Culture et documents
Littérature
Mon journal

Fermer Mes origines

Fermer Ma vie

Fermer Mes descendants

Fermer Anecdotes de famille

Fermer Mon métier

Fermer Mon quotidien

Fermer Mes loisirs

Fermer Environnement

Fermer Mes régions : faune/flore

Santé

Fermer Cancer et prévention

Fermer Cancer et dépistage

Fermer Cancers et soins

Fermer Cancers et pbs spécifiques

Fermer Vivre avec un cancer

Fermer Cancer côlon/grêle

Fermer Cancer des ovaires

Fermer Cancer prostate

Fermer Cancer des jeunes

Fermer Autres cancers

Fermer Santé au quotidien

Fermer Santé des animaux

Société
Voyages
Ecriture - Tome 1 Emigration

Tome 1 de mon premier roman qui a été publié en 1991

Chapitre 1


Le vent du large, quoique moins vif, fouettait toujours les pavillons français et américain. A. ne pouvait plus dormir. La plupart des passagers sommeillaient encore. Hommes, femmes et enfants, très nombreux, enroulés dans une couverture de voyage, appuyaient la tête sur les ballots les plus divers. La promiscuité de tous ces émigrants, aux corps privés, depuis deux semaines de tribulations, des soins les plus élémentaires, l’odeur du goudron et de la poussière de charbon, devenaient écœurantes.
A. secoua JB., enveloppé près de lui dans une pèlerine.
- Allons, paresseux, réveille-toi !
JB. grogna un peu et se retourna :
- Le capitaine nous a déjà fait appeler pour le boulot ? demanda-t-il.
- Non, mais il ne va pas tarder. Viens avec moi jusqu'à la rambarde respirer un peu d'air pur.
- J'arrive !
C'était la première traversée d'A. et de son frère. A. à 19 ans, faisait vraiment homme. Sa résistance avait été forgée par les années passées à la ferme. Ses bras robustes, sa corpulence harmonieuse, ses mains larges et puissantes révélaient déjà son accoutumance aux durs travaux. JB.. n'avait que 17 ans, son doux visage portait encore le duvet de l'enfance. Tous deux, accoudés au garde-corps, contemplaient l'océan, à l'infini, sous les premières lueurs de l'aube. C'était en 1887. Quel rêve plein d'espérance soulevait ces deux jeunes gens qui entreprenaient seuls, presque sans le sou, un périple vers l'inconnu?
JB. se sentait lourd, courbatu par une houle pénible et par le sentiment qu'il avait peut-être eu tort de quitter la maison de G. et la terre où il était né. Il en avait aimé le silence, le chant solitaire du coucou, les levers de soleil. Maintenant, quelque chose de profond avait changé en lui.

A. pensait à tous ces expatriés, autour de lui, qu'il ne connaissait pas et qui lui ressemblaient. L'entrepont prenait vie dans la grisaille du petit matin. Il y avait là des paysans, des ouvriers, de modestes commerçants, avec leurs épouses et leurs gosses, de nombreux célibataires aussi, entassés comme des marchandises dans cet endroit ignoble, sale, qui suscitait le dégoût. Ces voyageurs portaient de vieux chapeaux déteints, de pauvres habits noirs, râpés par le frottement, des chemises maculées, des cravates fanées, les femmes des tabliers reprisés, des coiffes fripées. Les mains des ménagères étaient usées et crevassées, celles des hommes, déformées par le labeur, semblaient ridicules dans le repos. Des groupes épars causaient près de leurs bagages ou accroupis sur des caisses; d'autres dormaient encore dans les coins, plusieurs mangeaient. Le pont était souillé par des coquilles de noix ou de châtaignes, des bouts de cigarettes, des pelures de pommes, des détritus de charcuterie et des papiers gras.
- C'est pas le travail qui va nous manquer aujourd'hui encore! grommela A..
- Espérons que pour ce dernier jour de voyage personne ne vomira. J'en serais encore malade.
- C'est un peu ton tour pour les chiottes! J'en ai marre de le faire à ta place.
Pour payer le voyage sur l'un des paquebots de la Transat, en direction de New York, les deux frères s'étaient engagés comme mousses. Ils accomplissaient, talonnés par les vexations et les humiliations traditionnellement réservées aux matelots, les besognes les plus repoussantes.
Dans le murmure général fusaient parfois des éclats de voix incompréhensibles, des rires. Les uns se trouvaient là, fascinés par l'idée de la liberté, d'autres, persuadés que la fortune les attendait sur le nouveau continent.
Le Boss tira brusquement les adolescents de leur rêverie :
- Allez, au boulot, les gars!
Il fallut obtempérer.


Soudain quelqu'un cria.
- Terre, Terre, répétèrent joyeusement quelques français. Puis ce furent des exclamations dans toutes les langues.
- JB nous sommes arrivés!

La nouvelle s'était propagée avec la rapidité de l'éclair. Les gens se poussaient sur le pont, se pressaient contre les garde-corps, se penchaient pour jeter un premier coup d'œil sur ce pays si impatiemment attendu. Certains haussaient leurs enfants sur leurs épaules ou à bout de bras. D'autres agenouillés, priaient et pleuraient. Des étrangers s'enlaçaient, s'embrassaient comme de vieilles connaissances. Dans le regard des personnes âgées brillait une lueur de joie. Tous exprimaient le bonheur de quitter le large et d'atteindre enfin le port.
Le navire s'avançait vers la statue de la Liberté que la France avait donnée aux États-Unis, un an auparavant. Muets d'émotion, les passagers contemplaient le spectacle d'abord estompé par le brouillard puis plus net, offert par la colossale dame de bronze. Elle se détachait maintenant, sur un ciel sombre et nuageux, et semblait se déplacer, de plus en plus grandiose, à la rencontre des misérables, tandis que le bateau entrait dans le goulet et se dirigeait, en réalité, vers son île, l'île de Bedloe. Conçue dans un petit village proche de Paris par Frédéric-Auguste Bartholdi, elle était déjà pour tous ces voyageurs désemparés le symbole de la liberté, la protectrice des exilés.
A. et JB. étaient séduits par l'originalité du site, par le mouvement de l'océan aux reflets verts. Quand ils avaient quitté leur village natal, ils n'avaient qu'une bien vague idée de ce qu'était l'Amérique. A une question de son père: " Sais-tu où elle se trouve? ", A. avait répondu :" Le bateau m'y conduira! ". Et elle apparaissait là, devant eux !. La confiance, la crainte se bousculaient dans leur cœur.
Tout les étonnait. Comment pouvait-on faire évoluer la masse énorme du paquebot à travers l'enchevêtrement des vapeurs à l'ancre qui se balançaient au rythme de la houle? Leur navire frôlait des coques tout en se rapprochant des immeubles de briques et des grues près desquelles s'amoncelaient diverses marchandises. Des marins couraient en tous sens, hurlaient des ordres. Dans cette situation étourdissante et malgré la moiteur de cette fin d'été, sous un ciel nuageux aux colorations changeantes, à l'architecture cotonneuse mobile, la pluie se mit à tomber.

Il bruinait plutôt. A. frissonna. Il sentait comme une humidité fraîche tomber de partout, imprégner tout. Rapidement les planchers devinrent glissants, l'eau miroitait sur les rambardes et les pièces métalliques. Ils avaient tout de même bu, A. s'en souvenait comme on se souvient de détails sans importance. Ils avaient bu au goulot une dernière gorgée un peu aigrie d'une bouteille que la mère avait glissée dans leur sac.
L'équipage continuait à s'animer. Les matelots, silhouettes opaques dans le crachin épais et blanchâtre, traînaient des caisses. On stoppait les machines, on ouvrait les cales.
A. et JB observaient un petit voilier malmené, que la houle soulevait très haut et laissait retomber. Il exécutait à son tour de savantes manœuvres pour accoster. Ils le suivaient des yeux, hypnotisées, comme si cette frêle embarcation symbolisait le tracé de leur destin. Ouf ! Elle était arrivée à bon port! Les deux frères se regardèrent. Puis il y eut une bousculade sur l'entrepont. Ils cherchèrent à se renseigner, mais parmi tous ces émigrants peu parlaient français ou même anglais. A. et JB ne comprenaient rien, ils eurent brusquement l'impression de ne pas être à leur place.
Talonnés, pressés, ils n'opposèrent aucune résistance, comme hébétés par les deux semaines en mer et surtout, sans doute, par l'inconnu qui commençait à frémir, là, tout près, comme une zone de silence traîtresse qui se referme sur sa proie.
A. songea avec un serrement de cœur à la cuisine des parents, où ils devaient à cette heure, être tous réunis.


Chapitre 2


Mariée très jeune par sa famille, à peine M. avait-elle eu le loisir de sourire à son double dans le miroir avant d'assumer les fardeaux quotidiens. Depuis, elle s'efforçait d'éduquer ses enfants selon les mêmes principes, de leur inculquer l'obéissance, l'honnêteté, le respect du labeur. Et, bien des fois, l'attitude d'A. la décevait : ce polisson, beau avec ça, malgré les quelques cicatrices laissées par la variole, ingouvernable et sans retenue, lui échappait. Elle craignait à don égard de confondre amour et faiblesse, et s'il lui arrivait parfois de céder aux caprices du fantasque garçon, elle se ressaisissait, imaginant sa silhouette évanescente suspendue au-dessus du gouffre, aspirée par le mal.
La mère pénétra dans la maison, chargée de chaudrons et d'ustensiles à laver, s'arrêta un moment pour respirer...Al. faisait ses premiers pas. Ce n'était pas un bambin difficile, heureusement. Il se promenait encore maladroitement dans la cuisine, avec sa robe ouverte dans le dos, le ventre nu. Pas question de lui mettre des culottes tant qu'il ne savait pas se maintenir propre ou se boutonner tout seul ! Il manipulait avec admiration des boîtes données par An., les remplissait de cailloux. Son long visage sévère et enfantin, absorbé par le jeu, promettait déjà une ressemblance avec le père.
Ju., assis sur la maie, jouait avec de petites pièces de bois taillées à la serpe dans une grosse bûche par PF, arrangées, façonnées et sculptées par l'habile couteau d'A.. très fier, Ju. tirait sur ces quilles improvisées au moyen de pommes de terre.. Lui aussi se montrait naturellement calme, d'un commerce facile, si sérieux et réfléchi pour son âge.
Non seuls les grands exigeaient beaucoup de peine et d'efforts, pas An., mais PF, A. et JB, malgré la réserve et la timidité de celui-ci.

Un matin, au fournil, alors que M. préparait le foyer pour la cuisson du pain, une lueur l'aveugla. Tout d'abord, elle ne sut pas s'il s'agissait de la flamme, d'un rai de soleil ou du mélange des deux phénomènes. Elle tenait pourtant à la main l'allumette, intacte. Le souffle coupé, repliée sur elle-même, étreinte par l'angoisse, elle pria avant d'ouvrir de nouveau les yeux. La clarté émanant d'un signe sensible sur le mur l'offensa encore atrocement. Elle crut voir se dessiner les contours flous progressivement plus nets, de l'image qu'elle se faisait de la vierge Marie. Était-ce une illumination intérieure, une réalité ? Ou bien ce que lui révélait son âme abondait dans le sens de sa volonté, projetait ses propres désirs pour lui dicter sa conduite... M., en effet, souhaita cette apparition avec une énergie désespérée, du lointain de son être refoulé, et elle la vit se préciser dans la lumière, vivre dans un sourire... Puis le prodige évanescent s'effaça.
Le petit tas de bûches, dans le four, attendait toujours l'étincelle...

Cet hiver-là, comme chaque année la veille de Noël, la mère partit mystérieusement à la foire de B.. Les enfants garderont longtemps, pure et merveilleuse, dans leur souvenir - car les saisons de la mémoire sont embellissantes - l'image de la M., sa cape de bure couverte de neige, la paille débordant de ses sabots. A son retour, elle avait d'abord enlevé son fichu noir et, sitôt la porte refermée, offert quelques secondes, près de l'âtre, ses mains à la chaleur réconfortante. Quand elle se retourna, son regard pétillait de malice. Elle sortit de son cabas, pour chacun, une orange, s'approcha des bambins enthousiasmés, les serra tendrement, sans parler.

Ce fut ce soir-là qu'An. choisit de se confier. La prière, la méditation et le foyer avaient éveillé en elle par leur flamme la profondeur ardente et secrète de son cœur.
- Père, Mère, il faut que je vous dise en cette nuit de Noël que j'ai choisi d'entrer au couvent.
M., le regard illuminé de bonheur, sourit. Son vœu le plus cher se réalisait. Elle avait simplement, discrètement guidé l'adolescente, tissant autour d'elle, diligente, patiente, les fils d'une trame invisible...
P. un instant sans voix, se tourna brusquement :
- Mais pourquoi, An.?
- C'est la seule vie que je désire, murmura-t-elle.
P. se leva, s'approcha de sa fille, prit son mince visage dans ses larges mains avec beaucoup d'affection.
- Tu es encore une enfant, tu ignores tout de l'existence. Tu ne peux pas te déterminer si vite.
- Si, Père, ma décision est ferme. La pauvreté, la misère guettent sans cesse les gens sur terre. Au lieu de construire un nouveau foyer destiné à combattre pour survivre, je préfère protéger et soutenir les malheureux.
- C'est cela, tu as peur de l'avenir.
- Non, pas vraiment, mais je refuse la fausseté du monde.
- Qui t'a enseigné tout cela?
- Dieu lui a sûrement parlé, hasarda M..
Pour une fois, P. lui répondit sèchement, car An. lui semblait désormais comme un insecte pris dans une toile d'araignée...
- Dis plutôt que c'est toi qui lui as mis cette idée en tête !
P. reprit après un instant de silence :
- Le labeur aussi est une prière... Écoute, An., c'est beau pour une fille de créer une famille et d'avoir des enfants.
- Tous les drôles misérables et affligés seront les miens.
Blottie au creux de la robuste épaule paternelle, An. osait s'affirmer. Elle sentit la solide poigne rugueuse et chaleureuse de son père emprisonnant la sienne.
- Tu as bien réfléchi ? Tu ne regretteras jamais ? Tu en es sûre ?
- Oui , père, dit An. en relevant la tête d'un air résolu.
P. se figea quelques secondes, pensif. Il observa une fois encore avec désarroi le regard franc et limpide d'An., et retourna s'asseoir.
L'aînée se séparait déjà de ses parents, que leur réservaient les autres?
Inquiète, An. attendait la réponse... P. dit enfin d'une voix différente, avec un accent résigné qui révélait que sa douloureuse pensée ne s'accordait pas avec les mots:
- Puisque c'est vraiment la vie que tu as choisie, nous acceptons.
An. au couvent? An. avec un déguisement comme les religieuses du bourg que les gamins taquinaient en criant :
- Une cornette ! Une cornette !
A. était scandalisé. Sa grande sœur toujours proche, au cœur accessible et compréhensif, pour laquelle il éprouvait une immense tendresse, ne pouvait pas les quitter ainsi. Il avait du mal à imaginer la séparation. Assis sur une des marches de l'escalier des chambres, son poste favori lorsque la tristesse le rongeait, son front contre les barreaux de la rampe, A. regardait la cuisine sombre, aux murs froids et gris, où s'affairaient encore An. et M.. Dans quelques jours, An. partirait et il semblait à A. que la pièce paraîtrait plus obscure, l'atmosphère terne et sans chaleur. La moitié de sa vie affective lui serait retranchée.

Le jour du départ d'An., P. attela le mulet et la famille s'entassa dans la charrette qui prit la route de V., très tôt , dès l'aurore. Chacun se taisait.
Après un long et pénible voyage, ils arrivèrent devant les hauts murs du couvent, frappèrent, un peu intimidés, et furent reçus par la Mère Supérieure. Le calme, le parloir, les grilles, le costume, témoins muets des nombreuses vies cachées, impressionnèrent A. qui crut entendre se refermer sur lui une eau profonde où sa pensée défaillit; décidément il ne s'y habituerait jamais ! Dans le silence qui semblait absorber les voix, étouffer les bruits, le garçon perçut enfin les paroles de la religieuse discutant depuis un moment avec les parents.
- Votre enfant sera très heureuse ici, la Congrégation est ouverte sur le monde extérieur. Nos sœurs mènent une existence laborieuse dans la prière, mais elles savent aussi se détendre. Le soir certaines jouent aux cartes, dialoguent comme vous au coin du feu, apprennent la musique ou lisent, selon leur goût. Vous verrez, An. sera comme notre propre fille.
L'adolescente alla revêtir la sage tenue des postulantes et le portail de la Maison du Seigneur se referma sur son sourire.
Bien vite elle devint novice, acceptant le voile blanc empesé. Puis les mois écoulés dans la méditation donnèrent à son visage une expression grave et la paix intérieure qui émanait d'elle l'enveloppa de sa sérénité. L'année même où le garde-champêtre devait annoncer avec son tambour l'élection du président Jules Grévy, An. prononça ses vœux avec 25 autres adolescentes. C'était le 2 Octobre 1879. Elle s'appela désormais Sœur R. et reçut en cadeau de sa tante Sœur Saint-P., une lingère Louis XV, vieil héritage de famille, gigantesque armoire à lourds battants de noyer, chargée de tous les souvenirs émotifs et fervents des ancêtres lointaines qui se succédèrent derrière les hauts murs de la Congrégation de V.. An. avait 17 ans... M., émue, porta un cierge à la Croix, sur le chemin du bourg.


