille bien, son épicerie attire de nombreux clients.
Vexé, A. sortit en claquant la porte, mais ne répondit pas.
J. se dirigea vers une caisse dressée contre le mur de rondins comme beaucoup d’habitations de cette région de l’Ouest américain, et qui servait de petit meuble ; elle entreprit de coudre, elle sortit un tissu richement coloré et récemment acheté dont elle comptait faire une nappe et des coussins. A. était parti, la tension qu’il avait laissée dans la pièce obscure se relâchait, l’atmosphère s'humanisait; cela sentait bon le feu et la soupe au lard qu'elle préparait. Pourtant J. resta désemparée toute la matinée : cette interrogation récente sur son sort la bouleversait. A la maison, elle s'occupait, sans objectif déterminé, mais que deviendraient les enfants si elle trouvait un emploi ?

Au fil des jours, A. ne ramena que de la fatigue et une froide inaccessibilité à l'ardente aspiration que sa femme dissimulait sous un masque de souffrance agressive. Il passait la journée à la tannerie et, au crépuscule, allait voir son frère, ou avait d'importantes relations à rencontrer. Il en voulait un peu à J. de sa remarque sur le métier d’Al. et, mortifié, il boudait et réfléchissait tour à tour.
- Je rentrerai le plus vite possible.
Toujours attendre, espérer, languir. La vie de J. se poursuivait monotone et un peu triste dans cette solitude. Semaine après semaine, elle faisait les courses, le ménage, les repas, se rendait bien parfois chez sa sœur, mais il lui semblait qu’elle s'enlisait dans une routine incolore et déprimante, que rompait rarement une visite. Elle connaissait si peu de monde ! Elle enterrait ses sentiments les plus nobles, se desséchait dans une lutte maladroite, sans adversaire déterminé, au cours de laquelle son mari indirectement et sa fille plus ouvertement, devenaient les principales victimes. Même la confection des vêtements qu’elle avait toujours aimée, ne suffisait pas à meubler les moments de répit laissés par les jérémiades des enfants.
Les hommes savaient tous s’occuper, ils prenaient l'habitude des pionniers, et se retrouvaient dans des clubs qui foisonnaient.

‑ Mais, lui répétait A., les dames respectables ne viennent jamais dans un tel lieu public. Elles restent dans leur foyer.
Toujours la solitude. Que rapportait donc le mariage à un cœur exclu, délaissé?
A., de son côté, recomptait ses économies. Sans qu'il l'avouât, la remarque de J. à propos de l'épicerie gagnait du terrain dans son esprit : avec un commerce, J. pourrait travailler à son compte. La raison, depuis toujours, lui dictait de s'orienter dans ce domaine. Mais le voyage en France, la naissance de ses enfants, ses déboires de fermier, repoussaient indéfiniment la possibilité d'investir, A. avait beaucoup de mal à remonter la pente.

Il aurait voulu découvrir ce qui manquait au parfait développement de cette cité, reflet fidèle de l'histoire du Far West, avec une civilisation encore à ses débuts où, la violence des mœurs, les exécutions sommaires, proliféraient. Il songea aux hôtels. Les bâtiments luxueux et inabordables côtoyaient les saloons, les tavernes, les whisky houses, les garnis plus ou moins honnêtes. Quand les pensions ne logeaient pas une clientèle corrompue, le confort laissait à désirer : il n'existait pas de hall, une simple cuisine servait de réception et les voyageurs se trouvaient souvent réunis dans la même chambre, voire dans le même lit ! Parfois les pièces en location, minuscules, n'étaient séparées que par une simple toile tendue sur une corde. Il y faisait très chaud et dès les beaux jours l'air vicié s' infestait de mouches.

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Le tremblement de terre de San Francisco