- Il paraît que le train va passer par Cr.
- Comment le sais-tu? demanda P. à son fils.
- C'est le maître qui nous l'a dit. L'itinéraire prévu longe la route depuis B. jusqu'à S., G., M. ...
Par l'imagination A. abandonnait déjà le cours ordinaire des événements, il s'absentait, s'élançait vers une vie différente. L'énumération des villes était l'invitation, la poussée qui ébranlait sa réflexion intime. Chacun se tut. M. hésitait à changer de sujet de conversation. Elle osa murmurer :
- J'ai vu le curé, à l'église. Il m'a reparlé à propos de l'instruction de Ju.. Il assure que l'enfant est intelligent et que ce qu'il apprend à G. n'est pas suffisant pour lui. Il voudrait l'envoyer pensionnaire à Gr., chez les Frères.
- Et après nous en ferons un prêtre ! s'exclama P. excédé.

- Pourquoi pas ? riposta M.. An. est heureuse dans son couvent. Elle s'occupe des malades à domicile, comme elle le souhaitait. Dis-moi que deviendront tous nos garçons ? Il leur faudra bien une situation. Nous avons beau acheter des parcelles de terrain, il n'y en aura jamais assez pour chacun d'eux, soupira-t-elle.
- Moi qui n'ai pas mis les pieds dans une école, j'ai du mal à comprendre cela... Après tout si tu veux...
Seul comptait pour nourrir la vie du père le savoir que l'on peut acquérir au cours des ans, l'expérience. La mère, bien qu'elle ne s'en rendît nullement compte, assumait le poids de la misère commune, croyant pouvoir tisser, laborieuse, la trame du destin de ses petits. Mais déjà des mailles filaient, chacun de ses garnements venait à sa rencontre avec un visage différent, perdant d'année en année l'unité de son être qu'elle avait cru pouvoir figer à jamais.
Sérieux et appliqué, presque aussi doux qu'An., Jul. cependant obéit sans protester lorsque sa mère l'envoya, tout petit, à l'école de Gr.
- S'il fait des études, il sera foutu pour la terre comme pour n'importe quel autre boulot, avait maugréé une dernière fois P., mécontent.

Ju. cependant, était parti et ne revenait au C. que tous les trois mois. JB et A., devenus bergers, s'éloignaient pour la semaine. Et M., malgré sa force de caractère, trouvait que la ferme commençait à résonner du vide laissé par le départ des enfants...
Le chantier de la voie ferrée s'était enfin installé et les travaux commençaient. La mère avait vite compris que tous ces ouvriers, terrassiers, poseurs de traverse, porteurs de rails, chefs d'équipes, achèteraient pour manger ou pour boire. Aussi, vaillamment, presque chaque jour, allait-elle jusqu'à la voie, les bras chargés de victuailles. Cela les aidait bien à la ferme et lui permettait au retour de se procurer un peu de sucre, un savon. Sur le piètre bateau à voile où ils voguaient ensemble, elle était le vent qui souffle sans cesse, gonfle la voile et empêche d'errer à la dérive.
La construction de la ligne bouscula la passivité des deux bourgs qui se trouvèrent chaque soir envahis par une foule disparate d'ouvriers de diverses régions, hommes bruyants, grossiers, avides d'alcool, aux conversations louches, pleines de sous-entendus. Ces cavaliers des soirs de bal avaient perdu leurs visages d'enfants.
Au C., le chemin de fer devint la conversation favorite. A., qui venait d'avoir 15 ans, discutait maintenant comme un adulte, s'informait des rendements de le ferme et de l'évolution du chantier.
- Ils en sont à construire les tunnels. Il y en aura un aux P. qui mesurera 417 m et un à M. de 105 m.
- En tout cas, ce sera formidable, l'ouverture de la ligne.
Quand je vois que vous vous crevez encore à faire le trajet jusqu'à B. à pied pour vendre seulement le contenu de la charrette que peut tirer le mulet... Père, j'aimerais devenir ouvrier sur la voie.
- Pourquoi ? Ta place comme berger à la Ci. ne te plaît plus ?

- Oh si ! Ce n'est pas pour ça. Je m'y sens même très bien...
Mais le dynamisme d' A. réclamait un chemin plus abrupt, débouchant sur un monde plus concret, mieux rémunéré. Il touchait 30 francs par an, seulement, et il revenait chaque semaine mécontent, découvrant qu'il gagnait peu malgré sa peine. Il se demandait parfois s'il ne pouvait pas commencer à apprendre un métier. Et puis il avait su que les chefs de chantiers cherchaient de nouveaux ouvriers. Habile de ses mains, débrouillard, il accroîtrait enfin son revenu, et selon ses capacités !
Ses rêves d'enfant devenaient différents. L'envie d'un couteau, image évanescente, disparaissait dans le passé, déjà il convoitait une montre, fumait en cachette de son père, se mettait de l'eau sucrée dans les cheveux pour qu'ils frisent, embrassait les jolies bergères effrontées ou Ja., la fille de l'aubergiste.
- Ah ! la coquine ! Comme elle minaudait, la taille resserrée dans ses jupes mi-longues, avec l'air gentil et insolent des gamines quand elles deviennent jeunes filles ! Chaque samedi, il la croisait en rentrant de La Ci., alors qu'elle allait faire des achats. Il la suivait jusqu'à la ferme où elle se rendait, car elle acceptait volontiers sa compagnie, et ce n'était pas la première fois qu'il concentrait sa nature dans le baiser qu'elle permettait.
A., plein de fougueux vouloirs, aimait la vie et tout ce qui faisait la joie des bons et des mauvais drôles du pays.
- Mais tu es trop jeune pour travailler à la ligne, répliqua le père, il faut avoir au moins 16 ans.
- Ils n'exigent aucun papier, je suis grand et fort, je peux tricher sur mon âge.
La double volonté de puissance et de richesse d'A. prenait source dans sa misère. Simple impulsion sans but ? Ou bien son destin était de s'élever ?
- Essaie toujours, j'espère que tu ne le regretteras pas !
Le père haussa les épaules, impuissant.


Chapitre 3

A. alla trouver le directeur-adjoint, M. C., qui promit de parler d'A. à ses supérieurs.
- Quelle sera ma besogne ?
- Cela dépendra de tes capacités. Viens suis-moi.
Du chantier émanait une agréable odeur de sciure et de sève. Les employés s'affairaient. Les bûcherons débitaient le bois à fournir aux équarrisseurs. Ceux-ci façonnaient les traverses. Des hommes les empilaient ensuite de manière à laisser circuler l'air. Puis s'activaient les poseurs.
- Ces gens-là, dit M. Combes, ce sont les véritables génies du train. Ils dominent et transforment le fer comme le bois, manipulent les outils les plus divers. Il faut être très spécialisé, capable d'agencer des aiguillages compliqués, de dresser des signaux... Les débutants comme toi, nous les employons soit à tailler les piquets, soit à transporter les moellons.
Ils venaient de pénétrer dans une des multiples baraques louées par les organisateurs. Trois grands garçons de 16 ou 17 ans s'occupaient : l'un fabriquait des jalons, l'autre les peignait, le troisième les attachait et les empaquetaient. Adolescent insatiable à force de désirs, A., déjà raidi face à l'attrait d'une vie stable et rangée, jeta un coup d'œil hautain vers le passe-temps de ses camarades.
- Et pour véhiculer les pierres ? s'enquit-il en se tournant vers M. C..
Il faut aller les chercher à la carrière de V.. La charrette pleine, les gars la conduisent au PdM.
- En venant, j'ai aperçu un cheval blanc.
- Oui, c'est un de ceux qui font le transport.
- Est-ce que je ne pourrai pas devenir bûcheron ou équarrisseur ?
- Ah ! Tu toucherais davantage ! Mais c'est un dur métier, et tu n'as que 16 ans. Il faudra voir avec M. Jo. le chef de chantier.
A. fut embauché sur le tronçon de la ligne B.S..
- Je me sens capable de travailler à la voie, avait-il dit à M Jo., qui présentait des traits durs et s'exprimait d'une voix sèche.
- Alors tu ne resteras pas sans boulot, répondit-il simplement en roulant une cigarette. Tâche de bien réfléchir, je ne transige pas sur l'ouvrage mal fini.
- Je ferai de mon mieux.
- C'est bon.
Il encaissait maintenant 3 francs par jour, un rêve ! Mais c'était trop de labeur, il s'exténuait.
- Ils me le font bien gagner mon argent ! se plaignait-il à la ferme, réalisant ses limites.
Son dynamisme orgueilleux, son besoin d'action heurtaient la première difficulté de son existence encore juvénile.
Il haussa les épaules et se braqua un peu plus farouchement lorsque son père rétorqua :
- Il ne fallait pas prétendre que tu avais un an de plus !
A. n'était d'ailleurs pas arrivé au bout de ses peines. Avec le gel, ses mains se raidirent, se gercèrent et se crevassèrent. Malgré cela, il devait découper les traverses, les charrier et les entasser. Sans compter que Jo. ou B. trouvaient perpétuellement le moyen de le rabrouer. Les copains qui trimaient avec lui l'encourageaient :
- Tu t'y habitueras. Les chefs de chantier sont toujours des salauds. C'est nous qui construisons la ligne; ils observent, critiquent, gueulent, mais c'est quand même eux qui encaissent le plus de pognon...
L'idée de comparer les grands et les petits, les riches et les pauvres n'était jamais venue à l'esprit d'A.
- C'est vrai que nous sommes cons, pensait-il.
Et peu à peu, la révolte se traça un chemin en lui. Le règne des patrons l'insurgea, le poussa à faire volte-face; une envie de se hisser à leur place germa dans son for intérieur. M. ne s'y trompait pas, elle devinait le désarroi de son fils quand il rentrait, le regard sombre, et allait s'asseoir sans un mot, au coin du feu ou sur son escalier, loin du misérable cercle de lumière diffusé par le calel. Il y recherchait abri, tiédeur et repos, comme dans la féconde tendresse du cœur chaleureux et énergique de la mère dont la présence l'apaisait doucement, délivrait ses rancunes, libérait ses confidences.
P. répondait, philosophiquement :
- Mon pauvre enfant, l'univers est plein de saligauds. Que feras-tu dans l'existence, toi qui t'emballes pour si peu ?. Il y a quelques mois, le train te paraissait formidable, mais je constate que tu ne veux plus t'y épuiser ! La ligne, en quelque sorte, tu préfères la laisser poser aux autres !
A. s'esclaffa de bon cœur devant la logique imperturbable du père.
- C'est un peu vrai ce que vous dites là, avoua-t-il, soudain inquiet.
- Au fond, tu as raison, ce n'est pas un boulot d'avenir. Le chantier terminé, il y en aura pas mal qui seront sans embauche, il te faudra trouver une place, avant que tous les jeunes du pays s'y précipitent. Qu'aimerais-tu faire ?
- Je pensais devenir tailleur.
- C'est un bon métier, mais il de mande de la minutie et de la patience. Je ne sais pas s'il te conviendra. Finis l'année au Chemin de fer; après nous verrons.
L'épreuve enrichit A. qui prisa fort tout de même de pouvoir acheter sa montre et offrir peu après une horloge à la M., avec cette petite fortune amassée à la sueur déjà chargée d'amertume de son front. Dans la cuisine, la pendule comtoise vint s'aligner contre le mur blanchi à la chaux, à côté de la maie et du vaisselier, son tic-tac souligna parfois les longues bouderies harassées. A. l'écoutait alors soudain avec un certain plaisir, celui d'avoir pu concrétiser l'océan d'affection qu'il vouait à sa mère.
En dépit de tout, le chantier progressait vers S.. L'hiver s'en était allé. Les ouvriers l'oublièrent vite, maudissant peu après la chaleur.

Les foins n'avaient rien donné cette année-là, par suite de l'insuffisance des pluies de printemps. Les blés, saccagés par de violents orages, fournissaient tout juste la farine nécessaire au foyer. Les grappes de raisins, privées des riches rayons de soleil qui habituellement doraient leurs grains en automne, n'approvisionneraient pas la cave en bon vin...
Chacun, bientôt, rechaussa ses sabots et certains soirs, au fond du lit, la chaleur laissée par le moine chargé de bassiner les draps fut appréciée. Le père subissait l'interminable saison froide avec inquiétude. La crainte du lendemain non assuré, malgré la découverte par la truie de quelques truffes, alimentait ses colères.
Et maintenant l'A. qui venait de quitter sa place !
- Nom de Dieu ! Je vais l'occuper moi, en attendant qu'il ait un autre emploi. Pour commencer, je l'emmène demain à B. C'est jour de foire, il verra si le métier d'agriculteur est plus reposant que le travail sur la voie !
Sa conscience populaire végétant dans la médiocrité admettait difficilement la recherche active d'un mieux-être. Il ne voyait dans l'attitude de son fils que l'inconséquence absurde d'un adolescent paresseux.
Les marchés de B., chaque mois, jouaient dans la vie du C. un rôle considérable. Il fallait se lever avant l'aube, charger sur la charrette tous les produits à écouler, atteler le mulet, se frayer un chemin dans le noir enveloppant de la nuit et se guider avec une lanterne. Les pas de la bête soulevaient sur la route une traînée de poussière qui ne se distinguait pas encore, mais piquait les yeux et les narines. Des familles entières se dirigeaient vers la ville à pied. Elles ressemblaient, dans l'obscurité trouée par les falots, à des ombres immatérielles que seuls rendaient réelles les bruits de toutes sortes : cahots des roues de chars à bancs, meuglements de veaux tirés par le licol, grognements divers, cris, exclamations, jurons... L'odeur des animaux et des volailles mortes s'imposait.
A. garda de cette foire une image intérieure qui ne ressemblait en rien à celle du père. Elle évoqua pour lui l'activité, le tumulte étourdissant avec, à l'arrière-plan, les plaisirs défendus que proposaient les forains.
- Alors, interrogea P., c'est passionnant les marchés en plein air ?
- Ne vous fâchez pas, père. Je sais que vous travaillez dur, mais la ferme n'est pas pour moi.
Il cultivait déjà le sentiment de son rôle personnel dans la production ou la bonne marche de la propriété. La participation ne lui suffisait plus, il convoitait un bénéfice...
- Je voudrais essayer, comme je vous l'ai déjà dit le métier de tailleur.
- Toi qui es incapable de rester entre quatre murs sans avoir envie de casser quelque chose, je me demande ce que tu feras dans l'atelier !
La mère, en femme de bon sens, s'interposa :
- Laisse-lui sa chance. Demain j'irai avec lui voir à M. ou à Cr. s'il n'y aurait pas quelque artisan en confection qui chercherait ouvrier.
Elle maugréait intérieurement, car le père, trop exigeant sur les prix, avait ramené les porcelets. Elle regrettait de ne pas avoir été à B.. L'année précédente, elle avait dû éloigner son mari pour vendre les porcelets à prix réduit. Il fallait bien vivre !
A. jeta à sa mère un regard reconnaissant. L'admiration émue qu'il éprouvait pour elle grandissait depuis qu'elle acceptait même de rembourser les rares petites dettes que PF. et lui faisaient à l'auberge, en cachette du père. Elle lui offrait sa confiance, le cœur de l'adolescent encouragé se dilata d'espérance. Mais la tendresse maternelle blessée fit soupirer M.. Plus le temps passait, plus son fougueux garçon lui échappait avec son caractère indépendant, son penchant prononcé pour le refus des sentiers battus. Comme il s'éloignait désormais, le garçonnet parfois rétif et désobéissant, il est vrai, mais si câlin, qui l'accompagnait au village ou gardait les chèvres, pendant que P. s'activait aux champs avec l'aîné ! Était-il possible qu'il eût changé si vite ? Elle ne le reconnaissait ni au physique, ni dans la manifestation de ses idées païennes chargées de révolte ou avides d'aventures. Elle regarda ce fils aux cheveux blonds, aux yeux marron, au teint bronzé par l'air de la campagne, qui s'affirmait de jour en jour...
Il faut dire que depuis quelque temps, lorsqu'A. apercevait un gars se promenant avec une amie, la tenant intimement par la main, cela lui tournait l'esprit et, chose curieuse, au lieu de penser aux demoiselles qu'il avait déjà séduites avec une facilité dont il se montrait satisfait, il évoquait l'ancienne bergère de chez D., la Je.. Il vivait intensément les premières irruptions des sentiments amoureux et, à l'âge où la passion convoitait tout ce qui portait jupes et cotillons, un surprenant besoin d'idéal avait élu dans ses rêves celle pour laquelle, dès 7 ans, il grimpait aux arbres, à la recherche des cerises rougies précocement par le soleil, tout à la cime. Qui sait ? L'amour qu'il ne connaissait pas encore avait peut-être le goût des fruits ? Pourquoi Je. ? Sans doute gardait-elle à ses yeux la pureté de l'enfance, la sincérité d'An... Je. prêtait-elle attention aux jeunes drôles ? Une pointe de jalousie lui transperça la poitrine.
Il travailla avec son père jusqu'à la tombée de la nuit. Quand ils rentrèrent, la maison était éclairée. Ils utilisaient depuis peu une lampe à pétrole suspendue au manteau de la cheminée. La pièce paraissait plus claire, mais les poutres du plafond demeuraient sombres, presque noires. A. prit un pichet, alla le remplir d'eau à la citerne, puis monta aux chambres. Il retira sa chemise imprégnée de sueur, vida le contenu de son broc dans la large cuvette de faïence, sur la table de toilette recouverte d'une plaque de faux marbre, et se débarbouilla vigoureusement avant de remettre des vêtements propres. Puis, fourbu, désemparé, il s'allongea en attendant le repas.
Bientôt il entendit le pétillement du feu que sa mère ravivait, celui de la lanterne que le père prenait à la main avant de rejoindre ses bêtes, il flaira l'apéritive odeur de la soupe, du pain taillé dans la miche fraîche... Où donc son cœur et celui des siens puisaient-ils leur simple bonheur ? Dans les rares paroles et les sensations qui touchent aux fibres profondes de l'être...
Sa pensée dévia vers son avenir. Il ne savait pas au juste quelle idée le poussait à devenir tailleur. Il repassa dans sa mémoire et analysa les différents métiers qu'il pouvait observer dans le bourg; le maréchal et son ouvrier, l'un battant le fer, l'autre attisant la forge. Torses nus le plus souvent, devant le brasier ardent ils ressemblaient à des diables; le forgeron précipitait de toute sa force, à tour de bras, ses coups de massue sur l'enclume énorme. La fournaise d'enfer du gigantesque fourneau projetait sur les murs de grandes ombres inquiétantes. Lucifer, malgré sa vigueur n'attirait pas particulièrement l'adolescent. Il fallait une forte musculature pour accomplir ce labeur dur et harassant.
Il s'imagina au milieu des petits artisans du village : le scieur de long, le tisserand, le hongreur, le rétameur ou le ramoneur. Tous ces gens vivotaient plus ou moins, tandis que les couturiers, eux, habillaient les riches, et les cordonniers les chaussaient.
A. était-il fainéant, comme le prétendait son père ? Pas vraiment... Pour le moment, il se voyait surtout désorienté, embarrassé, écartelé entre son attachement pour les siens et l'appel intérieur, puissant, d'un renouveau. La terre du C., qu'il aimait tant , se passait bien de lui depuis près de dix ans. Il réalisait son inutilité, même quand on l'obligeait à participer aux travaux des champs. PF, déjà, tranchait, résolvait les menus problèmes, prenait les décisions avec P.. Qui aurait pensé à consulter le cadet ? L'argent rentrait, tant bien que mal, chacun croyait que tout allait pour le mieux. L'insatisfaction, le mécontentement pourtant envahissait A. La mère, parfois s'en rendait compte. Plus intuitive que P., elle comprenait toujours si bien... Un autre est né avant vous, songeait A., et il a la propriété. Le C., bien sûr, n'apportait pas la richesse, mais il restait le lieu où tous avaient pris racine, le gîte des rêveries primitives découvrant le monde, la marque première de la mémoire, ineffaçable, s'estompant sans jamais disparaître au fil des années. Après tout décréta A., pourquoi serais-je jaloux ? Les récoltes sont maigres et demandent beaucoup d'efforts. Les lopins recouverts de cailloux s'épuisent, agressés l'été par le soleil torride, l'hiver par le gel, toute l'année par le rendement excessif que leur réclame le noyau familial.
Sans cesse faudrait-il lutter contre l'indigence ? A. évoqua la misère de certaines périodes, son maigre pécule de berger, le maître avare des MR, les brimades des chefs de chantiers quand il travaillait sur la voie, la besogne exigée par le père de l'aube à la nuit... Il crut comprendre sa révolte. Il n'était rien parce qu'il restait soumis. Il sentait en lui quelque chose d'incontrôlable, sans limites, qui l'incitait non pas au mal, mais à s'affirmer. Il songeait à incarner " quelqu'un de bien " , comme on dit dans le pays, à se dépasser
lui-même. Du bas de son échelle sociale, l'enfant-homme laissait errer sa pensée vers des sentiments de domination, des visions d'excellence, d'éclat transcendant, de fortune.

Au dernier recensement, 1897 habitants furent comptabilisés à G.. La population avait augmenté à cause de la construction de la voie qui se poursuivait doucement, mais inexorablement. Les chantiers nécessitaient une main-d'œuvre abondante. De plus, il fallait, depuis que les tunnels se creusaient, enlever les déblais et entasser manuellement sur des fardiers. Les travaux prenaient aussi du retard à cause de la lenteur des livraisons de matériel.
An. semblait avoir atteint la certitude intérieure sans avoir épuisé sa jeunesse en luttes morales et spirituelles.
Ju. continuait ses études et les appréciait. Pourtant son caractère affable se transformait et se révélait moins soumis. Dès qu'il restait au C., il éliminait de son vocabulaire les mots choisis et recherchés de la communauté des Frères et adoptait le parler un peu grossier de ses aînés. Son comportement prouvait qu'il connaissait parfaitement les bonnes manières, mais il se donnait bien de la peine pour se rebeller contre elles et acquérir son indépendance ! P. riait en s'adressant à sa femme :
- Tu auras beau persévérer, tu ne réussiras pas avec lui ! Tu n'en feras pas un curé ! Quand il vient au C., il ne veut même plus aller à la messe. Il trouve qu'il y assiste bien assez à l'école de Gr..
- Cela n'a pas d'importance, il peut encore changer et ce n'est pas peine perdue, car il pourra être fonctionnaire ou employé. Tu t'inquiétais de la même façon pour A.. Mais tu vois, il a enfin la place de tailleur qu'il désirait. Il va apprendre le même métier que JB..
En effet, malgré les avertissements inquiets du père, M. avait trouvé un emploi chez Mo., à C.. Malheureusement, très vite, A. regretta d'avoir choisi cet apprentissage trop minutieux qui ne convenait pas à sa nature expansive. Le patron se plaignait...
- Cela ne durera pas longtemps, rétorqua P.. Ce gosse est instable. Tu vas bientôt le voir revenir réclamer un autre boulot. Je me demande ce que nous en ferons !
- Tu pestes toujours contre lui parce que sa personnalité ne ressemble pas à la tienne.
- Peut-être... Mais moi j'ai toujours appris à bosser honnêtement et d' arrache-pied. Le modeste bien-être acquis, nous le devons au labeur, et non à des rêveries et à des discussions oiseuses. Tu le défends sans cesse comme si c'était ton préféré. Je crois, moi, que nous devrions surtout exiger davantage de lui.
M. haussa les épaules. Elle savait déjà combien la main de P. s'abattait avec dextérité. Il décelait l'éveil des sens chez chacun, la paresse, avec la cruelle perspicacité propre aux caractères un peu rustres. La mère comme le père imposaient à la famille un climat moral, différent, mais intègre. P., par sa méthode violente, visait à inculquer à ses gamins un courage viril et soumis, enchaîné au cycle des saisons qui continuaient à se succéder depuis des années autour de la maison.


Chapitre 4


Dès juin, les dernières gouttes d'humidité imprégnées dans le sol s'évaporaient. L'herbe se desséchait, les fleurs plus tardives se recroquevillaient, étouffant les ultimes senteurs qui embaumaient les soirs de printemps, tout grillait rapidement. Le village, là-bas, sorte d'horizon, vague et mystérieux, tremblait sous les vapeurs, écrasé par une atmosphère torride. Juillet battit son plein, les blés mûrirent rapidement.
A., énervé de chaleur, éprouvait une soif insatiable. Depuis qu'il avait quitté Mo. de Cr., P. l'occupait à sarcler les semis du jardin, à suivre pas à pas son frère pour lier les gerbes du blé étendu, couché par la faucille.
- C'est tout à fait correct, appréciait le père, pourtant avare de compliments. Dans les fermes où tu iras moissonner, on sera content de toi.
A. œuvrait avec des gestes presque aussi experts que ceux de PF. et ligaturait les tiges des énormes javelles. Derrière eux, la M. et Al. glanaient un à un les épis échappés aux moissonneurs.
- Finalement, tu as l'air plus habile dans le travail de la terre que dans toute autre besogne, conclut P.. Il te faudrait chercher une place de métayer.
- Jamais je n'abandonnerai à un propriétaire la moitié de mon labeur !
- Pour quelle raison ?
A. ne savait pas au juste, mais quand les pièces glissaient dans sa poche, même infimes, se dressaient en lui une vigueur fantastique sur laquelle il prenait appui, un besoin vital dont il ne pouvait se séparer, et il marchait plus fier qu'auparavant.
- Quand tu auras quelques économies, reprit le père, tu pourras acheter du bien et avec la part que te doit PF., tu auras ton domaine.
- Je ne veux pas être le serviteur des autres, cela peut durer indéfiniment. Je préfère essayer un métier différent. Je connais du monde à Cr. maintenant, je trouverai un emploi. Et puis je voudrais m'enrichir.
Il restait persuadé qu'il saurait faire fortune, s'habiller avec chic, regarder de haut, mais avec tact et discrétion, comme les messieurs des villes. Son plaisir serait intense, son quotidien un art d'exister, de choisir, d'apprécier, d'offrir. Les cités bruyantes et bourdonnantes le tentaient désormais, comme l'attrait de la vraie vie. Il brûlait de s'y perdre, d'y succomber avec ivresse, mais l'horizon de ses désirs paraissait provisoirement bouché, à moins qu'il n'appartînt à l'utopie, comme le pensait P..
- Beau programme, ironisa celui-ci. Comment t'y prendras-tu ?
- Je suis vaillant, plus que vous ne le pensez ! Bien sûr, je trimerai, mais pas pour des sommes dérisoires !
Un instant l'image d'An. dans sa congrégation aux murs nus l'effleura. Il se demanda, un peu honteux, si chacun vivait pour soi ou si la pauvreté volontaire de sa sœur devait servir à équilibrer la balance de ses souhaits. Pourtant il insista :
- S'il le faut, j'irai à B. ou à L..
L. lui semblait alors au bout du monde. Le malaise entre le père et le fils se transformait peu à peu en dispute, P. sentait une sourde colère gronder en lui, l'envahir.
- Partir ! Tu n'es pas bien à G. ? Et où logeras-tu ?

- Père, ne grondez pas, j'essaierai de me débrouiller. Pour le moment je vais me contenter de Cr.. D'ailleurs ce n'est pas la région que je n'aime pas, c'est la misère.
P. eut un rictus amer.
- Elle te poursuivra partout !
A. ne trouva rien à répondre dans l'immédiat.

Ce dimanche-là, le jeune homme avait envisagé de revoir l'oncle de P.. Une idée le perturbait : qu'était devenue Je, la petite bergère de chez D., depuis tant d'années ?
A. poussa la porte et pénétra dans la grande pièce du bas. Le chien, allongé dans la cheminée, la truffe dans la cendre tiède, tourna nonchalamment la tête vers lui et, le reconnaissant, bien affable, remua doucement la queue. Assis dans le cantou, l'oncle F. pelait soigneusement ses châtaignes, enlevait en se brûlant un peu les doigts, une à une, les écorces lisses d'un brun vernissé, poussiéreux, dont le pelucheux intérieur s'imprégnait de la couleur grisâtre du foyer.
- Tiens, te voilà ! dit-il joyeux.
Il embrassa A., puis se pencha vers le feu, écarta la braise du bout de son tisonnier et tendit quelques fruits charnus et farineux à l'adolescent.

- Merci beaucoup, répondit celui-ci.
- Alors c'est la Je qui t'intéresse ? demanda l'oncle, taquin. Tu as raison... C'est une belle drôle, sérieuse et gentille. Tu la rencontreras au lavoir de Ma....
A. n'hésita pas à revoir la jolie bergère. Il la surprit en effet au bassin, là, à quelques pas de lui, grande, bien faite, les manches retroussées faisant voir ses bras dont la forme et la couleur mate laissaient deviner le charme encore juvénile de son corps. Il l'observait et il n'aurait su dire pourquoi elle le fascinait dans ce cadre propre à P. qui reprenait pour lui un peu de l'intérêt délicieux qu'il lui accordait autrefois, éclairé par le souvenir et la présence de Je. confondus dans le même espace-temps. Quand elle se redressa, il vint vers elle, aimable et enjoué. Il reconnaissait son visage, le regard franc et bon qu'il avait tout de suite apprécié. Je. lui rendit son sourire et s'arrêta de brosser et blanchir pour l'admirer à son tour. L'allure désinvolte, sa chemise immaculée des dimanches largement ouverte sur sa poitrine, il apparaissait si beau et si sûr de lui, dans sa démarche et dans son port altier, presque majestueux ! Lorsqu'il s'approcha encore, elle lui tendit une main usée par les lessives, mais il ne la vit pas. Il la pressa chaleureusement en signe d'affection et la garda dans les siennes. Superbes, tous les deux sentaient le sang de la jeunesse circuler, envahir, inonder leur cœur. Sans doute A. ressentait-il en ce moment l'apaisement agréable de ses doutes, de ses douleurs.
Oh ! Un gars de la ville ne l'eût peut-être pas trouvée très fine, mais son teint frais, ses charmants cheveux bruns dont quelques mèches rebelles et ondulées sortaient du bonnet restaient des plus avenants. Ses seins fermes pointaient malgré la rudesse de l'étoffe qui enserrait ce buste plein de promesses.
- Tu es devenue adorable, lui avoua-t-il enfin.
- C'est une taquinerie ? demanda-t-elle, rougissante.
- Pas du tout ! Tu l'étais déjà petite fille.
Je. s'épanouit, puis soudain baissa la tête pour s'essuyer à son tablier, un peu mélancolique, malgré le compliment, n'y croyant pas.
- Tu vois, dit-elle simplement, je lave.
En réalité, elle venait souvent en ce lieu pour y oublier la tiédeur écœurante de sa misérable demeure où elle retournait tout de même, chaque soir, avec résignation, semblable à la bête harassée et avec pour seul plaisir celui d'y retrouver sa mère. La malheureuse veuve, sur la triste galère où son unique enfant et elle ramaient ensemble, était la silhouette sculptée dans l'étrave qui fend les flots, l'énergie, l'affection. La figure de Je. s'éclaira de nouveau. A 8 ans, elle souriait ainsi, songea A.. Il réussit à accrocher son regard. Leurs pupilles dilatées se fixèrent quelques secondes. La gorge contractée, A. la prit aux épaules et lui murmura :
- Je désirerais te rencontrer plus souvent, Je..
- Moi aussi, répondit-elle dans un souffle.
Il resserra son étreinte et l'attira un moment contre lui, heureux.
- Je reviendrai dimanche prochain, promit-il.
Il remarqua que les lèvres de la lavandière tremblaient. D'un coup d'œil, A. caressa le corps souple, c'est alors qu'il s'arrêta sur les gerçures. Hypnotisé, il les observa, boursouflées, rougies, béantes. Une sorte de terreur passa dans son esprit rebelle aux marques de la pauvreté. Il rejoignit son moi révolté face à l'indigence du village et de ses habitants. Par les crevasses entrouvertes, son amour tout entier avait glissé comme une eau. Il lui semblait qu' engagé sur une pente enneigée, il perdait conscience dans la vertigineuse descente qui dissipait d'un seul coup le moindre sentiment de pitié. Il se tourna vers le paysage familier avec le vague souhait d'y chercher un appui.
Puis il revit les beaux yeux, discrètement affligés. A. fit un effort sur lui-même et s'éloigna pour échapper à la tentation de ces iris veloutés, marchant à pas lents sur le chemin caillouteux où la vase croupie de l'écume du savon s'étalait et laissait parfois des flaques bouillonnantes. La journée s'annonçait pourtant splendide, une bouffée de chagrin envahit sa sensibilité versatile.

La semaine suivante, A. ne se présenta pas à P.. Une quinzaine de femmes travaillaient autour de la fontaine publique lorsque Je. vint tremper son linge sur la surface encore miroitante, limpide et fraîche, du grand réservoir de pierre. De toute évidence, la bergère, parée, attendait l'appréciation d'A.. Plusieurs heures après, les larmes ruisselaient sur son visage. Je. considéra ses mains meurtries et son image déformée par le miroir souillé. Elle savait déjà qu'elle ne reverrait jamais le jeune homme.
La période des champignons passa, emportant avec elle l'odeur de la bruyère en fleurs, des cèpes dénichés sous les feuilles, des matins humides de rosée.

La joie de la poursuite du gibier suivit. Les chasseurs étaient peu nombreux, car le permis coûtait cher. Mais chaque foyer possédait son fusil à piston pour tirer occasionnellement dans les taillis, derrière la ferme ou dans son bois, le lièvre au gîte. Quand P. ne décrochait pas l'arme pendue à l'entrée, A. partait avec JB., PF., ou seul, pour de longues promenades, avec Rita le chienne, à travers les arbres flamboyants, couvrant peu à peu le sol d'un tapis mordoré. Le temps restait exceptionnellement chaud pour la saison d'automne, même si la nuit tombait de bonne heure. Des lapins s'engouffraient dans les taillis et parfois un oiseau effrayé s'envolait.