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Si quelqu'un d’honnête offrait aux itinérants un hôtel propre, à prix modérés, il ferait fortune, réalisa Antoine. Content de lui, il rentra ce soir‑là plus tôt que de coutume. Il avait eu un trait de génie!
Il pénétra dans son logis trop oublié et négligé ces derniers temps. Sa bonne humeur s'épanouit dans l'atmosphère intime du cocon familial tissé par J., qu'il aperçut près du fourneau : elle avait perdu peu à peu l'habitude de venir au-devant de lui. La jeune femme cousait dans la pénombre.
‑ Que t'arrive‑t‑il ?
Le regard triste de sa femme l'alarma et le bouleversa soudain.
‑ Qu'est‑ce qu'il y a ? Un malheur ?
‑ Non.
‑ Tu t'ennuies donc avec moi?
Elle essaya de nier, mais aucun mot ne parvint à sortir de sa gorge et elle ne réussit qu'à secouer tristement la tête. Elle pleurait, en réalité, la petite fille disparue, la désinvolture de son enfance, son regard d’alors, émerveillé, qui métamorphosait la misère en beauté. Le bonheur, elle l'apprenait trop tard, était l'existence simple d'autrefois, ses jeux, son rire avec ses sœurs, les dimanches de printemps où elle se revoyait cueillant les fleurs, dans les chemins où elles s’épanouissaient, au milieu des herbes et des lavandes qui embaumaient. Elles sautillaient heureuses et sans soucis, au retour de la messe, ramassant aussi des mûres le long des haies. Dans sa vieille demeure de M. ou à G., chez la grand-mère, il ne s'agissait que de garder les chèvres dans les champs, les bois, les coteaux, d'aider un peu au ménage, au jardin, tandis qu'une autre veillait sur elles, tenait les comptes, filait au coin de l'âtre.
Après un silence, A. ajouta :
‑ Dis‑moi ce qu'il te manque, La France ? La ferme de tes parents ?
‑ Peut‑être.
‑ Mais tu as une autre habitation à présent, bien plus confortable, tu es maîtresse chez toi... Tu n'as même plus besoin de te disputer avec tes sœurs.
Elle n'osa pas lui dire qu'elle regrettait les bonnes et insignifiantes prises de bec, qu'elle les préférait aux remontrances de son mari, mais A. oubliait tellement vite les paroles qu'il prononçait...
- Tu as sans doute raison, lui répondit‑elle.
- Si nous buvions un peu de café, cela me délasserait et te redonnerait le moral.
Elle sourit, rassérénée, écrasa les grains dans son moulin de bois. Chaque fois qu'elle retrouvait son mari tel qu'elle le souhaitait, la vie et ses désirs reprenaient à travers lui toute leur coloration. Elle se pencha un peu pour s'appuyer à son épaule, but la tasse qu’elle s’était aussi préparée, très lentement, pour pouvoir apprécier l'arôme qui s'échappait de la tasse chaude et prolonger un de ces moments rares, précieux, qui lui donnaient le droit d'admettre qu'elle goûtait parfois des joies fugitives. Le vent, dehors, faisait rage, mais peu importait, le feu crépitait paisiblement, F. et L. dormaient.
J. mit le couvert.
‑ Si tu t'occupais davantage, conclut A., tu t'adapterais mieux à l'effervescence américaine.
Il ne laissa pas à J. l'occasion de se justifier, il connaissait sa réponse : l'ouvrage ne manquait pas avec deux enfants. L'accumulation des besognes matérielles propres à son foyer lui suffisait sans aller s'aliéner davantage en acceptant de s'humilier parmi les ordures des autres.
‑ Cet après-midi j'ai eu une idée, trancha A.
Ecrasé de fatigue, il commença par manger sa soupe. J., assise en face, attendit qu'il parlât.
- Voilà, dit A. en regardant J. : je pense que le mieux serait d'acheter un vieil hôtel meublé pour que tu fasses tes premières armes dans ce domaine.
‑ Un hôtel. Mais je ne sais pas m’occuper d’un hôtel ! Et toi que feras-tu ?
‑ Je continuerai à travailler à la tannerie. C'est une entreprise à plein rendement et qui rapporte, il ne faut pas lâcher une telle affaire pour le moment et voir venir.
- Mais je le répète, je ne sais pas m'occuper d'un hôtel !
- Je t'aiderai un peu. Je n'y entends rien, non plus! Nous découvrirons ensemble.
‑ Et comment vas‑tu t'y prendre pour trouver une pension à acheter ?
- Les rendez-vous pour les transactions de ce genre ont lieu dans les bars distingués qui prolifèrent à Commercial Street. Ou encore nous observerons les affiches.
Un dimanche, au cours d'une promenade avec les enfants, J. et A. aperçurent un panneau publicitaire sur un petit bâtiment : un modeste garni 25 chambres était en vente. Ils venaient de dénicher l'immeuble de leurs rêves qu'ils payèrent seulement 300 dollars. Le rundown, ainsi nommé parce qu’il n'avait pas de personnel, s'érigeait à North Beach, à l'orée de Columbus où les fiacres commençaient à descendre vers la baie d'un trot plus rapide et sautillant et où les nombreux paquets d’eau qui par jour de pluie tombaient des gouttières, grossissaient les ruisseaux, transformaient la rue en rivière. A. espérait, après une solide remise en état, relever le standing de la bâtisse et son rapport financier. Il rêvait d’augmenter la clientèle, pour l'instant assez réduite, grâce à un accueil chaleureux et à l’honnêteté des services.
L'aspect extérieur, vétuste, et le toit, délabré, préfiguraient les corridors sombres et les pièces dont le parquet rafistolé craquait à chaque pas, restituant sans fin des poussières. Il y eut d'abord le grand remue-ménage des travaux de réfection qui auraient nécessité la présence continuelle d'un homme. Il fallut que J. dirigeât les ouvriers. Au week-end, A. fit lui-même certaines réparations : le bois ne gardait plus de secrets pour lui, il était pratiquement gratuit tant il y en avait dans cette zone d’Amérique encore vierge, et ces travaux ne coûtaient donc qu'un peu de fatigue. Il débita des planches, arrangea le sol en posant de nouvelles lattes. Comme l'ameublement restait sommaire, A. fabriqua de grossiers bancs, des étagères et même quelques lits. Petit à petit il consolida le toit et la charpente avec l'aide de son frère.
- Quand je pense que tu voulais prendre un couvreur ! Dit-il à sa femme. Nous avons réussi presque aussi bien et pour moins cher. Il est beau notre garni, et j'aime travailler de mes mains. Il faut que je demeure en contact avec la matière, j'ai l'impression ainsi de vaincre et de gagner.
J. aida à tailler, à coudre les rideaux et la literie. Les couloirs biscornus et obscurs conduisaient maintenant à des chambres assez confortables dont les balcons donnaient sur une artère animée, voilée dès le soir dans les brumes tièdes de la baie. La pension pouvait désormais attirer les étrangers, les gens de passage ballottés d'hôtel en hôtel, les revenus des modestes hommes d’affaire.
Dès les premiers jours et les premiers clients de passage, au lever, selon une règle qui s'établit tout de suite entre J. et A., les rôles furent partagés. A. allumait la lampe à pétrole suspendue au plafond, J. se mettait à rassembler les serviettes sales, distribuait les propres. A. préparait et rentrait les fagots pour le feu sous la lessiveuse. Soucieuse d'éviter la poussière, et ainsi de diminuer le travail, J. tirait délicatement la cendre et rechargeait le fourneau dont la flamme très vite, grésillait autour des bûches. L’eau allait bien vite bouillir et absorber les serviettes sales. J. triait alors ce qui était à laver, et le mettait à mesure dans la vapeur, puis elle couvrait la table d'une nappe épaisse pour le repassage du linge de la veille. Le jour pénétrait peu à peu à travers la buée chaude qui s'échappait par les interstices du couvercle. L’ensemble devenait d’une opacité laiteuse. Quelques chemises d'A., quelques robes, des vêtements d'enfants, des draps s'accumulaient sur les dossiers des chaises. Et, tandis que le récipient à vapeur dansait, haletait, J., avec un soin méticuleux, dépliait les toiles froissées, repassait chaque coin… Le fer chauffé aux braises allait de long en large sur le tissu. Au‑dedans d'elle, la vie enfin souriait de nouveau; la jeune femme ne souhaitait rien d'extraordinaire, dans ce contexte elle retrouva sa joie et les paroles de ses chansons favorites jaillissaient spontanément. Elles étaient comme un message qui exprimait son apaisement..
A. qui déjeunait, pressé de partir à son travail, la trouvait plus détendue. Ses longs cheveux ondulés, d'un brun doré flottaient autour d'elle, à cette heure matinale, flamboyaient lorsqu'un rayon encore pâle se glis­sait jusque dans la pièce. Elle se déplaçait avec légèreté, portant les piles de serviettes propres dans un placard du cou­loir.
Quand A. s'éloignait, J. regagnait la cuisine pour préparer les petits déjeuners de ses premiers locataires.
Les habitués devinrent très vite plus nombreux. Les 25 chambres commencèrent à se remplir régulièrement, J. cessa alors de goûter le plaisir de tâter la souplesse de ses cotonnades, elle baissa vite les bras devant l'accumulation des tâches. De plus elle éprouvait un peu de répulsion à nettoyer les crachoirs, les bassines d’eau sale des locataires et les verres de lampes à pétrole. A. trouvait encore beaucoup d'ouvrage en arrivant à l'hôtel et veillait souvent la nuit, pour répondre aux clients retardataires. A ce rythme- là, il s'épuisait.
A la tannerie, il travaillait mécaniquement plongé dans ses préoccupations récentes. Tout en entassant ses peaux tannées, en se perdant dans la rumeur de l'activité bruyante et précipitée, ininterrom­pue, de la grande entreprise, il voyait parfois une vague lueur où voltigeaient des points noirs et blancs. C'était un signe de faiblesse; ses tempes battaient plus fort. Il ne s’était pas entièrement remis de sa chute à la ferme. Lorsque ce malaise lui arrivait, il s'arrêtait alors, s'obligeant à respirer plus calmement jusqu'à ce qu'il eût retrouvé une vision tout à fait nette. Puis il repartait chercher à quelques pas les cuirs fraîchement tendus entre des piquets. "Il ne faut rien négliger, se répétait-il comme pour bien se persuader qu'il ne devait pas céder à sa femme afin de ne pas tarir cette source de revenus. Tout de même, J. pourrait abattre un peu plus de boulot ! »
Mais J., surmenée de nouveau par le labeur, les enfants, le ménage, laissait son caractère autoritaire reprendre le dessus. Ce n'était pas qu'elle fût paresseuse de nature, mais elle n'avait pas été habituée par sa famille à être sans cesse poussée par le gain et surtout à être au service d'autrui. Certes, dans sa jeu­nesse, les rudes besognes ne manquaient pas pour aider le père, mais sur leur petite terre les efforts restaient variés dans le temps. L'hiver, en général, elle secondait la mère, cousait, tricotait : simples occupa­tions renouvelées sans cesse qui lui procuraient un certain plaisir, et elle n'aurait jamais pu imaginer l'existence précipitée d'aujourd'hui.
A. descendit la grosse lampe à pétrole suspendue au-dessus de la table, l'alluma, régla la flamme et demanda à J. :
- Qu’as-tu fait dans l’hôtel ?
- Tu vois bien, je prépare le souper, je n’ai encore pas pu terminer tout le travail. Il reste quelques chambres.
Las et découragé, A. prit un ton cassant :
- Moi j'en ai déjà plein le dos de ma journée ! J’en ai assez d’avoir tout ce travail en rentrant avoua-t-il brusquement.
‑ Si tu m'aidais davantage, nous ne serions pas trop de deux pour nous occuper de l'hôtel, riposta‑t-elle.
Impulsif, A. s’énerva.
‑ Calme‑toi, ne te fâche pas, ajouta J. plus prudemment. J'ai trop de tâches, et je gagne plus que toi, reconnais‑le !

‑ Seigneur ! Et moi je ne fiche rien ? tonna A., visiblement ulcéré dans son orgueil, atteint dans toutes ses vanités sociales.
‑ Ce n'est pas de ta faute, je le sais. Tu te crèves du matin au soir, quel que soit le temps, tandis que je suis à l'abri. Seulement tu ne réalises pas : il faut étendre et ramasser le linge, aller chercher l'eau, faire les courses, les repas, vérifier les dépenses, être appelée à chaque instant à la réception, surveiller les enfants, tout, quoi...
A. grommela :
- Tu es vraiment changeante! Le mois dernier, heureuse, tu chantais et maintenant tu récrimines, et regrettes la vie que tu mènes parce qu'il y a trop d'ouvrage. Ma pauvre, tu n'auras jamais rien sans peine, dit‑il sur un ton railleur qui éveilla un éclat boudeur et fâché dans les yeux de J.. Tu plaisantes ! Je bosse dans la saleté et la puanteur, là-bas ! Et après, je travaille à ta place encore
- Ne crie pas si fort, les clients vont fuir, continua‑t‑elle.Écoute, tu n'es pas fait non plus fait pour te soumettre aux ordres d'un patron. Ici tu préserverais ta susceptibilité, ta liberté, tu ne rendrais de comptes à personne, tu prendrais des responsabilités, des initiatives.
- Quelles initiatives ?
- …On pourrait agrandir l'affaire, payer des employés.
A. sembla s'enfoncer dans un rêve très lointain.