Malgré ses efforts pour ne plus songer à Je., A. évoquait le magnifique regard tendre et pensif, les mèches folles qui s'évadaient de la coiffe et le corps souple, dont le souvenir faisait passer dans le sien des sensations jusqu'alors inconnues. Longtemps il dissimula au plus profond de lui-même la candide passion qu'il refoulait comme la misère. Riche, il n'aurait pas hésité à fréquenter Je. pour guérir ses gerçures. Mais que pouvait-il lui offrir ? Les autres amours fugitives que lui inspiraient sa santé, sa jeunesse, sa fougue n'avaient rien d'une ardeur continue, indivisible. Le vide de son cœur adolescent encore instable cherchait à se combler par une infinité d'attirances successives, éphémères.
Il se tournait vers des objets différents : la Gi. qui se rendait à l'école des Sœurs, la Cl. aussi qu'il revoyait chaque dimanche, la Ja., pimpante et gracieuse dans ses jupes de lainage, ses vestes de drap et ses souliers à larges lacets. Mais le mot amour ne prenait dans ces cas-là d'autre signification que l'exaltation physique, l'orgueil de maîtriser une proie et peut-être, au-delà, une curiosité naturelle, profonde, douloureuse et sans limites qui combattait son frein moral. Il allait de plus en plus souvent au bal de l'auberge où il faisait quelques petites dettes pour pouvoir danser avec elles, les étreindre... G. possédait bien de nombreuses granges et des meules où il aurait pu épancher son indiscrétion, pousser un peu plus loin son approche du corps féminin. Il n'osait pas encore, mais tout son être le portait vers les belles demoiselles appétissantes, enveloppées dans une toilette savamment composée. Déjà ses désirs comme ses regrets, il ne cherchait pas à les analyser, mais à les satisfaire ou à les détourner.
A. venait de s'asseoir à la lisière d'un de ces bois de chênes qui couvrent les versants du Causse. Rita, allongée sur la mousse grise à quelques pas, fixait le garçon avec attention. Elle semblait impatiente de repartir à l'affût des animaux qui foisonnaient alentour. Le jeune homme avait appuyé le vieux fusil du C. contre un tronc et, le menton posé dans ses mains, il s'abandonnait à une étrange méditation.
Son esprit errait par-dessus le terrain couvert d'arbustes et de genévriers qui s'abaissait en pente douce vers le bourg, laissant voir les champs, les jardins, les maisons et le clocher d'ardoises de l'ancienne église. Le soleil brillait et jouait parmi le feuillage d'un jaune doré. Une paix profonde régnait, troublée seulement par les coups de marteau du forgeron sur l'enclume. A., une fois de plus, se sentit partagé entre l'attachement immense qu'il vouait à ce panorama et la volonté de découvrir autre chose qui lui permettrait de sortir du rang, de transformer son paysage mental, lequel modelait jusqu'à ses sentiments, figeait toute évolution. En effet, il restait convaincu que ses souffrances, ses pensées, comme ses oppositions, portaient toutes la marque indélébile de ses origines. Le visage de Je., qu'il croyait imprimé dans sa mémoire depuis l'enfance, en réalité se composait, s'enrichissait, se nourrissait de l'idéal féminin transmis par sa mère et sa sœur. Du reste, désormais, se superposait peu à peu à l'ancienne image le dernier tableau où Je. apparaissait tantôt sur un fond champêtre au bord de la fontaine, tantôt prisonnière de la laideur où la maintenait parfois la révolte d'A.
Rita toucha de sa truffe humide ses genoux. A. la caressa et, ramené à la réalité, se remit en route. Déjà la chienne battait les fourrés.
Quand il rentra, la nuit tombait. Dans la cuisine le couvert était mis. A. déposa sur la table un lièvre. Le père passa la main sur sa nuque en signe de reconnaissance, mais cette tendresse sembla irriter A.. Avec une impression de mauvaise humeur, il enjamba le banc et prit place à côté de P..
- Père, je voudrais vous dire que dès demain je partirai pour L. ou même plus loin. C'est dans les grandes villes qu'il me faut chercher de l'embauche.
L'instabilité, la fougue et la fantaisie d'A. inquiétaient de plus en plus le père. Une maladie fiévreuse s'emparait de son fils, une nostalgie d'un pays qu'il ignorait, où tout devait être beau, riche, tranquille, une attirance vers une contrée qui ressemblât à ses caprices intérieurs, à son élan fou vers la liberté.
Cesse de raconter des bêtises. Que feras-tu de plus à L. ?
- Je connais une profession maintenant. J'y trouverai enfin l'emploi qui me convient et c'est une grosse agglomération : je serai payé davantage.
A. avait, en effet, découvert le secret des cordonniers, à C.. Malgré un long apprentissage, depuis quelques semaines il maniait correctement, et même avec souplesse, les outils. Son patron, M. G., petit à petit, lui laissait exécuter des travaux plus difficiles. A. se montrait habile. Au C., où chacun n'avait jamais porté que des sabots, tous admiraient les souliers aux semelles garnies de fers, aux montants soigneusement cousus, qu'A. ramenait de temps en temps. L'ouvrage ne manquait pas dans ce domaine, des ressemelages aux chaussures neuves ! Mais hélas ! quel travail de gagne-petit encore ! Son maître se consacrait le plus souvent à des socques vils et grossiers, faisant voler autour de lui les copeaux, du matin jusqu'au soir. A., lui, voulait seulement dominer le cuir et se persuadait que cette activité manuelle serait plus noble, mieux considérée. C'est ce qu'il avait toujours le plus ardemment désiré chaque fois qu'il devait traîner ses galoches. Le fils du maire et aussi celui du notaire, à l'école, marchaient sans bruit sur les grandes dalles inégales, alors que les paysans occasionnaient un tapage assourdissant avec leurs socques de bois.
M. entrait, portant un volumineux bidon de lait dont le ventre argenté pétilla par endroits sous la lumière diffuse. Elle secoua sa robe pour entraîner la chute de quelques brins de foin et appela PF. et Al. qui se chamaillaient à l'étage.
-
A table, les enfants ! Ne tardez pas !
Elle plongea la louche dans la soupière fumante et remplit les assiettes d'un velouté onctueux de légumes écrasés. perdu dans son rêve, A. avala son potage. Il ne prononça pas une parole. Les deux autres garçons, joues gonflées, soufflaient sur le bouillon pour le refroidir. M. prit peu à peu conscience du silence sournois qui s'élargissait autour d'eux. Elle regarda P. transformé en statue. L'air contrarié, il détourna la tête et se servit de choux au lard, se coupa un morceau de pain, replia son couteau et mangea en songeant à ce fils qu'une sève neuve irriguait et qui symbolisait la négation de toutes ses
idées reçues. Puis il s'essuya la bouche d'un revers de main. Après avoir peu à peu retrouvé son calme et mûri sa réponse, il s'adressa à A. :
- A L., il te faudra payer une pension et, tout compte fait, tu ne gagneras pas plus.


Chapitre 5

A. déchiffra sur la porte, à demi-effacé, le mot " cordonnier ". Il fallait descendre trois marches inégales, décorées d'une mousse grise, pour entrer dans une vaste pièce où le soleil n'avait sans doute jamais pénétré. Comment des souliers qui étendaient le monde des convoitises enfantines, les sensations d'orgueil, de légèreté, d'espace, pouvaient-ils se fabriquer dans un endroit triste et sombre ? Ils méritaient le privilège d'un lieu éclairé par le soleil et la joie : véritable sanctuaire du culte de la beauté. Au fond de l'atelier un personnage joufflu à l'aspect tranquille, au teint rose et, heureusement, l'air bon vivant, semblait absorbé. Il devait avoir la cinquantaine. A côté de lui, dans un énorme bac, des peaux trempaient dans du tanin, sorte de substance jaune extraite d l'écorce de chêne ou de châtaignier qui permettait de les rendre imputrescible. A ces innombrables odeurs animales mêlées, métamorphosées par les exhalaisons de la colle et de la poix, s'ajoutaient la présence discrète et les gestes rituels de l'officiant qui tirait avec une gigantesque aiguille sur le ligneul pour assembler les morceaux d'une future chaussure. Il restituait la poésie latente de son ouvrage que l'adolescent vénérait.
- Entre, jeune homme, approche. C'est toi qui demandes un emploi ?

- Oui, Monsieur. Ne sachant à qui m'adresser, j'ai interrogé un gendarme.
- Tu as bien fait, M. Go. est un ami et, de plus, j'ai besoin d'un ouvrier. Tu es du métier ?
- Oui, je travaillais à Cr. jusqu'à présent et je pense que je me débrouille assez bien.
- Fais voir ce que tu sais faire.
A. enfila le tablier que lui tendait l'homme. Il alla battre une plaque de cuir avant de la remettre dans le tanin, puis aiguisa un tranchet à la meule. La lame grinça, se plaignit un moment sur la pierre. A. découpa ensuite habilement une semelle et commença à enfoncer les pointes.

- Pas mal du tout, apprécia le maître-savetier. Demain je t'apprendrai la fabrication des talons Louis XV. Chacun d'eux te sera payé trois francs.

L., c'était aussi l'animation, la liberté, l'impression de mener une existence adulte. L'image de Je. s'estompait dans son esprit. La séduisante Ja., tellement effrontée, fut vite remplacée. La permanence et la durée des sentiments de la douleur s'effritaient en lui, comme liées aux paysages délaissés, se noyaient hors de toute atteinte dans l'inconscient profond et sombre, lieu secret où le passé a ses racines, tandis qu'affleurait une vie nouvelle étouffant, refoulant la précédente. Il vivait séparé des siens et de cette fraction de lui-même qui peut-être se révèlerait plus tard, nostalgique ou dérisoire, à l'heure des retours en arrière, des regrets, de la souffrance ou de la mort.
Il amena Ar. dans une modeste gargote que décoraient des rideaux à petits carreaux rouges . Il s'excusa de la pauvreté des mets.
- Taisez-vous, A., j'apprécie la simplicité, comme à la maison.
Que connaissait-il d'Ar., si ce n'est le prénom? Mais bien vite ils sortirent ensemble. Il la tint par la taille et elle l'accepta. Un soir il la conduisit à son auberge, elle ne posa aucune question. A., étonné de sa propre attitude, cédait à l'impulsion de la jeunesse qui bouillait dans son corps. Et alors plus rien ne compta, pas même les remontrances du père ou l'image de la sœur dans son costume strict, rare exemple de renoncement et d'abnégation.
Il se retrouva pour la première fois dans le lit à côté d'une femme et découvrit les plaisirs dont il rêvait depuis des mois. Ar. entoura de ses bras le cou du garçon et caressa d'une main affectueuse sa chevelure ondulée. Il la serra davantage, l'enveloppa de son ardeur et chercha sa bouche. Leurs lèvres s'unirent d'abord doucement, craintivement. Elle baissa les paupières. A. aurait aimé que le temps s'arrêtât là, suspendît son élan, pour goûter dans toute sa plénitude cet instant de bonheur.
La fantaisie incontrôlable d'A. prit bien vite une apparence libertine dénuée de scrupules, voire paillarde.
Il se laissa entraîner dans les sentiers féminins, dans le filet des chasseresses, jusqu'au jour où il fit la connaissance de Jul..
Ah ! Jul., comme elle lui paraissait jolie, tellement belle aussi, bien supérieure à Je. ou même à la demoiselle qu'il apercevait souvent par le trou de la serrure, dans le jardin des religieuses, d'une beauté fascinante et superbe. Les bergères s'habillaient pauvrement, se chaussaient de sabots. Elle, très brune, grande, sorte d'idole éblouissante qui tenait la volonté de l'adolescent suspendue à son magnifique regard fuligineux, portait des jupes finement ourlées de dentelles, des bas blancs et de gracieux chemisiers.
Elle venait danser parfois à l'auberge où A. passait ses nuits. Quand il l'invitait, elle levait sur lui le velouté tendre et moqueur de ses admirables yeux noirs. Ses cheveux sombres, soigneusement tirés en arrière, dégageaient l'ovale régulier de son visage aux lignes pures. Dans ces moments, en l'observant, il lui prenait des envies sauvages de se jeter sur elle, de l'emprisonner sur sa large poitrine. Elle le devinait un peu, car ses iris se faisaient plus brillants, son expression plus ironique, plus méprisante à l'égard du jeune homme.
Parfois, ennuyée par la tournure de leur conversation, elle haussait les épaules.
- Tu es beau garçon, sympathique, répliqua-t-elle, mais cela ne peut aller plus loin.
- Pourquoi ? s'étonna-t-il ingénument.
- Je suis d'une famille aisée, avec toi je serais condamnée aux soins intérieurs, à l'entretien d'une maison et aux lessives.
A. savait déjà que la pauvreté impitoyable détruisait inexorablement la passion. La blessure qu'il avait infligée à la modeste Je., comme il l'expérimentait cruellement ! Un peu honteux de sa vanité, il inspecta ses vêtements et brusquement il réalisa : il se vit lourd, commun, mal habillé et souffrit horriblement.
Lorsqu'il comprit ce qui se passait en Jul., une sorte de révolte monta en lui. A ce sentiment sauvage se mêlèrent la fierté, le courage et le besoin de liberté qui composaient déjà les assises de son univers mental. Certain que dans l'avenir il oublierait Jul., qu'elle-même peut-être le regretterait à son tour, il imagina avec plaisir les tentatives vaines qu'elle ferait pour le revoir tandis que, puissant, riche, condescendant, il continuerait à désirer, à attendre une femme plus séduisante encore. Sa voix se durcit :
- Je ne resterai pas cordonnier toute ma vie, j'en suis profondément persuadé, s'emporta-t-il, mais si un jour je deviens fortuné, n'espère plus rien de moi !

A., à la tombée de la nuit, veillait parfois chez le cordonnier et son épouse qui recevaient souvent le vieux gendarme, M. Go., depuis peu à la retraite. Ils jouaient aux cartes, plaisantaient, discutaient...
- J'ai lu dans une revue qu'il faisait bon vivre en Amérique... en travaillant dur certainement !
- Est-ce que vous pouvez me prêter ce journal ? demanda A. à M. Go..
- Bien sûr ! Les talons Louis XV que tu fabriques, par exemple, sont payés cinq fois plus là-bas.
- Cinq fois plus !

- Oui ! Il y a, paraît-il, des étendues vierges à prendre et une industrie florissante. Des gens quittent notre monde vétuste pour refaire une existence neuve, non soumise aux traditions et aux héritages.
- Voyager serait un aventure extraordinaire, murmura A. qu'un vague et imprécis goût de l'infini, une intuition des immenses possibilités humaines rendaient mal à l'aise dans son quotidien borné, mesquin et étriqué d'où il percevait les rumeurs confuses d'un univers encore imaginaire qu'il enviait.
- ça se voit que tu es jeune, apprécia le maître-savetier.
A., chagriné par l'avenir dérisoire qui s'offrait à lui, mortifié par Jul., se tut un instant.

- Mais où c'est l'Amérique ? demanda-t-il brusquement.
- Ah je ne sais pas trop ! Je crois qu'il faut prendre le bateau. Je te donnerai demain des précisions.
- Pourrez-vous me dire aussi quelles démarches sont nécessaires pour s'y rendre ?
Le jour suivant, A. sut exactement où se trouvait l'Amérique.
- Le train te conduit jusqu'au Havre, puis il existe maintenant des paquebots qui font la traversée de l'océan.
" Ici je ne gagne pas comme un homme...", se persuada A.. Son souhait encore lointain et flou continuait à se préciser.

La première personne à qui il en parla fut J.B, lorsqu'il revint à G. pour la Saint-Jean.
A. qui avait passé la nuit à la ferme s'éveilla avec une sensation de malaise. Le vent léger apportait des bruits de basse-cour un peu oubliés, les aboiements du chien et, par intervalles, des crissements, au loin, sur la route : les charrettes défilaient et se croisaient. En bas, des sabots résonnèrent sur les dalles de la cuisine nouvellement posées et ses sonorités bizarres lui communiquèrent la sensation d'être un étranger chez lui. Comment percevons-nous le monde extérieur sinon avec notre moi en évolution ?
Le père s'en allait, A. imaginait la corpulente silhouette aux cheveux grisonnants passant devant les ormeaux en direction des terres. Puis ce furent les pas de P.F. qui s'éloignèrent, à sa suite. Tous deux ne rentreraient que pour midi. La mère devait soigner les bêtes.
Les yeux d'A. errèrent un instant dans la chambre où ses jeunes frères, gracieusement libérés du labeur en cette veille de fête, sommeillaient toujours. Puis son regard rencontra vaguement le pot à eau, la glace, le bougeoir, même les objets les plus simples ne semblaient plus tout à fait pareils.
Il lui tardait que J.B. se réveillât.
Il se leva, volontairement bruyant, s'habilla rapidement, descendit au rez-de-chaussée en faisant craquer les marches. il ouvrit le lourd battant de la porte donnant sur la cour. La fraîcheur vivifiante de l'aube lui fit du bien. Le ciel prenait par endroits des teintes saumon, un velouté de pêche. Les rayons obliques du matin éclairaient les perles de rosée, tamisaient les couleurs, étalaient des ombres gigantesques. " Nous aurons beau temps ", remarqua-t-il.
Soudain, des trépignements secouèrent le plafond, des rires fusèrent, les trois gamins se taquinaient avant de s'apprêter à descendre.

- J. B., cria A., viens vite, je désire te causer !
J.B. apparut, encore un peu hirsute, dans l'entrebâillement de la porte. Ses yeux rieurs révélaient une joie étrangère à la gravité d'A.
- Accompagne-moi dehors, c'est sérieux.
Ils s'assirent sur le vieux banc vermoulu. Le chat s'approcha en ronronnant et se frotta contre leurs jambes. J.B., surpris, curieux, attendit qu'A. s'expliquât.
- Est-ce que tu accepterais de me suivre en Amérique ?
- Tu es fou ? Pour quoi faire ? s'alarma J.B. qui ne cachait pas en lui le démon de l'aventure et ne répondait pas à l'appel d'un ailleurs nostalgique.
- Je n'aime plus l'existence d'ici, je souhaite connaître autre chose, des personnes différentes, m'évader.

- Tu ne te plais pas à L. ? Tu disais, il y a un mois, qu'enfin tu étais libre de vivre en adulte.
J.B., particulièrement fluet pour son âge, regarda A. très étonné. C'est vrai qu'il était devenu homme. Le jeune frère admirait cette corpulence tout en muscles et nerveuse, la grosse voix... Comme les disputes de l'enfance paraissaient lointaines maintenant !
A., résolu à s'expatrier, ne voulait quand même pas partir seul. Il observa son cadet, l'ami, toujours de connivence.
- J'ai envie de bouger, tu comprends, d'agir, de changer complètement de région, d'habitudes. A L., c'est comme à G. dans le fond.
Si les gens sont différents, les coutumes, les jougs sont identiques. Toutes tentatives pour échapper à ces entraves restent des batailles de vaincus.
- Mais je ne veux pas y aller, bouda J.B., réticent.
- Pourquoi ?
- Je ne sais pas. J'ai peur.
- Nigaud, nous demeurerons ensemble.
- L'inconnu m'impressionne. Ce que tu racontes semble un peu trop fantastique.
- Merde ! Pas du tout ! Réfléchis, bon sang ! Tu ne vois pas que tu végètes ? Berger chez les D., tailleur... Jamais tu n'évolueras dans ces conditions. Tu as à peine pour subsister. Et à quel prix ! Plus tu grandis, plus ils t'accablent de besogne. Tes gages n'augmentent pas en proportion.
J.B se sentait encore proche du garçonnet qui continuait à animer en lui ses premiers pas dans le secteur de l'adolescence. Il regarda tristement son frère :
- Je ne peux pas m'éloigner d'ici. J'ai le nécessaire. Nous sommes une famille heureuse, unie. Pourquoi nous abandonner les uns les autres ? Tu as pourtant souffert au départ d'An. !
A. esquissa un sourire d'amertume.
- Ce sera difficile pour moi aussi, admit-il, mais il le faut, car rien ne modifiera le train-train régulier de nos bourgades vieillottes et étriquées.