« C'est vrai que la contrainte ne rend pas l'homme ingénieux. Je m'enlise dans cet horaire surchargé » reconnut-il en lui-même.
‑ C’est un peu vrai, finit‑il par admettre. C'est vraiment dommage que tu aies une nature si difficile. Si tu savais parler et agir sans te braquer, ça marcherait mieux entre nous. On pourrait s’expliquer avant de s’engueuler !!!
‑ Et toi tu aimes trop l'argent, sinon tu penserais aussi au plaisir de faire un métier à ton goût, de vivre sans angoisse et sans précipitation.
A., piqué au vif, se détourna de sa femme avec un air maussade. Pourtant une heure plus tard il semblait plus détendu.
‑ Tu es charmante, en fait, même quand tu te montres agressive. Si besoin est, je prierai Al.ou la banque de m'avancer la somme nécessaire pour nous permettre d'accéder à une installation hôtelière plus grande et plus confortable. Je le reconnais tu as raison. Mais je n’osais pas me lancer encore.

J. ferma les yeux, enfin rassurée. Insaisissable A., tour à tour ironique, tendre, cruel, mais capable de réfléchir au point de reconnaître ses torts...
A., après avoir bien analysé sa situation, prit rendez-vous avec un certain Winding pour l'achat d'un hôtel. Ce gros monsieur, n'avait pas tout à fait la mine d'un gentleman selon A.. Son air à la fois suffisant et insolent révélait l'homme qui commençait à se hisser assez haut dans le monde de façon plus ou moins honnête et parti de très bas aussi. Il portait un gilet de couleurs vives, une cravate voyante, une tenue des plus affectées. Il gesticulait d'une manière ridicule parce que prétentieuse. Ses mains potelées étaient couvertes de bagues comme celles d’une femme à la vie douteuse.
- Tout de même, 1200 dollars ! essaya de protester A., mais il signa tout de même les papiers présentés par ce M. Winding. Il lui tardait désormais d’être maître de son entreprise hôtelière.
- C'est un peu cher, je le reconnais ! But you don’t need to buy any furniture.
‑ Que dit-il ? demanda J. qui ne parvenait pas encore à suivre une conversation en anglais.

‑ L'immeuble a ses fournitures. Ce doit être les meubles, répondit A..

Ils revendirent leur propre bâtisse avec un bénéfice considérable et ce fut dans un joli bâtiment qu'ils s’installèrent cette fois, en ce début d’été qui gommait les dernières fleurs du printemps. Beaucoup plus grande que la première, la pension offrait assez de chambres pour qu'A. et J. eussent du travail toute la journée. L'appartement leur sembla agréablement ensoleillé, la façade de pierre, les escaliers cirés, les balcons tournés vers l’océan, accueillants. Il suffisait de se mettre sur une terrasse, au-dessus d'une rue où ne roulaient plus des bruits insupportables de charrettes, pour apercevoir un coin de la baie, bouffée d'air auréolée de chaleur bleutée. Et surtout, ils s'éloignaient des quais, des odeurs d'épices, des relents de friture, des bouges bruyants encombrés de rats, des filles sans complexes...
‑ Maintenant il nous manque l'essentiel : les clients, s'alarma A., déjà inquiet.
Mais le moment de découragement ne dura pas longtemps. Les efforts d'A. portèrent vite leurs fruits. La famille connut des soirées plus tranquilles. Et, quand l'hôtel était comble très tôt, il leur arrivait de faire venir Ma. pour leur permettre de sortir un peu à la fraîcheur qui précède le crépuscule.
Ils descendaient jusqu'à la baie, longeaient les tavernes pleines de monde autour des quais, empruntaient les ruelles du port, derrière les docks où les matelots s'assommaient de whisky. La foule grouillait, traversée de calèches et de carrioles chargées. Un brouhaha régulier accompagnait le coucher de soleil qui disparaissait, rouge, derrière eux, au-delà des collines de San Francisco. Ils admiraient alors une dernière fois les demeures et les navires.
J., attirée par l'eau, les vagues, les bateaux, appréciait aussi la douceur du climat et la beauté sereine des fins d'après-midi, mais dès que l'ombre se répandait sur la cité, le quartier prenait un aspect sordide qu'il valait mieux délaisser.
Une pluie fine tombait depuis le matin, noyant la ville dans une brume grisâtre et déprimante. J., seule à l'hôtel, relevait fréquemment la tête, guettait l'avenue passante, reprenait le vêtement d’enfant qu'elle confectionnait et regardait de nouveau à travers les carreaux. Depuis quelques semaines, A. rentrait quand elle mettait le couvert. Ce jour‑là, la table était mise et A. ne se montrait toujours pas.
‑ A San Francisco, prétendait‑il, il n'y a qu'un moyen de hâter sa réussite : il faut épater les gens et acquérir une certaine notoriété en se montrant dans les milieux qui percent.
Pour mettre en application le premier de ces préceptes, il veillait à l'installation progressive, dans les différentes chambres, d'un mobilier neuf en laurier californien, et cousait lui‑même, comme il en avait l’habitude, à la machine : rideaux, draps et serviettes. Pour le second, il cherchait à entretenir des relations utiles et tâchait d'élargir ses connaissances.
- C'est ça la vie américaine, disait‑il en guise d'excuse. J'abats ma part d'ouvrage dans la journée, il faut bien que je sorte un peu, que diable !
Le délassement, il est vrai, le délivrait de la fatigue, l’évasion l’éloignait pour un moment des soucis, des pleurs des enfants et même parfois des remontrances de J..
- D'ailleurs, j'ai bien pensé que tu ne serais pas inquiète, précisait-il devant le mutisme de sa femme.
Inquiète, non, mais furieuse. Pourquoi s'éloignait‑il de nouveau d'elle, alors qu'elle lui avait donné deux enfants ? J. découragée arrêta un instant son ouvrage. F. pour une fois jouait sagement, mais L. s’était mise à pleurer. Décidément ses cris semblaient pourchasser J. même lorsqu’elle s’isolait dans une autre pièce. Les absences d'A., plus fréquentes le soir, ramenaient les nuits d'insomnie et le lait maternel diminuait : L. avec sa bonne santé se montrait peu satisfaite et protestait à sa façon.
Quand A. rentrait, elle essayait de le questionner.
‑ Tu es désagréable à force, coupait A.. L'existence devient infernale !