J.B., qui ne connaissait que les espaces limités des plateaux couverts de genévriers où paissaient ses troupeaux, imaginait également l'océan monstrueux, gigantesque, prêt à engloutir les navires.
- Surtout, avoua-t-il, il y a la mer, cette étendue d'eau immense à traverser. Le maître nous a parlé de l'Amérique, à l'école, et puis tu oublies une chose : là-bas tu devras t'exprimer en anglais !
- Putain ! c'est vrai ...Mais puisque les journaux vantent le pays, il existe certainement des possibilités d'accueil. J.B., je t'en supplie, pense à ce que nous pourrions entreprendre sur ce nouveau continent.
- C'est-à-dire ?

- Réalise ! Une contrée neuve à découvrir, où n'importe qui peut faire fortune !
- L'argent, tu n'as que ce mot à la bouche depuis que tu es petit, mais enfin il n'y a pas que la richesse, nous sommes Français, pas Américains, j'aime le village, les amis... Ne me dis pas que cela t'est indifférent ?
- Non, bien sûr. J'adorais ma sœur et elle se terre dans un couvent. J'appréciais les séjours à la ferme, mais elle appartient à PF. qui, de toute évidence, prend plaisir à travailler avec le père. Ju. nous quittera, il deviendra sûrement un curé, faute de mieux. Et nous ? Et Al.? Songes-tu à notre avenir ?

Le mot s' engluait invariablement dans le cercle infernal et vicieux des destinées misérables. Le silence retomba un instant, la chienne aboya, la cloche de l'église tinta, Ju. et Al. chahutaient, joyeux, sans soucis, dans la cuisine.
A cette minute solennelle, JB. était effondré. Pour lui, l'idée semblait encore vide de sens. Son imagination ne l'entraînait pas beaucoup au-delà du présent.
- Inexorablement, poursuivit A., chacun de nous se retrouvera seul plus tard, face à ses responsabilités. Il aura alors peut-être perdu trop de temps à hésiter. l'environnement, les autres... Que veux-tu ? Je vis aussi pour moi.

- Et tu crois que là-bas, si loin, ce sera plus simple ?
- Non, pas vraiment, particulièrement au début, je le reconnais. Mais nous accepterons la lutte avec courage et nous vaincrons.
- Laisse-moi réfléchir.
- N'attends pas indéfiniment.
- Si nous allions voir An., tous les deux ? Elle nous conseillerait.
- D'accord ! Et ne dis rien pour le moment.


Chapitre 6

Juste avant l'heure des offices, An. gagnait la nef tour à tour éteinte et rallumée par ses vitraux chatoyants, aimant s'y noyer, isolée dans la pénombre ensoleillée, flamboyante, fantastique. En ce lieu, par une sorte de compénétration, elle se reconnaissait dans les objets, les reflets. Elle tâtonnait à la recherche des routes secrètes qui conduisaient au-dedans de soi. Une faible lueur, filtrée à travers la verrière, devenait multicolore, teintait, réchauffait le mur de pierres grises et s'y déplaçait jusqu'à disparaître le soir.
J.B. et A. rejoignirent leur aînée après la prière de midi dans le parloir. Depuis qu'A. avait fait sa proposition, l'idée courait dans la tête du jeune garçon qui se sentait troublé. Il pesait le pour et le contre, essayait, mais en vain, de se représenter cette contrée au-delà des océans. Il lui tardait de se confier à An.. Mais où était, derrière la force intimidante qui émanait d'elle, la chaleureuse tendresse d'autrefois ? Après les paroles d'accueil, un calme lourd se figea entre eux. Cette salle nue, froide, où chaque pas faisait grincer le parquet, paraissait oppressante. Les deux frères se lancèrent un coup d'œil gêné. Impressionnés, ils souffraient de cette situation. An., muette elle aussi, patientait. Assise, les mains jointes sur ses genoux, enfin, elle sourit pour détendre l'atmosphère... Cette simple approche illumina ce visage aimé, vint briser la solennité; l'affection sembla revivre et A. parla :
- Voilà, je voudrais partir pour l'Amérique avec J.B.. Nous n'en avons pas encore soufflé mot aux C..
An., grave, joua un instant avec les plis de sa robe, comme si elle pesait sa réflexion.
- Je comprends dit-elle, communiant avec son adolescence révoltée et celle des garçons. Mais avez-vous songé au chagrin des parents ?
- Chaque fois que nous le pourrons, nous retournerons au pays.
- A., comment t'est venue cette idée ?
- Petit à petit, en constatant la pauvreté autour de nous, et puis, à L., j'ai discuté avec des gens.
- Je connais la misère de cette région, je la côtoie tous les jours. Je serais malheureuse de vous savoir dans le besoin, mais si vous allez si loin, vous négligerez votre religion et même la famille.
Plusieurs années auparavant, elle avait échappé de façon identique au quotidien borné, mais contrairement à son impétueux cadet qui plongeait dans le nouveau pour y trouver plaisir et fortune, elle recherchait un Royaume hors de ce monde, muant son désir infini en un renoncement volontaire, délibéré, lucide.
A. ne répondit pas. Pour lui, Dieu ne se manifestait pas souvent... Une fenêtre claqua et résonna dans la paix étouffée, calfeutrée, qui s'insinuait, persistante. Un moment encore, ils observèrent les quelques chaises garnies de paille tressée, la table recouverte d'une nappe blanche brodée, le crucifix suspendu au mur, derrière lequel s'entrelaçaient les tiges incurvées et desséchées d'un rameau de buis.
- Je comprends, répéta encore An, toute droite, le regard perdu, c'est certainement à cause de moi qui, la première, ai tracé mon chemin dans l'existence pour une raison semblable. Peut-être trouverez-vous votre bonheur sur un sol plus fertile, comme j'ai rencontré le mien ici, mais tâchez de demeurer des fils honnêtes. Que votre départ ne soit pas seulement une fuite. Rendez-vous utiles où que vous soyez. Pensez également à envoyer des lettres ! dit-elle doucement avec son ravissant sourire.
Ils causèrent ensuite du père, de la mère, de tous...
- Je suis contente de votre visite. Nous devons nous séparer maintenant, la Mère Supérieure me réclame.
Appelée ailleurs, elle se leva et parut absorbée par la porte battante du fond de la pièce.
La lumière extérieure, le bruit, le mouvement saisirent les deux frères.
- Elle semble heureuse, soupira A..
Surpris, ému, il se répétait tout bas les paroles entendues sans y attacher aucun sens précis. Elles soulageaient curieusement son cœur, finissaient par éveiller délicatement au creux de la mémoire une trame légère, si fragile, qui se reformait, s' actualisait dans l'océan de son oubli.
J.B. était étonné aussi par la résignation de la jeune religieuse; elle acceptait leur éloignement comme une volonté divine et lui-même commençait à l'assimiler à une fatalité contre laquelle il ne lui servirait à rien de s'insurger.
- Combien de temps durera le voyage ?
A. regarda son frère et, fou de joie, le serra dans ses bras :
- Mais alors, c'est d'accord, tu viens ?
- Oui, murmura-t-il.
- Ce sera certainement très long, un mois, davantage même.
- Comment vas-tu t'y prendre pour le dire aux parents ?
- J'en parlerai à la mère d'abord. Elle obtient toujours du père ce qu'elle veut.

Nerveux, A. guettait l'occasion de se trouver seul avec la M.. Ce soir-là, les légumes n'en finissaient pas de cuire, soulevant de temps en temps de leur écume le couvercle de la marmite. Enfin la mère sortit pour accomplir l'ouvrage qui l'attendait à l'extérieur et A. la suivit en silence.
- Que désires-tu ? demanda-t-elle inquiète, car elle discernait immédiatement à des signes imperceptibles toute vérité que ses fils croyaient cachée. Tu ne vas pas de nouveau partir ailleurs ?

Esquissant un sourire elle lui caressa la joue, tentant d'accrocher le dernier lien affectueux qui retenait l'adolescent. A. se dégagea doucement, fâché sans doute par cette tentative de rapprochement.
- Si, mère, très loin de G.
- Où donc iras-tu ? soupira-t-elle avec tristesse.
- Au-delà des mers, en Amérique, avec J.B..
- En Amérique !
M. qui remplissait les clapiers d'herbe se redressa, indignée.
- Mais c'est même pas en France, ça !
- Non, mère, de l'autre côté de la terre. Il y fait bon vivre, affirma-t-il d'une voix persuasive.
Encore deux de ses enfants qui s'éloignaient. Resterait-elle seule un jour ? Avoir tant travaillé pour acheter des parcelles... Elle fut contrariée par cette faiblesse et secoua son énergie.
- Où que vous alliez, mes petits, le pain ne sera pas plus dur qu'ici.
A., qui avait perçu une émotion dans l'inflexion de la voix, s'approcha d'elle et l'embrassa, sachant bien qu'elle imposait à la maison sa manière de voir.
- Il ne faut pas m'en vouloir... J'ai besoin de vous pour convaincre le père.
- Et quand pensez-vous revenir ?
- Lorsque nous aurons assez d'argent. Il faudra peut-être des années...
Il sembla à M. que l'obscurité, le néant pénétraient dans son âme.

- Sainte Vierge ! Est-ce possible ?

La moisson terminée, le blé acheminé au moulin, les fermiers s'occupaient maintenant des vignes. Le père s'était laissé fléchir par sa femme, mais, fidèle à un destin stable et rangé, il désapprouvait cette folie d'un gosse qui s'imaginait en permanence être mieux là où il n'habitait pas.
- Un jour, nos enfants ne s'exprimeront plus dans la même langue que nous, ils auront honte de la famille.
- Pourtant il lutta courageusement pour réunir la somme nécessaire au voyage. Il avait accepté de vendre quelques bêtes. Le prix de la traversée ne put, hélas! être dépassé. Au bout d'un mois, P., découragé avoua à ses fils :
- Voilà, c'est tout ce que je possède. Je vous le donne. Malheureusement, ajouta-t-il à regret, vous ne serez pas capables d'en économiser autant. Si vous ne réussissez pas à gagner votre pain là-bas, je n'aurai plus rien à vous offrir.
- Avec le temps je parviendrai à faire fortune, vous verrez. Dans quelques années nous en reparlerons.
A. abolissait le sens de la durée, la distance entre le désir et la possession. Il réclamait le changement comme une nourriture jamais assez relevée. Désarmé devant tant d'assurance, P. ne savait trop que dire. Le pauvre homme ne gardait que 20 sous pour la ferme et ses autres gamins.
- Oui, c'est merveilleux, l'Amérique, mais qu'est-ce que tu y feras ? demanda-t-il d'un air soucieux, répétant mécaniquement la même phrase que le jour du départ pour L., vaincu d'avance.
A. l'ignorait, mais ne voulait pas le reconnaître :
- Je continuerai à fabriquer des talons Louis XV et je les vendrai. Au début je ferai n'importe quel boulot.
- Il se débrouillera, intervint M., il est ambitieux et courageux, il mènera à bien ce qu'il entreprendra.
- J'espère, en tout cas, que vous serez prudents et honnêtes.
Ju. avait réintégré son école. Al.promenait des yeux rougis et un cœur lourd à la perspective des journées solitaires dans la ferme abandonnée.
- Vous allez me manquer énormément.

- Tu seras un grand bientôt et tu nous rejoindras, promit A..
M. faisait appel à sa force de caractère pour ne pas faiblir ni étaler son chagrin. Déjà elle emballait le strict nécessaire dans des sacs de toile : chaussettes, pantalons, vestes... A. y fourra ses outils de cordonnier, et J.B. quelques souvenirs parmi les plus invraisemblables : un minuscule caillou ferrugineux ramassé au jardin, une feuille de laurier bénite... P.F. et le père préparaient dans la cave les derniers fûts. Les garçons avaient décidé de quitter le C. après les vendanges. Plus que quelques jours.
Une fausse insouciance anima la demeure, entretenue par les visites qui venaient aux nouvelles ou faire leurs adieux. La campagne prenait déjà aux yeux des deux frères cet aspect lointain, indifférent, des paysages que l'on va délaisser.
Ici, demain, tout continuerait sans eux.

A. moucha la chandelle et se glissa dans les draps frais. Il éprouvait une sensation de fatigue et d'effroi à sentir fuir ce temps vécu, pensé, créé, qui résumait son enfance et construisait les assises de son existence. De l'ultime veillée au C., il s'en souviendrait longtemps. L'aventure s'était emparée de l'esprit de chacun. Un silence profond et une gêne planaient, enveloppant curieusement d'un revêtement visuel protecteur, figé, la palpitation des moindres sentiments, le souvenir des fumets, des senteurs, des mouvements habituels devenus étrangers, insaisissables. Le moindre geste quotidien perdait son sens, semblait cacher au-delà de l'apparence un secret qu'A. aurait voulu emporter et qu'il n'arrivait pas à saisir. Pourtant les membres de la famille, assis à leur place accoutumée, perpétuaient un passé encore récent. La mère surveillait la mèche de la lampe à pétrole et tricotait. Même la chienne étalée sur le sac qui servait de tapis d'entrée gémissait dans son sommeil.
Le père ne disait rien, parfois seulement il posait sur ses enfants un regard angoissé et pénétrant. Pauvre homme ! Il n'avait pas beaucoup livré bataille : le vocabulaire, les arguments, les prétextes lui faisaient défaut, mais A. se devinait incompris. Pauvre M. aussi, tellement attachée à ses fils malgré sa dureté apparente ! C'est elle la première qui cédait toujours. A., de temps en temps, l'observait; quand elle surprenait son coup d'œil, elle lui souriait, pleine de sollicitude. Comme elle savait retrouver dans ces circonstances ce visage de jeune fille qui la transfigurait ! Ses mains, souvent inertes sur l'ouvrage, avouaient cependant que sa pensée se dirigeait vers ce continent invisible et sournois qui allait engloutir ses garçons. et quand elle oubliait la présence inquiète de ses fils, un pli d'amertume trahissait son désespoir solitaire. Alors A. aurait donné beaucoup pour voir ressurgir l'esquisse d'un pardon, d'un rayon de joie intérieure.
A. leva les yeux sur le ciel bas, menaçant. d'énormes nuages gris s'accumulaient au-dessus du C., l'obscurcissaient. Puis il se tourna vers les siens. Le père et les fils s'étreignirent maladroitement et se séparèrent , gênés. La mère, émue, resta un long moment sans parler, les prit l'un et l'autre contre elle.
- Mes petits, dit-elle, s'efforçant au calme.
A. et JB. saisirent les baluchons qui contenaient le linge de rechange, usagé, ravaudé, et les petits objets représentant leur avoir en ce monde; ils ajoutèrent du pain, du fromage et jetèrent le tout sur leur épaule. Puis, essayant de trouver la force morale de ne pas se retourner, ils partirent, ne songeant guère pour l'instant à l'avantage de fuir les souffrances de la misère.
Le sendarel montait sinueux vers le moulin. Fréquemment ils avaient parcouru cette distance. Ils savaient que, quand ils atteindraient la maison de l'Au., après un détour, ce serait fini, la ferme disparaîtrait avec ses silhouettes minuscules, réduites, figées et perpétuées par le souvenir qui ne leur permettrait pas de vieillir. Plus rien. Devant eux, la route s'ouvrait, poussiéreuse, infinie. Une dernière fois, les garçons lancèrent un regard en arrière pour dire adieu à leur enfance et à l'affection des leurs qui se frayait un chemin douloureux dans leur sensibilité, avant de s'engager vers des contrées ignorées avec la nostalgie du pays quitté, l'angoisse de la curiosité liée à celle de la séparation. Reviendraient-ils un jour à G. ?

Le premier arrachement surmonté, l'inquiétante réalité se présenta à eux : comment gagner avec une grande ambition et une petite fortune ne serait-ce que le port d'embarquement ? Ils se dirigèrent vers la gare de B., encore familière et amie. Bientôt le ciel gronda et à travers cet horizon noir ils continuèrent leur marche sous une averse, au milieu des rafales de vent. Ils avaient peur d'abîmer leurs souliers de cuir dans la boue des sentiers : tous deux ne possédaient qu'une modeste et bien grossière paire de chaussures. Quatre heures plus tard, mouillés, fatigués, abandonnés, ils prenaient place dans un train.
N'étaient-ils pas devenus fous pour s'aventurer dans une entreprise aussi hasardeuse ? Que deviendraient-ils si lui ou son cadet tombaient malades dans ce pays lointain où ils ne connaîtraient personne, pas même la langue ? Pourraient-ils trouver du travail ? A. accédait au tragique, naissait au monde des adultes. Soudain le sifflet de la locomotive le tira de ses pensées : trop tard pour faire demi-tour ! Il rencontra alors le regard à la fois craintif et confiant de J.B. qu'il rassura d'un signe de tête. J.B. portait lui aussi en son âme sa dose d'opium et de rêve, incessamment sécrétée et renouvelée, qui permet à chacun de poursuivre sa route.



Les matins du rêve
Chapitre 7


A. et J.B. suivaient le mouvement qui les entraînait vers une vie inconnue. Au moment où le dernier lien semblait coupé avec la France, leur paradis perdu, la mémoire venait de leur restituer les visages populaires de leur enfance, la réalité vécue, endormie, mais qui refleurirait. Les jeunes garçons avaient découvert le moyen de communier avec leur passé, de ranimer les braises étouffées de ce bonheur à flammes sourdes.
Une forte bousculade les ramena à la réalité, faisant régresser les souvenirs au plus profond, vers l'oubli, d'où tout G. était sorti spontanément, involontairement, mais si vivant. A. émergea de ses réminiscences, ébranlé, déconcerté et attristé; il sentit une boule monter et descendre dans sa gorge contractée, prête à éclater. Un instant affolé, il se ressaisit. La flamme de son orgueil le secoua.

Beaucoup de paquebots venant d'Europe débarquaient sur le nouveau continent une abondante main-d'œuvre rejetée par les problèmes ethniques et économiques du pays natal. Par les passerelles la foule sortait des cales, des ponts, de l'entrepont, déferlait et se déversait sans cesse sur les quais. " Il y a de la place pour tout le monde, suivez la foule, elle vous guidera. Il vont tous là-bas ! " leur avait dit un veux marin du Havre en riant aux éclats, songeant à l'aventurier de l'époque, pèlerin indifférent aux paysages, espèce de caméléon à rebours qui charriait ailleurs sa misère pour déteindre, selon lui, sur un mirage trompeur.
Étouffé au milieu de la cohue des misérables qui piétinaient sur place après avoir échappé aux maladies dues aux conditions hasardeuses de la traversée, suffoqué dans cette file qui se déroulait à l'infini, A., volontiers méfiant, devint inquiet. Il n'éprouvait pas vraiment d'horreur pour la multitude ou les formalités, mais il ne comprenait pas ce qu'on leur disait. Il quitta les rangs de ceux que l'espoir rendait serviles et se pencha pour mieux voir. Au loin, des chemins tracés d'avance, balisés d'affiches, conduisaient aux bâtiments des services d'immigration de Castle Garden. Des pancartes énormes écrites en anglais attiraient le regard; elles captaient, envoûtaient l'ingénu voyageur : " no oppressive taxes, no expensive kings, no compulsory military service ". Comme A. méconnaissait cette langue, il ne put seulement deviner le sens de ces mots. Il ne supporta pas l'idée d'être hors d'état de se défendre. Le mythe de la liberté perdait son existence face à ces barrières, à ces lois étalées et créées pour eux.

Des porteurs couraient partout, s'approchaient des groupes et accaparaient leurs modestes sacs en échange des pourboires les plus divers. Les grands dangers qui menaçaient l'immigrant étaient le vol, l'exploitation de son ignorance et les salaires baissant sans jamais faire tomber les prix. Les rabatteurs, présents aussi bien au port d'embarquement qu'à l'arrivée, s'emparaient des bagages pour amener les gens à telle ou telle pension et faisaient payer chèrement leur aide. Les pauvres êtres décontenancés se laissaient faire.
Plus loin, les plus sales, couverts de vermine, se voyaient déshabillés et passés à la lance de pompier. Il n'y avait d'ailleurs pas d'autres formalités, en dépit du nombre et des besoins évidents de cette foule disparate. L'économie de l'Amérique nécessitait une multitude de travailleurs, et les tracasseries administratives n'existaient pas encore.
A. mis en éveil
par le sentiment de suivre un troupeau de moutons, sentit des impulsions violentes sourdre en lui. Les racoleurs, inexorablement, s'avançaient vers eux. Il s'arrêta, ainsi que J.B., étonné. Le flot perpétuellement renouvelé des voyageurs assoiffés de travail passait, la détresse et la faim dans les yeux, malgré une fragile conviction, et s'engouffrait dans les hangars de Castle Garden.
Le port sentait le vin, les algues, le poisson pourri. La brise dispersait les poussières de charbon. Derrière, près du paquebot paisible, une nuée d'hommes, véritable fourmilière, s'agitait le long de son flanc ou au niveau des rambardes. Des matelots s'activaient à laver les ponts, nettoyer les cuivres et les cabines. Des ballots volumineux s'entassaient sur le quai. Des employés allaient, venaient, se croisaient, partaient chercher des charrettes et les ramenaient chargées de caisses à l'abri des entrepôts. Sous le poids, les portefaix haletaient, blasphémaient dans la bonne humeur, et certains jurons sonnaient comme au pays !

Et si ces compatriotes voulaient bien les employer ? Ils pourraient gagner quelque peu avant d'entreprendre l'exceptionnelle aventure. J.B. n'aimait pas beaucoup les effluves de l'océan, l'odeur des navires et tout ce décor noyé dans une demi-brume qui lui rappelait la traversée et les remous. Mais A. pensait au plus pressé : amasser quelques dollars. Il observait, scrutait autour de lui la masse des étrangers qui s'écoulait peu à peu, quand son attention fut attirée par une pancarte bien en vue : F.Ch., importateur français. Il n'hésita pas. Son besoin d'émancipation, sa méfiance instinctive, son esprit d'initiative et surtout cet anglais impénétrable dictaient son choix.

Il fut engagé immédiatement, mais J.B., plus petit, assez chétif, au teint maladif depuis les violentes nausées de la traversée, ne sembla pas assez costaud pour transporter les énormes paquets.
- Va rejoindre les autres passagers, conseilla A. et laisse-moi ton sac, comme cela tu n'auras aucun pourboire à verser.

J.B. accepta de quitter A.. Il réalisait que son aîné avait raison. Sans comprendre la langue du pays, la recherche d'un emploi ailleurs qu'au port était impossible pour lui. Des intermédiaires se révélaient nécessaires. Sa vie se trouvait entre les mains des chefs d'entreprise qui envoyaient leurs agents pour capter les proies que l'injustice perpétuelle de l'existence rendait vulnérables.
Il rattrapa au plus vite les retardataires de la foule du paquebot de la Transat. A peine furent-ils tous dans les abris réservés aux immigrants que les portes de Castle garden s'ouvrirent brusquement du côté de la ville. Des messieurs avec insignes entrèrent en courant et se dirigèrent chacun vers un groupe pour lui révéler la figure de son destin. J.B. se faufila en quête de quelqu'un qui parlerait français. Près d'un attroupement, un individu, justement, expliquait que l'Amérique généreuse se donnait pour mission de recueillir les Européens opprimés : " Les affiches que vous avez pu apercevoir signifient: pas de lourdes taxes, pas de roi coûteux, pas de service militaire obligatoire. "
Joyeux et empressé, gras et imposant, ce personnage respectable portait une canne à pommeau et arborait une tenue impeccable : son pardessus bleu ne révélait ni traces de souillure, ni taches, et sa veste ouverte laissait apparaître une belle chemise blanche, bien repassée. Tout dans ce mandataire des industries textiles, dénotait la distinction.
Le boss poursuivit :
- Voici des adresses, des cartes de recommandation pour des ateliers de confection et des logements...


J. B. allait donc lui aussi obtenir un emploi...
Ils se leurraient en croyant avoir accompli le plus long et le plus pénible de leur aventure. Il leur fallut également ce soir-là, chercher un logement et faire quelques achats de première nécessité. Juste avant la tombée de la nuit ils se faufilèrent entre les portefaix, dont la plupart s'engouffraient dans les cafés et les restaurants du front de mer.
Au C. , tous ignoraient où se situait l'Amérique et voilà qu'ils déambulaient dans New York ! La gigantesque cité, catacombe de pierres, de bois, de tunnels, avec son architecture verticale, dure et insolente, se dressait, tentaculaire pour des villageois, rugissante d'hommes et de machines. Elle étouffait sous son bruit perpétuel les passions individuelles, l'amour, les haines, les détresses. Même les odeurs, les sons, la brise apportaient quelque chose de différent. Ils s'éloignèrent du port et se fondirent dans la bousculade désordonnée d'une avenue qu'ils ne connaissaient pas, s'enfoncèrent dans un quartier qui leur parut sale. Les maisons s'alignaient, laides à en donner la nausée. Telle fut leur rencontre avec New York sous une pluie fine qui se mit à tomber et rendit le décor maussade. Un mois auparavant, il bruinait également à G.. Le temps peut être aussi terne en Q. qu'en Amérique, mais au C. cela sentait bon les fleurs au printemps, les fruits qui mûrissent ensuite, le foin coupé...
Ils errèrent encore au hasard dans le soir ivre d'alcool et de mouvement, sans avoir le cœur d'admirer ou d'observer. Plus ils pénétraient dans New York, plus la grandeur de l'agglomération les saisissait. Les rues devenaient plus larges, les constructions plus hautes, la foule dans la pénombre envahissante plus indifférente et cruelle. La nuit risquait d'arriver et de métamorphoser encore la structure impressionnante de cette architecture. il fallait prendre une décision rapide.
- J'ai faim, se plaignit J.B.
Un frisson d'angoisse parcourut les deux frères. Ils commençaient à avoir peur de New York qui brasillait peu à peu sur l'écran de la nuit. Rassemblant leurs dernières ressources de courage, ils se rendirent à la première adresse indiquée par le boss. C'était un ensemble où logeaient surtout des Russes et des Polonais chassés de chez eux par l'oppression. La plupart, faces blêmes, corps squelettiques et affamés, étaient employés dans une industrie textile qui les payait juste assez pour qu'ils survivent. Par les portes ouvertes ils pouvaient voir des pièces remplies d'ouvriers qui piquaient à la machine. Des femmes, telles des mécaniques bien réglées, ajoutaient indéfiniment des boutons à la lueur des chandelles.
J.B. s'engagea dans le sombre corridor, pensant rencontrer de futurs compagnons d'usine. Ils posèrent à maintes reprises des questions, sans succès. Un jeune homme, aimable, souriant, s'approcha enfin d'eux. Il avait deviné que ces gars désemparés cherchaient un abri et il aurait volontiers sous-loué sa chambre de Lilliputien. Par gestes expressifs il indiqua à A. et à J.B. de le suivre. Ils grimpèrent les escaliers. Dans les coins de chaque palier s'amoncelaient des piles d'ordures nauséabondes. Au bruit qu'ils firent en montant, des enfants curieux et en haillons sortirent. Ils arrivèrent enfin.
- Que c'est sombre ! s'exclama J.B.
Assurément, les rayons du soleil n'avaient jamais pénétré dans cette cellule, véritable oubliette qui ne communiquait avec le monde extérieur que par une minuscule ouverture. Le gaillard, impassible, attendait. Il paraissait sympathique, malgré un regard vide, et donnait l'impression d'un être sans espoir qui promenait dans la vie un chagrin inconsolable. Mais les deux garçons auraient préféré rester seuls ou partager l'habitacle d'un de leurs compatriotes.
- Alors ? demanda A. à son frère.
- A l'étage en dessous, j'ai cru entendre parler français. Si nous allions voir ?
Au numéro 25 vivait en effet un colporteur toulousain avec sa femme et six enfants en bas âge. Les lieux étaient très sales, comme partout ailleurs dans cet univers de sueur et de labeur. L'épouse cousait elle aussi. Elle les fit entrer dans son taudis aux carreaux crasseux. Il semblait déjà trop étroit pour cette famille nombreuse, pourtant, il servait aussi d'atelier à domicile pour la confection et elle acceptait de donner à bail la chambre des petits. Elle leur indiqua un local dont la porte entrebâillée laissait voir des matelas qui jonchaient le sol.
- Je travaille, dit -elle, pour excuser le désordre général. Nous serions contents de pouvoir vous loger. Cela nous permettrait de payer le loyer, car nous avons des dettes. La paillasse vous coûtera 5 cents, la couverture 2, et la pièce vide 20.
A., exténué, accepta, mais il espérait bien ne pas avoir à y séjourner longtemps. Ils aidèrent le couple à déménager leur fourbi pour le répartir dans la cuisine et dans le hall. Ils purent enfin se retirer dans leur pauvre réduit où ne demeuraient qu'un grabat, un broc, une cuvette et un placard plein de hardes dans lequel on avait bien voulu leur libérer une étagère.

J.B., malgré ses 17 ans, affichait une physionomie pensive et inquiète. A. comprit, sur le visage pâle d'émotion, le sens du regard désemparé.

- Oui, ça commence mal. Au début, il fallait s'y attendre, voyons.

- C'est pire que tout ce que j'imaginais !

- Fais pas le gamin. Ne prends pas cet air désolé.

- Je ne suis plus un enfant, réagit J.B., blessé dans son amour-propre. Mais j'ai conscience de ma faiblesse et de mes limites. Toi, tu te débrouilleras, tu sais résister.

- Nous lutterons ensemble.

Chaque fois qu'A. se lançait dans une nouvelle aventure, il éprouvait une impression curieuse où se mêlaient à parts égales la joie et l'appréhension. Le désarroi de son cadet lui donnait du courage. J.B., au contraire, anéanti dans ces moments-là par l'audace de son frère, était d'habitude stupéfait.

- Le dénuement des gens autour de nous prouve qu'il n'y a pas moyen de s'en sortir ! dit-il avec amertume, mû par un esprit de révolte.

- Tout à l'heure, tu étais heureux, le boss te paraissait formidable, extraordinaire. Tu tournes au gré du vent comme une girouette. Ne change pas si vite ! Attends de voir. Des français nous hébergent. Demain nous aurons chacun un emploi. Que désires-tu de plus pour débuter ?

- Un boulot qui nous aidera seulement à survivre ! Au moins, au C., nous avions les parents, de quoi manger. Ce pays qui te reçoit en ami pour te parquer, ainsi que du bétail, dans un endroit sordide, se nourrit de mensonges. Je ne peux pas comprendre cela. regarde ces taudis au mobilier vieux et crevassé. Tout est ignoble, dégueulasse ! Et ce galetas ! Ils s'entassaient à six là-dedans ! On dirait des clapiers à lapins superposés et accolés !

- Arrête ! tu n'es vraiment pas gai !

A. reconnaissait cependant que ces ensembles ne concédaient à leurs occupants qu'un minimum d'intimité, mais il n'avait jamais entendu J.B. parler ainsi. Tous deux se turent, puis rangèrent les vêtements, étendirent leurs habits d'où s'égouttaient la pluie et l'eau boueuse des flaques. Accablés par la fatigue, il leur tardait de se coucher. Le placard fermé, ils s'allongèrent, les yeux rivés malgré eux sur leurs pensées, s'efforçant d'oublier les tracas.

Ils essayèrent de se calmer, mais en vain. sur leur étroite paillasse, les mouvements de l'un bousculaient l'autre. Les enfants, à côté, faisaient du tapage, ensuite ce fut la distribution bruyante des gamelles de soupe. Ils tombèrent enfin dans le sommeil, espérant on ne sait quel mieux quand viendrait le réveil.

A. dut dormir deux heures, peut-être trois, se débattant sous l'emprise des mauvais rêves. Soudain il se réveilla tourmenté par des démangeaisons. Aucun doute, il était dévoré par des bestioles. En se frictionnant, il tenta de se débarrasser de la plupart d'entre elles, mais il ne put se rendormir. Au petit jour, il constata que J. B., comme lui, avait laissé des traces de sang sur le matelas douteux, d'un gris altéré et verdâtre.

A. secoua vivement son frère. Celui-ci ouvrit des paupières irritées et se sentit pâteux, engourdi. Il éprouva une envie atroce de se gratter.

- Merde alors ! Si ces abominables vermines sont incluses dans la location, nous n'allons pas rester ici, s'indigna A.

Cette désagréable nuit le mettait de mauvaise humeur. Pourtant la journée reprenait son cours normal, l'immeuble autour d'eux s'animait, il fallait se secouer. Avant de descendre, A. épia par l'unique lucarne aux carreaux souillés les reflets de l'aube. Au loin, l'agitation urbaine déferlait : un marché de plein air avait surgi entre les boutiques et les cafés bondés exhalant leurs fumées matinales. Devant des charrettes et des éventaires de fortune, des hommes, des femmes discutaient, criaient, marchandaient dans des douzaines de langues, offraient des articles de toutes sortes, foulards, tasses de fer blanc, œufs... Des bandes indisciplinées d'enfants se faufilaient dans la cohue, chapardaient avant de s'éloigner au galop. On eût dit que la rue, captivante par sa population brassée, leur appartenait. En bas de chez eux, A., ébahi, aperçut un grand nombre d'ouvriers qui s'engouffraient dans un omnibus tiré par des chevaux.

- Oh ! Viens voir, J.B.. Tu le renseigneras auprès de notre logeur pour savoir comment fonctionnent les transports publics. Maintenant, filons, car il me faut manger une bricole avant de rejoindre mon travail.

Ils cherchèrent un endroit moins passant et finirent par s'asseoir dans un bistrot qui, tout compte fait, leur sembla bien plus chic qu'à G.. ils commençaient à discerner que ce pays portait en lui des germes de division.

- Tu comprends, J.B., l'Amérique a deux faces, j'en suis persuadé. A nous de trouver le bon côté de ce continent à la fois accueillant et ignoble.

Sur les conseils du colporteur, J.B. longeait maintenant la septième avenue qui était en train de devenir un des hauts lieux de l'industrie et du commerce et du commerce américains dans une cité s'étendant en tous sens et gagnant sur le ciel. Des gamins vendaient des journaux devant les façades délabrées, The World et l'Illustrated Weekly paper. Il laissa derrière lui le grouillant tunnel d'Orchard Street, rempli de ces êtres de malheur que la ville écrasait, les clochards, les marmots en haillons, les Noirs aux poitrines oppressées, qui n'exhalaient plus que plaintes et larmes. Il abandonna enfin les allées encombrées de caisses à ordures, les immenses blocs de Webster Avenue, délavés, avec des traînées noirâtres, crevés de milliers de fenêtres et bourrés, gonflés d'innombrables vies semblables aux ventres creux des mal nourris.

J.B. repéra la bâtisse indiquée par le boss et entra dans un des ateliers de confection. Tout le monde paraissait absorbé. Assis à une table, le contremaître sans doute, à côté de lui, une employée. J.B. resta un instant immobile, livide, le cœur battant dans l'attente d'un événement qui ne se produisit pas. Alors il toussota légèrement pour annoncer sa présence. L'homme ne leva pas la tête, la dame seule le regarda, s'avança et sourit devant son air gauche. Il tendit en tremblant la carte de recommandation. Comme il ne comprenait pas la réponse, la secrétaire, cette fois, se mit franchement à rire. Elle le poussa vers le bureau où le personnage tellement occupé le dévisagea, hautain.