Ensuite il mangeait en silence avec l’avidité qui lui était coutumière et allait se jeter sur le lit, prenant large­ment sa place. Quelques minutes après il dormait. Son sommeil si facile ressemblait à une fuite encore ! J. en attente, écoutait longtemps sa respiration régulière.
L'esprit surmené, vivant sur les nerfs, J. s'affairait dans l'hôtel en promenant son expression chaque jour plus angoissée et plus boudeuse, bousculant les objets et surtout L.. Souvent elle ne se contenait qu'à cause des clients. Ce métier exigeait une certaine dignité.
Ce soir‑là, donc, J. encore aux aguets se sentit oppressée. Elle posa finalement son ouvrage, alla à la fenêtre, l'ouvrit pour respirer un peu. Une bouffée d'air venu de l’océan, balaya son visage, des milliers de petites lumières s'allumaient, dévalant vers la mer. Les steamers avaient éclairé leurs feux sur la baie. La rue murmurait comme une personne. Quelqu'un vendait ses derniers fruits. Le vent répandait une musique gaie. San Francisco tout entière, se laissait prendre par la nuit et ses mystères.
Dévorée par une rage impuissante, J. chercha des yeux son mari au milieu des piétons, dernières silhouettes fantomatiques qui déambulaient. L'horizon noir se révélait insondable.
Soudain un craquement la fit sursauter. Cœur battant, elle tendit l'oreille et ne perçut pourtant que le bruit de la rue. Le salon sans la lampe à pétrole vivait sa pâle vie lumineuse : se calmait enfin. Mais quelques secondes après, les murs frémirent, un affreux grondement sembla tout soulever sur son passage et les enfants se mirent à hurler. F. se précipita dans les bras de sa mère. Le bébé affolé s'agita. Frissonnante, et pourtant en sueur, J. entendit distinctement des débris de verre tomber dans le salon et sur le trottoir. Puis la menace s'éloigna, le mouvement de tangage de l'immeuble cessa. A tâtons, J. chercha les allumettes, la lampe à pétrole, et comme la lumière jaillissait, elle reconnut le pas qui montait quatre à quatre les marches d’escalier.
A., inquiet, la serra inquiet et affectueux, contre lui :
- Il faut sortir au plus vite dans ces cas‑là, dit‑il simplement. Les tremblements de terre sont assez fréquents à San Francisco, mais jamais bien graves. N'aie plus peur, nous réparerons et consoliderons les fenêtres...
J., les jambes coupées, s'assit, câlinant F.. Elle sentit ses yeux se mouiller en pensant à la mort, à l’attitude imprévisible d’A. à son affection soudain révélée dans l’urgence... Brusquement elle éclata en sanglots. A. posa une main tendre sur l'épaule de sa femme. Au loin, on apercevait par la fenêtre, béante depuis le tremblement, des flammes qui se détachaient sur le ciel sombre. Le Boldevin's Theatre‑hotel prenait feu.
Pour A., l'événement s'estomperait rapidement.
Les jours, bons ou mauvais, continuaient leur course. Il n'attribuait nullement les scènes de J., de plus en plus fréquentes, à son insouciance blâmable, et les fuyait. Il se donnait rarement la peine de trouver un terrain d'entente ! Il appartenait à un milieu où l’on vivait sans se poser de question. Heureusement ses parents cohabitaient en parfaite intelligence. A. découvrait l'impitoyable violence des rapports entre deux êtres au caractère affirmé. Les paroles de J. lui rappelaient le bruit régulier et irritant de certains insectes.
A. gardait le souvenir de sa sœur aînée, tellement dévouée, et portait en lui les souvenirs en images dans sa mémoire du labeur incessant de sa mère, depuis sa plus lointaine jeunesse. Seule une épouse énergique dans le travail comme M., serviable et discrète comme An., aurait pu être sa chance dans l'existence. Dans les premiers temps de leur désaccord, plein de rancune à l'égard de J., il ressentit le désir de marcher sans but, de se perdre dans le tumulte heureux, dissipé et grossier qu'offrait la ville.
Puis, J. crut le retenir en multipliant, le dimanche, les réunions de famille. Elle invitait Al., G., Mar.. La tentative échoua vite. Il accepta les réunions de famille, mais se jeta à corps perdu, avec ses frères, qu’il entraîna, dans le jeu et la chasse. Ils passèrent beaucoup de dimanches après-midi devant la roulette ou sur les pentes boisées de Tamalpais, aux portes de la cité.
La fierté, les regards fulgurants de J., sa fidélité même lui semblaient peser lourd. Il lui en voulait de ne plus désirer de grossesse. C’était elle qui s'éloignait en réalité de lui, devenait étrangère, et il prenait pour de l'indifférence ses moindres ressentiments cachés. Si J., au début, apaisait ses tendances bouillonnantes, maintenant qu'il se croyait rejeté de son cœur, il se laissait de nouveau aller. Il n'éprouvait aucun remords à la tromper. Depuis toujours, porté par ses succès auprès des femmes, il rangeait facilement à part les sentiments, la morale et la sexualité. De ses soirées sans lendemain avec les putains, ou simplement les célibataires avenantes, il gardait le souvenir d'expériences émouvantes auxquelles il ne s’attachait pas. Pourtant ces dames, au moins, étaient souvent très belles, et toujours de bonne humeur ! Aussi depuis que Ju., toujours célibataire, se trouvait à San Francisco, A. se laissait‑il de plus en plus entraîner.