- Vous venez pour la situation, dit-il en français ?

- Oui, Monsieur.

- A sa grande surprise, celui-ci lança méprisant :

- Vous n'avez pas de cravate. Vous vous présenterez quand vous en aurez une.

Dans une circonstance identique, A. aurait rétorqué :

- Je l'achèterai dès que vous m'aurez versé ma paye.

J.B. n'osa rien dire. En réalité, il déplaisait au chef d'atelier qui pensait : " Encore un garçon maladroit, sans formation et qui ne parle même pas l'anglais ! "

J.B. se retrouva seul, dans la rue, la gorge serrée par une forte envie de pleurer. Il alla d'usine en usine avec une impression étrange chaque fois qu'il pénétrait dans ces fabriques vivantes, trépidantes, où les odeurs de poussière, de bourre cellulosique et d'humanité mêlées calfeutraient l'atmosphère. Les ouvriers, silencieux sous l'œil attentif des supérieurs, en réglaient le mouvement perpétuel.

En fin de matinée il n'avait toujours pas de travail. Las, découragé par toutes ces vaines démarchent qui l'humiliaient, il s'interrogeait : que faire ? Acheter une cravate ? A. serait mécontent. et s'il ne ramenait aucun boulot, il le jugerait bien godiche !

J.B. éprouvait de plus en plus l'impression de n'être qu'un ver rampant et servile. Il décida, avant de reprendre sa quête d'un emploi, de se rendre chez le boss lui-même. Cet homme à l'air franc, au regard plein de gaieté, avait promis son aide : il devait voir l'élégant notable.

Celui-ci le reçut de nouveau avec une poignée de main qui jouait toutes les petites scènes d'honnêteté et de loyauté. J.B., devant cet individu à la chaleur communicative, reprit quelque espoir.

- Mon pauvre ami, lui dit le boss, c'est parce qu'il fallait vous présenter à ces manufactures dès hier. Aujourd'hui les places ont été assaillies. Mais ne vous inquiétez pas, je vais vous donner d'autres adresses, ajouta-t-il devant le désarroi du garçon. Voici un atelier de confection pour chemises. Allez-y de ma part. C'est également un groupe dont je peux disposer.

J.B. erra une fois encore dans le quartier industriel. Depuis qu'il tournait dans ces rues, il commençait à connaître l'endroit aux bruits discordants et infernaux. La personne qui l'introduisit, grande, bien bâtie, affichait un visage un visage de brute et faisait fonction de sous-directeur. Ses cheveux légèrement grisonnants lui communiquaient une allure distinguée. Sa vie bourgeoise modelait son corps et enfantait en lui une sorte de prestance, un signe de race que trahissaient les traits lourds, grossiers et la face rougeaude. Celle-ci prenait un relief saisissant dans la lumière pâle qui perçait à travers les verrières ternes.

- Oui, dit-il, j'ai un boulot pour vous.

Ce fut tout. Il appela le chef d'atelier; cet homme, à la chevelure abondante coupée au niveau du cou et à la cravate longue et large, le conduisit aux machines grondantes. La vaste salle se révélait tout de même propre et accueillante...Trop avenante ! Inconsciemment, J.B. se sentit comme la bête attirée par l'appât. Trop tard pour reculer, le piège allait se refermer sur lui !

- Est-ce que je pourrais savoir combien je gagnerai? demanda-t-il à son guide qui semblait plus abordable.

- En principe, ce n'est pas moi qui fixe les prix. Je me renseignerai, mais je peux déjà vous dire que vous toucherez dans les 75 cents pour une douzaine de chemises.

J.B. eut le sentiment que ce n'était pas beaucoup, bien moins que ce qu'A. devait encaisser.

Les salaires offerts aux immigrants dans les ateliers de couture devenaient dérisoires. L'exploitation dans une aussi grande ville que New York restait facile puisque les clients qui acceptaient de travailler aux cours les plus bas affluaient, déferlaient, grouillaient, et derrière eux il en arrivait toujours. Pourtant, presque tous les Américains, riches ou pauvres, descendaient de classes paysannes et laborieuses d'Europe. Venus autrefois, oppressés ou démunis, fiers de leur fortune récente, ils maintenaient à leur tour les nouveaux arrivants dans le besoin, les utilisaient afin d'affirmer leur puissance. Les parvenus qui s'exprimaient en anglais, élevés au rang d'une aristocratie locale par l'usage parfait de la langue, employaient les autres pour faire les tâches pénibles de toutes les industries. Les jeunes originaires de la campagne, véritables capitaux pour l'économie et le commerce, numéros plus ou moins pittoresques, dépourvus d'âme, marginalisés par leur condition d'étrangers, ils les appelaient les Buckwheats, les culs-terreux. Et pour étouffer les révoltes contre l'hostilité rencontrée, pour empêcher les asservis de s'unir, pour briser les restes de l'humanité, les bosses, judicieusement, mélangeaient dans les ateliers (les sweat shops) des employés de différentes nationalités.

Quant aux noirs, ils les traitaient en parias.

Les deux hommes pénétrèrent dans le bâtiment réservé à la confection, le brouhaha cessa brusquement, les têtes se baissèrent vers les machines, les mains s'activèrent en silence et l'on n'entendit plus que le cliquetis des aiguilles. J.B. comprit que le contremaître, sous son sourire amical, cachait une fermeté inflexible qui terrorisait ces gens. Il représentait, dans sa personne même, les contradictions de l'Amérique qu'A. avait découvertes.

Sans rien dire, J.B. commença son labeur, mais, sous les regards du supérieur, ses doigts se crispaient, des fils se cassaient, il s'énerva. Le soir, désemparé par le soin minutieux et précipité qu'exigeait chaque article de lingerie, abattu par la quantité de travail qu'il fallait fournir en une journée dans le fracas des métiers et le tumulte du métal, il ne voulut tout de même pas rejoindre A. sans connaître son salaire. Anxieux, il retourna au bureau. L'individu à la face rougeaude discutait avec le chef d'atelier, de lui certainement !

A la vue du garçon il bougonna :

- Nous vous gardons, car vous avez l'air sérieux, mais comme vous êtes trop maladroit, vous n'aurez que 50 cents pour une douzaine de chemises. Et quand le boulot ne sera pas terminé correctement, vous ferez une partie des nuits pour le finir.

Le ton n'admettait aucune réplique, J.B. chancela sous le coup. Le désir de protester, le désespoir montèrent en lui. " Le voleur, la vache ! pensa-t-il... 25 cents de moins que le tarif prévu ! Mais si je refuse, comment pourrai-je vivre ? " Sa colère sans limite s'épuisa, combattue par cette entrave. Où était la richesse que lui faisait miroiter A. avant de partir ?



Chapitre 8


- J'ai demandé le prix de l'omnibus, il coûte 5 cents.

- Alors jamais nous ne pourrons le prendre, répondit J.B. qui expliqua qu'il ne recevrait que 50 cents par lot de douze corsages.

A. faillit échapper la cruche dont il versait le contenu dans une bassine.

- Ils t'ont bien eu, mon pauvre !

- Je sais, avoua J.B., honteux de lui-même, face à cet aîné toujours admirablement défendu contre les fortes déceptions de l'existence, à la fois sensible et impénétrable aux vicissitudes, aux épreuves, aux revers.

Chacun le matin, désormais, se dirigeait vers son lieu de travail. Ils ne prenaient qu'un seul plat par jour dans une gargote pas chère où la cuisine était grasse et mal finie. Quand la faim se faisait pressante, ils mangeaient un morceau de pain. Comme alors ils regrettaient les " farces dures ", les " miques ", les châtaignes et les mets mitonnés de la M. ! Au milieu de cette existence alourdie par la misère, ils souffraient encore de la famine qu'ils entendaient gémir autour d'eux.

J.B. cessait de croire à l'utopie d'A !

Accablé par son labeur et les remontrances des chefs, négligeant les abjurations de son frère qui avait appris à déchiffrer les nuances de ce visage fermé, il semblait refuser les humiliations et son déracinement.

- Je crois bien que je ne pourrai jamais me sentir chez moi dans un antre aussi étroit, si loin de la nature, avouait-il parfois.

Mais souvent, trop fier pour pleurer devant A., il s'enfermait dans le silence. Il avait même des difficultés à s'habituer au bruit de la nuit, alors qu'A. trouvait au contraire que le remue-ménage devenait familier et mettait en confiance.

Chaque soir, communiquant fort peu, en un tour de main, ils quittaient tous leurs vêtements et les jetaient en tas sur l'étagère. Les souliers tombaient bruyamment sur le plancher, ils secouaient, pour en éloigner les bestioles, la couverture qui laissait échapper une poussière âcre et, enroulés dedans, ils attendaient longtemps le sommeil qui devait les soulager de leur peine.

Le soir où A. encaissa sa paye, ils filèrent droit vers un restaurant que le colporteur leur avait indiqué. Le vent soufflait si fort que les passants marchaient courbés en avant. Des personnes couraient après leur chapeau, des femmes tenaient leur robe. Mais l'idée d'un bon repas, si avenante, les réconforta. Ce serait leur premier vrai souper depuis G. !

Après avoir descendu quelques marches pour s'enfoncer dans un lieu qu'on aurait pu prendre pour une cave, ils poussèrent une porte dont la vitre arborait un rideau à petits carreaux rouges, semblable à celui qu'A. avait déjà vu à L. le jour où il avait invité Ar.. Cette similitude lui fit chaud au cœur.

Ils retrouvèrent le même damier dans le décor et sur le zinc. Attirés par un fumet de cuisine connu et réjouissant, ils se dirigèrent vers le fond de la salle d'où parvenait la voix de plusieurs habitués parlant leur langue. La patronne, bien enveloppée, vint leur demander en pur français :

Qu'est-ce que vous désirez, mes enfants ? Il y a de la viande saignante, bien entendu, du steak comme disent les gens d'ici, mais aujourd'hui j'ai du poulet préparé à la façon de chez nous.

Elle s'épanouissait aimablement, en un sourire qui cachait ses yeux et plissait son visage potelé. Bientôt elle posa sur la nappe le plat fumant, accompagné d'un vin du pays.

- Cela se voit que vous êtes arrivés à New York récemment, mais vous voilà déjà presque au logis des parents, n'est-ce pas ?

Ces paroles simples et accueillantes apaisèrent les deux garçons. Ils mangèrent de gros morceaux de blanc, en silence, de peur de perdre une bouchée. Bien au chaud devant un mets succulent, peu leur importait à cet instant si la tempête dehors rugissait par rafales. A la plupart des tables, les habitués de la maison discutaient. La propriétaire, une authentique toulousaine, allait de client en client, familière, un peu vulgaire avec les hommes. Elle s'enquérait parfois de la qualité de sa cuisine, avec le savoureux accent du midi de la France :

- Ça va ? Alors les petits, que pensez-vous de ce poulet ? Et après, si le cœur vous en dit, vous aurez un délicieux gâteau.

Puis elle passait de nouveau à la table voisine. Un homme près du zinc, buvait, un verre poussant l'autre. Jamais les garçons n'avaient vu quelqu'un avaler du whisky à une telle cadence ! Un vrai ruisseau ! Le barman versait de haut pour faire écumer les jets d'eau-de-vie.

A l'usine, J.B. n'était pas le seul à gagner seulement 50 cents la douzaine de chemises, punition habituelle, consécutive aux rapports peu favorables du chef d'atelier. Ce jour-là, cette sanction tomba sur une pauvre Polonaise, veuve, mère de quatre enfants. Après le départ du contremaître, un silence de mort avait envahi la salle. Chacun sentait monter son désespoir et les souffrances du voisin. Les sanglots de la femme, bientôt rompirent le mutisme général... Alors les mécontentements, les passions jaillirent.

- Ah le monstre ! disait l'un. Nous sommes plus maltraités qu'en Russie.

- Nous devenons ses esclaves, s'insurgeait un deuxième.

- Le voleur ! Le brigand ! Comment pourra-t-elle nourrir ses petits ? poursuivit un troisième.

- Nous passerons tous à ce tarif dérisoire. Pendant ce temps le boss et les patrons s'enrichiront.

- Si quelqu'un osait l'aborder...

Alors une révolte intérieure plus forte que l'angoisse stimula J.B. et l'entraîna vers l'avant dans un acte où sa volonté n'agissait plus. Autant il avait été un gamin rêveur et fermé, autant il se montra résolu dans cette entreprise hasardeuse. Par une soudaine crise de rage aveugle, une soif de venger ses propres offenses, il eut envie de se prouver qu'il pouvait lui aussi prendre des initiatives. L'issue de cette grave injustice dépendait sans doute de lui.

- Je vais tout de suite voir le patron, dit-il, je lui expliquerai.

De longs visages pâles et maladifs, privés de nourriture, se tournèrent vers lui.

- Longue vie à vous ! cria la malheureuse victime en essuyant ses larmes avec un coin du tablier. L'espérance un instant remplaça le pain et réchauffa son âme et son corps.

J.B. entra résolument dans le bureau du directeur. Le chef d'atelier aussi s'y trouvait. Une ombre de crainte envahit le garçon, mais, poussé par l'indignation, il les dévisagea.

- Que voulez-vous? hurla l'individu à la face de brute. Pourquoi n'êtes-vous pas au boulot, espèce de paresseux ?

- Vos ouvriers sont anéantis, épuisés, protesta J.B.; à 50 cents, tous crèveront de faim !

Allez-vous m'apprendre mon métier ? s'insurgea l'homme. Qui décide des prix ici ? Qui dirige ? Sortez de l'usine !

- Mais...

- Disparaissez immédiatement. Cela vous fera comprendre, à l'avenir, que chacun doit travailler sans discuter.

J.B., encore imprégné de son village natal, avait cette mentalité qui conviait les gens simples à être déférents envers un monsieur de la ville. Il baissait la tête et n'insista pas davantage. Lorsqu'il revint à l'atelier pour récupérer sa veste et son bonnet, tous lurent la défaite dans sa physionomie.

- Il m'a licencié, murmura-t-il, cherchant une aide parmi l'assistance, mais sa voix mourut dans le silence. Le directeur, soupçonneux, surgit pour l'empêcher de parler. Il hurla pour dominer le vacarme soudain, miraculeusement retrouvé, car les employés s'étaient remis au travail à une cadence plus rapide.

- Partez plus vite voleur !...

Le tintamarre des machines couvrit le reste de ses paroles. Tout espoir s'évanouit pour J.B.. Aucune main franche et amicale ne se tendit.



En France, ils avaient été des enfants relativement heureux, même si leur existence n'avait pas manqué de petits malheurs, auxquels A. surtout n'était pas arrivé à s'habituer. La cuisine était le lieu où ils livraient le fond de leur cœur, car, quand le père montrait parfois de l'impatience, la mère, vigilante, écoutait toujours. Maintenant, à qui se confier dans cette cité où sourdent une ironie ignoble et le mépris des humbles ? Une fois de plus, les deux garçons, soucieux, rangeaient leurs affaires. Depuis un mois, l'exil, l'inanition, les humiliations les torturait sans relâche. Que leur réservait l'avenir ?

A. en voulait à J.B. pour son aventure. Il pensait à de la mauvaise volonté de sa part. Il aurait souhaité faire davantage d'économies avant de quitter New York.

- Tu dis que tu ne peux plus supporter d'être traité comme un domestique. Mais tu resteras un domestique ! La seule différence, c'est que tu seras un domestique agricole. Si toutefois nous avons la chance d'être embauchés en cette saison !

A., cependant, faisait déjà preuve de fermeté et de décision, il savait que leur vie désormais serait ce qu'ils la feraient. Ainsi boucla-t-il les sacs sans plus grogner. Ils comptèrent l'argent qu'ils possédaient : trop peu pour leur permettre de prendre une diligence ou un moyen de transport quelconque ! Alors ils se résignèrent à faire le trajet à pied.

Faudrait-il marcher indéfiniment ?

Le premier soir, ils s'enroulèrent dans leur cape, se serrèrent, se blottirent l'un contre l'autre dans un fossé, à l'abri des taillis, exténués de lassitude, de douleurs d'estomac.

- Nous avons commis une belle imprudence, murmura A.. Une autre fois, il nous faudra chercher une pension avant le crépuscule. Quand une charrette passera, nous essaierons de l'arrêter pour avoir des renseignements précis, au lieu d'errer au hasard. Tu te rends compte, nous ne savons même pas où nous nous trouvons !

Ils dormirent mal, grognant et se retournant sans cesse, incapables de s'habituer à la dureté du sol, à l'humidité qui déposait ses gouttes de rosée sur les branches couleur de rouille et sur les fils d'argent des toiles d'araignée.

Aux premières lueurs du soleil, secoués par la brise du matin qui glaçait leurs membres et leur front, poussés par une force dont ils ignoraient la provenance, ils repartirent, réveillant la nature assoupie, allant d'une ferme à l'autre sans succès. Ce jour-là, ils logèrent dans un bouge répugnant pompeusement appelé auberge, avec des ivrognes importuns, des pochards gueulant et gesticulant.

Un soir, un paysan au regard limpide et soupçonneux, mais plus charitable que ses voisins, voulut bien leur ouvrir la porte d'une grange. Avant de les laisser pénétrer, il formula cependant une exigence :

- Please, give me your cigarettes !

Antoine ne comprit que le dernier mot. Il céda également ses allumettes, mais au moins un toit les abriterait ! Ce fut heureux, car, depuis plusieurs heures, les nuages s'épanouissaient, balayés vivement par un vent tourmenté. Bientôt la pluie se mit à tomber.