J.‑B. et Jul. avaient en effet rejoint les frères de Californie pour se lancer dans le commerce. En attendant mieux, chacun possédait un débit de boissons. J.‑B., père d'un second garçon, Alf., menait une vie rangée, tandis que Jul. continuait son existence joyeuse d’homme encore libre. A. et lui se prenaient complaisamment par le bras, se racontaient en riant aux éclats, des histoires grivoises. Al. se récriait devant les écarts de conduite que les deux gaillards dissimulaient à peine.
‑ Je sais bien, disait‑il à A., que tu te moques de l'opinion, mais songe à ta femme.
- Je pense à elle plus souvent que tu ne le crois, répondait A. en s'esclaffant. Au lit, c'est le seul endroit où elle se taise un peu.

Les exemples pour prouver que la thèse d'A. concernant la morale et l’ascension sociale, était aussi bonne que celle d'Al. borné par sa sagesse et son ardeur au travail, se multipliaient autour d'eux. La roulette, les bouges, la dissipation enrichissaient autant que le travail acharné. Si la police arrêtait tous les voyous, les manieurs d'argent, « Frisco » deviendrait vite un espace vide de toute humanité honnête. Des fortunes monumentales s'accumulaient en quelques mois. Un jeune cabaretier qu'A. avait connu possédait maintenant un des plus grands lupanars de la ville, avec une centaine d'hôtesses pour tous les prix, une dizaine de salles ornées de tentures, de velours, de canapés... Et l'honnête H., tout en continuant à promener ses charretées de linge propre, entraînait à sa suite un troupeau sans fin de moutons. Il devenait un des plus riches basques de la région et rentrait son immense cheptel dans une de ses nombreuses buanderies désaffectées, située Van Ness Avenue, l'une des principales artères de la cité. Le lendemain, il le ressortait pour le mener paître dans les abords du Presidio.
Cependant l’Amérique vivait sous un climat aussi orageux qu'A. dans son foyer. A la suite du conflit hispano-américain, l'Espagne cédait les Philippines, Porto Rico, Guam, aux Etats‑Unis et garantissait l'indépendance de Cuba. Le congrès annexait les îles Hawaï.
San Francisco s'agrandissait et en 1898 elle atteignit les 400 000 habitants.
Un nouveau bureau de poste dut s’ouvrir à Mission Street. A côté des nouveaux riches, des miséreux de plus en plus nombreux s'installaient sur les trottoirs pour y dormir. Quelques voitures, les toutes premières, rutilantes, impétueuses circulaient déjà au milieu d'un encombrement de charrettes au rythme desquelles elles supportaient mal de se soumettre.
Les salons réservés aux jeux demeuraient les seules zones pacifiques. Rien ne semblait pouvoir distraire les joueurs concentrés. Sous les lampes électriques récentes, les cerveaux se desséchaient. Les dames de pique et de carreau se montraient beaucoup plus attrayantes pour ces gars que les prostituées élégantes et parées, groupées de l'autre côté de la salle, ou que le hall décoré de fresques. Avec quelle émotion ils prêtaient l'oreille au croupier, au bruit des pièces d'or chatoyantes sous les lumières, croulant sous le râteau qui servait à répartir les gains. Dans cette atmosphère baignée de bruits de verres atténués, de voix étouffées, de musique lente, seul A. paraissait capable de se donner à tout et à rien, de jouer sans altérer son petit magot, de passer une heure avec une catin sans y laisser son cœur.

La secousse sismique ébranla cependant ses convictions.

Après ce tremblement de terre, J. avait eu du mal à se remettre de sa terreur. Au matin, suivant des yeux par la fenêtre les ouvriers qui dès l'aube nettoyaient les avenues, hypnotisée par les gravats qui s'accumulaient sur les trottoirs depuis le tremblement de terre, elle en frémissait encore. La ville, hier écrasée de stupeur, maintenant se détendait, grondait doucement en s'éveillant.
A., un peu confus, s'approcha de son épouse et voulut la consoler, l'assurer de son affection. Elle se récria :
‑ Ah non ! Ce serait trop facile ! Où étais‑tu ? Avec qui passes‑tu tes soirées? Je suis ta femme après tout, j'ai droit à des explications ...
Elle ne put achever, dut avaler une gorgée d'air et se tut pour ne pas pleurer.
‑ Ah ! constata simplement A., voilà ce qui alimente tes colères ?
‑ Cette diablesse qui t'attire, c'est une beauté évidemment ?
‑ Personne ne m'attire, voyons ! Il m'arrive de fréquenter passagèrement des putains, cela ne change rien entre nous.

« Me donner de pareilles rivales ! songea J. avec amertume et désespoir. Et cette inconscience provocante, cette franchise cynique ! » Elle n'en croyait pas ses oreilles. Des regrets, du repentir ? Aucun. L'idée ne lui viendrait même pas de chercher des excuses ! Une douleur aiguë traversa J. qui ne put cette fois retenir ses larmes. Secouée de sanglots, elle s'abandonna contre le buste de son mari, à la fois anéantie, provisoirement réconciliée et en même temps révoltée.
‑ C'est tout ce que tu trouves à dire ! Alors qu'ici l'inquiétude me ronge, seule auprès de tes enfants ! Tu ne cherches même pas une excuse ?
A., attendri et un peu penaud, la berça lentement, avec chaleur et tendresse.
- Je ne dis pas que je n'ai pas des torts, avoua-t‑il, mais tu es toi-même parfois si agressive et si distante. Je voudrais que tu saches, dès maintenant, poursuivit A. en la caressant, combien ces choses-là ne comptent guère pour moi. D'ailleurs, continua-t‑il imperturbable, tu pourrais pareillement me reprocher ce que je bois ou ce que je mange ! C’est chez moi une sorte d'instinct. Quand je suis en face d'une belle femme, prête à tout accepter, tu comprends bien... Tu me ferais jurer de ne pas recommencer… Je ne pourrais pas te le promettre !
A. crut ainsi apaiser la jalousie de J.. Le temps effacerait tout... Pourtant il renoncerait momentanément à ses longues absences.

Dans la cuisine, à côté du café chaud, il remarqua pour la première fois le bouquet de fleurs malmené par la secousse de la veille, que J. améliorait de son mieux, et une pointe de remords le perça douloureusement.

Et puis les jours s'écoulèrent, le travail s'accumulait. Ils venaient d'acheter un nouvel hôtel encore plus beau, encore plus grand, et, noyée dans la routine, J. finissait par oublier.
‑ Voyons ! Bois ton lait ! cria-t-elle, ce matin-là, à son fils.
F. s'amusait, au lieu de finir son petit déjeuner. En même temps elle enfournait une cuillerée de bouillie dans la bouche docilement ouverte de L.. De qui L. tenait-elle cette douceur un peu molle qui rendait la vie plus facile sans doute, mais qui de façon paradoxale décevait J. ? Elle ne se reconnaissait pas dans cette fillette trop tendre, trop sensible.

Au fil des mois, les enfants se transformaient, et F. était devenu un petit être nerveux, insolent même, vif comme ses parents. Il boudait souvent devant ses repas.
- C'est le tempérament de ma sœur An., aimait à répéter A. qui en voulait un peu à sa femme de ne pas l'apprécier.


- Chapitre 2 -

‑ S'ils avaient consulté un docteur plutôt que de se fier aux conseils du curé ! grommela A..
‑ L'enfant serait mort quand même, un peu plus tard seulement, répondit J.. Tu sais bien, il était très fragile.
L., le deuxième enfant de P.‑F., après deux années de frêle survie, venait de mourir à la suite de convulsions. La mort d'un côté n'empêchant pas ailleurs la vie de continuer, à P., un petit cousin, F., était né.

Cette lettre de G. rapportait avec ses joies et ses tristesses des bouffées du passé trop vite oubliées. A. se tourna vers sa femme :
- Et si nous retournions en France ? Suggéra-t‑il. Cela nous ferait du bien à tous. Qu'en penses‑tu ?
Le bras d'A. passa sur son épaule. L'appui si sûr que lui offrait sa robuste poitrine la bouleversait toujours, et ce visage dont elle chérissait même les boutons restant de la variole attrapée dans l’enfance ! Évidemment il lui plairait beaucoup, ce voyage, le premier depuis leur mariage. Incrédule, enthousiasmée, J. imaginait la vieille maison de son enfance. La reconnaîtrait‑elle ? Les souvenirs d'antan surgissaient de l'ombre où ils sommeillaient.
‑ Nous pourrions revenir avec P.. Elle a près de dix-neuf ans maintenant, rêva J..
Et L. songea A. ? Ce doit être une belle petite désormais... La ferme aussi a dû changer avec sa nouvelle grange...



Date de création : 04/01/2008 - 08:26
Dernière modification : 21/04/2009 - 20:06
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