- Si le temps se gâte, c'est une catastrophe pour nous !

Sur leur lit de foin et de paille, ils ne se réchauffèrent pas aussi vite qu'ils le croyaient, trop endoloris et malheureux pour pouvoir se reposer.

Le lendemain matin, la forte averse avait cessé, mais un crachin désagréable descendit sur leurs épaules. Ils marchèrent toute la journée à travers champs, le long de petits sentiers, dans les fondrières et les vallons sombres, sans jamais rencontrer personne. Ils débouchèrent enfin dans une grande prairie, aperçurent la masse obscure et imposante d'une bâtisse dans un repli de terrain et s'en approchèrent.

Brusquement, dans ce monde assoupi, le bruit léger de leurs pas clapotant alerta un chien. Mais la bête, peu hargneuse, frémissante et palpitante, flaira les garçons. Puis comme si elle comprenait leur fatigue et leur chagrin, elle se tut, se laissant caresser. Les deux frères furent heureux de sentir près d'eux la présence de cet animal qui supportait l'humidité et acceptait leur amitié. Ils suivirent ce compagnon providentiel et se trouvèrent dans un immense parc à bétail. La porte de l'énorme hangar céda avec un grincement. sans chercher plus avant, les deux garçons ôtèrent leurs capes pour les laisser égoutter, s'étendirent sur la paille et se recroquevillèrent contre l'animal qui creusait déjà son lit tiède.



Chapitre 9


Lorsque les premières clartés de l'heure où blanchit la nature filtrèrent par les fentes des cloisons, un grand Noir, un gaillard solide et bien charpenté qui semblait doué d'une remarquable force physique, entra et les trouva là. Il leur sourit de toutes ses dents blanches, d'un éclat chaleureux.

- Very hungry ? demanda-t-il, apitoyé.

S'ils n'avaient pas deviné le sens des mots, ils auraient pu parfaitement interpréter le geste de la main vers la bouche. A. acquiesça d'un signe de tête.

- Vous comprenez l'anglais ? ajouta-t-il.

Ils répondirent par la négative et essayèrent avec beaucoup de mal de lui expliquer qu'ils étaient français.

L'homme les amena dans la cour d'une maison campagnarde. Un cochon grognait dans une étable, tout regorgeait de sève, de vie, d'humidité. Impeccablement peinte en blanc, la ferme, une demeure mi-bois, mi-pierres, entourée de pelouses, reflétait un train de vie élevé. Devant l'habitation, des peupliers immenses dont quelques feuilles roussâtres frémissaient encore sous le vent léger qui balayait les derniers nuages et secouait les gouttes, devaient apporter, l'été, la fraîcheur de leur ombre. Des prés s'étendaient à perte de vue et dans le ciel, des oiseaux migrateurs, en vols serrés, s'éloignaient.

Ils pénétrèrent dans une vaste salle où ils remarquèrent surtout la très longue table. Sur un meuble, des piles impressionnantes de vaisselle s'entassaient. Une jeune fille, au visage à peine expressif, réactivait le feu mourant dans la cheminée. Le fermier, de taille imposante, adressait la parole à trois domestiques. Il leva la tête, étonné. Il devait avoir une bonne cinquantaine d'années. Ses cheveux et sa moustache, bruns, légèrement grisonnants, son visage ouvert et franc annonçaient un personnage amical. Un costume bleu-marine de coupe anglaise, une cravate sombre sur une chemise immaculée lui procuraient le respect de chacun.

- Que désirez-vous ? demanda-t-il d'une voix grave et chaude.

Il fallut de nouveau exposer leur situation. Et, chose extraordinaire, l'homme sut s'exprimer dans leur langue. Un français très maladroit, mais qui faisait plaisir ! Il donna un ordre bref à la jeune fille qui revint peu après avec une soupière fumante et sympathique. Les ouvriers étaient toujours là, ébahis, le Noir aussi. Tous les yeux se tournaient vers les garçons dont la vieille veste accusait toutes les fatigues du voyage. La demoiselle disposa deux assiettes qu'elle remplit du contenu d'une louche épaisse de viande bouillie. Comme des bêtes déchaînées, A. et J.B., oubliant le dédain des spectateurs, l'humiliation de la pauvreté, ne purent retenir leurs réflexes et s'acharnèrent sans honte sur les morceaux jusqu'au moment où ils éprouvèrent le délice d'être enfin rassasiés.

Voulez-vous le coin du feu, le bon lit, la tranquillité d'un lendemain assuré ? Avec de l'ouvrage bien entendu ! Si vous désirez rester, vous travaillerez et vivrez avec nous. Je saurai arranger l'affaire avec la patronne. Mais il faudra vous lever tôt et œuvrer énergiquement dans la journée. En contrepartie, le pain vous sera garanti et vous ne risquerez plus de coucher à la belle étoile.

L'agriculteur leur ouvrait les premières clartés de l'avenir, mais à ce moment-là une petite dame maigre, dans une robe noire et austère, pénétra dans la grande pièce. Elle portait une coiffure sévère. Ce devait être l'épouse; sèche, beaucoup plus revêche et arrogante que le fermier, elle lança, en promenant sur l'assistance l'éclat froid de son regard :

- Qui sont ces deux-là ?

- Nous cherchons une place. Nous avons pensé que... enfin... nous espérons que vous pourrez nous prendre à votre service.

- Oh dear ! Un emploi dans la mauvaise saison ! D'où sortez-vous donc ?

Elle se tourna vers son mari :

- Vous n'y pensez pas ! C'est moi qui cuisine ici ! Je ne peux pas nourrir des gars à ne rien faire. Regardez-les, le grand surtout, ils ne doivent pas bouder devant les plats.

Ces paroles furent prononcées avec une ironie ignoble et un mépris hautain du faible.

- Ils disent qu'ils sont du métier. Faut voir, précisa le fermier avec un calme profond et une influence magnétique assez ferme.

A. s'avança, hésitant :

- Je sais bien que vous n'avez pas tellement besoin d'ouvriers en ce moment. Je suis né dans une famille paysanne et je comprends cela. Mais le boulot ne nous inquiète pas, nous pouvons faire n'importe quoi en attendant le beau temps.

- Si vous êtes fils de cultivateur, pourquoi avez-vous quitté la terre ?

- Nous sommes français, c'est trop petit chez nous pour partager notre propriété entre plusieurs frères, mais nous savons labourer, semer, traire, soigner les bêtes.

- Vous savez traire ? C'est bon alors. L'hiver les troupeaux sont en plein air et peu d'hommes veulent les alimenter et les surveiller par ces froids. Il n'y a guère que notre Noir...

L'agriculteur leur tapa sur l'épaule amicalement.

- Vous voyez que tout s'arrange ! Vous êtes au service des Wilfrid.

Le gel cessa à la mi-mars aussi brusquement qu'il était apparu. Les neiges éblouies de soleil fondirent. Les bourgeons gonflèrent, les fleurs des érables s'épanouirent. Une brise encore fraîche, mais délicieuse, secoua les branches perlées de rosée. Des pépiements un peu timides sur un ciel bleu et calme annoncèrent les tout premiers passereaux.

- Le printemps arrive, dit le Noir, joyeux, qui guettait le retour des migrateurs. Ces petits oiseaux blancs, aux ailes rayées, nous rendent bien des services, car ils nous débarrassent des insectes.

Il fallut s'initier à une agriculture différente de celle de leur enfance. A., pourtant émerveillé par le machinisme, devint réticent.

- Je n'apprécie pas beaucoup cette mécanisation, avoua-t-il à J.B.. J'aimerais mieux travailler dans une ferme pas trop industrialisée.

Pourtant il était resté presque sans voix en apprenant le volume de la production à l'hectare. Et quelle belle propriété : 80 hectares !

- Ce n'est qu'une petite exploitation pour nous avait dit M. Wilfrid.

Un engin qu'on appelait le luster ouvrait les sillons, y mettait le grain et les fermait aussitôt. A., ébahi, observait la lutte puissante où la terre vaincue obéissait. Il s'étonnait devant l'immensité des tâches à accomplir :

- Mais comment moissonnez-vous de telles étendues ?

- Nous possédons différentes machines, mais elles servent peu en fait. Les moissonneuses en usage dans tout l' Est se contentent de couper les céréales en les laissant sur le sol. Le liage des épis se fait ensuite à la main. Nous aurons alors besoin de vous. Mon fils rêve de quelque chose de plus perfectionné. Il a en partie raison, car ici la récolte peut souffrir de la chaleur et des orages. Il sera indispensable de se tourner vers des appareils plus modernes, une MacCormick reaper par exemple.

Nos deux français avaient du mal à imaginer plus efficace que le Luster qu'on leur demandait de guider dans les champs de manière parfaitement rectiligne, en piquant le flanc des bêtes au moyen d'une grande gaule. Ils se rendaient bien compte aussi que ces progrès tendaient à remplacer la main-d'œuvre. Les Wilfrid n'auraient besoin que de deux hommes et d'un attelage de chevaux pour un rendement de 8 hectares par jour ! Voilà pourquoi les Blancs abandonnent l'agriculture, songeait A..

- Décidément, répétait-il à J.B., j'en ai marre de toutes ces faucheuses à herbe, de ces moissonneuses. Je n'arrive pas à les faire fonctionner correctement.

- Il faudra pourtant t'y habituer, dans ce pays où le revenu industriel dépasse le revenu agricole.

- Nous n'obtiendrons pas de bons salaires si nous ne sommes que de mauvais ouvriers.

Ils avaient essuyé plusieurs remontrances dans la semaine et les événements tournaient mal pour eux.



En allant chercher des cigarettes au village, un samedi soir, A. repéra des prospectus qui vantaient le climat de la Californie. Depuis, il en parlait sans cesse, en rêvait.

- Si nous économisions, nous pourrions devenir propriétaires dans l' Ouest. Les ouvriers disent qu'il y a encore des possibilités.

Nous n'aurons jamais assez d'argent. tu sais, je crois que nous ferions mieux de commencer par acheter des vêtements corrects. cela nous serait utile. Imagine que nous soyons obligés de changer de place.

- Oui, bien sûr.

A. avait osé exposer son projet au père W. qu'il appréciait, écoutait avec attention et admiration, car cet homme paraissait s'y connaître en affaires. Il ne parlait qu'en termes de rentabilité, langage auquel le jeune homme était sensible. M.W. encouragea l'aventure, alors que Jo., son fils, un peu distant malgré les journées passées ensemble, fusil au poing, à battre les fourrés, prit un air méprisant :

- L' Ouest est une région trouble et effrayante, vu d'ici. Il est peuplé de personnes rudes, courageuses peut-être, mais grossières. La lutte pour l'existence a fait se replier égoïstement ces individus indépendants, prompts à se venger. La justice semble ne pas exister. C'est tout le contraire de la civilisation ! Les journaux mentionnent la présence d' Indiens, d'escrocs, de criminels pourchassés par des milices locales aussi violentes qu'eux. Et puis les terres ne sont jamais fertiles par elles-mêmes,argumenta Jo., borné. Il faut savoir les rendre riches par le labeur et la compétence... et j'ai des doutes en ce qui vous concerne...

Tout ce que des générations avaient amassé, dans le cœur d'A., de révolte irraisonnée contre le dédain remonta involontairement à sa bouche :

- Je ne suis pas encore très au courant de la politique de ce pays, mais j'ai la conviction que l'Amérique a un avenir pour nous aussi. Je désire demeurer libre d'aller plus loin, si l'existence que je mène me déplaît ou si des personnes m'importunent.

Les paroles irréparables venaient d'être prononcées. Le ton monta rapidement. Piqué au vif par l'audace d'A., Jo. dit avec colère, le visage étrangement déformé dans la lumière de ce frais matin de printemps :

- Foutez le camp ! Que je ne vous voie plus chez moi ! Ma mère avait sans doute raison lorsqu'elle prétendait que vous e feriez pas l'affaire. Quand je pense que vos creviez de faim à votre arrivée ici !

La fermière de son air toujours pincé, refusa de consulter son traditionnel carnet où était inscrite la paye des ouvriers, tant qu'ils n'auraient pas fini la semaine.
Au milieu de ce désarroi sans espoir ni regret, mal à l'aise, alourdis, mécontents d'eux, ils durent répondre à une lettre d'An.. Il fut convenu de ne pas décrire les premiers soucis et le choc de l'arrivée, mais au contraire de rassurer la famille. J-B, plus habile qu'A. dans le domaine de l'écriture, se chargea de rédiger la réponse. Il resta pourtant quelques bonnes minutes à garder entre ses mains la feuille blanche, puis annonça qu'ils changeaient d'emploi pour être mieux payés. Les parents, habitués à ces arguments, comprendraient... Ils enverraient plus tard leur nouvelle adresse. Les fautes d'orthographe s'accumulaient, s'enlaçaient sur la page les unes aux autres.

Que faire désormais ? Partir très loin ? Demeurer dans les parages ? Le monde restait à l'image de la France où le mépris poursuivait la misère et où, comme le prédisait le père, " la pauvreté colle à la peau ". Recommencer le tour des différentes fermes ? La saison des labours, les épis lourds qui murmuraient dans les champs sous l'ondulation lente du vent, pareils à une mer dorée, la perspective des moissons devaient, ici comme en France, préoccuper les agriculteurs, mais A. et J-B. ne trouveraient jamais dans l'Est de propriété traditionnelle. De plus, cette société puritaine, avec son esprit pratique et arrogant, ne cesserait de les froisser.
Wan Potzveck, un ouvrier agricole, leur avait conseillé avant leur départ le Western rural, un journal publié à Chicago que les mécontents écoutaient avec complaisance. Les articles de cette revue promettaient également des salaires plus élevés vers la Californie. Mais le voyage inquiétait J-B. et ils ne possédaient pas encore assez d'économies. L'argent ! L'argent ! Sans lui tout avenir restait stérile.
Une autre rubrique leur apprit que la Connecticut cherchait des bûcherons pour la fabrication de charbon de bois. Ils se souvinrent des charbonnières de leur pays et ils vagabondaient justement à la frontière de cet État. Les White Mountains étaient proches et même, vers la gauche, au loin, très loin on devinait les premiers contreforts des Appalaches. Toutes ces montagnes paraissaient couvertes d'une végétation dense. Ne connaissant pas la géographie du pays, ils prirent la route qui se rapprochait des forêts et guettèrent une diligence, en vain. La plaine s'étendait, démesurée, interminable devant eux. Ils marchèrent indéfiniment. Surpris par la nuit, ils se réfugièrent dans une cabane abandonnée.
Le hululement des hiboux troubla leur sommeil et effraya JB. au point qu'ils préférèrent s'allonger dehors, blottis contre une meule de foin. Sous la voûte splendide d'une nuit violette parsemée d'étoiles, A. aussi se montrait inquiet de tout, des murmures que le vent apportait, des échos qui les répercutaient, des bruits vagues ou lointains. Il fit des cauchemars, revécut les minutes angoissantes lorsqu'il couchait dans la paille de la grange des M-R. où le moindre bruit le tourmentait : le méchant patron, pour le terroriser davantage, lui disait que le cheval cognait ses sabots dans l'obscurité chaque fois que le diable lui tirait la queue. Enfin, les visions affolantes et horribles s'espacèrent et une nouvelle journée aventureuse commença.
Au soleil couchant, épuisés par leur marche dans la poussière, ils s'arrêtèrent dans une taverne de Hartford, tout près des White mountains. Ils commandèrent un modeste repas, espérant bien obtenir des renseignements dans cette salle bondée et enfumée.
Ils s'installèrent à une table, mais dans ce brouhaha, dans la rigolade des premières tournées et du chahut, il s'avéra presque impossible de comprendre les conversations. Pourtant, peu à peu, ils devinèrent que la plupart des clients étaient des chasseurs. Certains parlaient du prix d'un gros cerf qui ne leur rapportait que 80 cents. D'autres racontaient en riant, sans même prendre le temps d'avaler, des histoires plutôt sur les animaux qui hantaient les Appalaches et, au-delà, les grandes prairies : des loups, des pumas, des coyotes, des serpents venimeux... A. pensa un instant avec admiration à ceux qui, un siècle plus tôt, avait ouvert des pistes à travers les montagnes et la nature vierge, à la recherche de nouvelles vies et de terres incultes, le fusil à portée de la main, craignant le scalp et le fauve. Il savait, pour l'avoir entendu dire à la ferme des Wilfrid, que les Indiens, maintenant, s'éloignaient sans cesse, mais il n'avait pas du tout songé aux bêtes féroces et sauvages... Sans doute craignaient-elles les hommes et les villes ?
Quand le patron revint, chargé d'un plat fumant, A. et JB. l'interrogèrent. Ils apprirent que les bûcherons rasaient de plus en plus les vastes étendues boisées. Les Américains utilisaient beaucoup de bois, même pour la construction des maisons. Aussi, depuis 1860, les prospecteurs se tournaient-ils plutôt vers l'Ouest où les arbres atteignaient des hauteurs phénoménales.
- A l'Est , continua l'aubergiste, un seul gaillard peut venir à bout de son tronc, ce n'est pas comme dans les forêts géantes de là-bas.

Chapitre X

Ils savaient désormais quelle direction prendre. Ils quittèrent la ville, pénétrèrent dans les étendues de châtaigniers et de yeuses.
Avec l'altitude, la végétation changea. Les résineux remplacèrent les feuillus, dans un enchevêtrement presque impénétrable. Soudain se dressa devant eux une baraque de rondins qui servait de gare.
Engagés immédiatement, munis de provisions qui disparurent au plus vite, ils furent amenés par voie ferrée vers une région encore plus boisée pour l'abattage dans une futaie. Ici les branches et les aiguilles étaient tellement denses et élevées, l'épaisse voûte tamisait à tel point les rayons qu'il y faisait sombre. Les sapins, les cèdres, les pins et toute une végétation nouvelle abondaient, s'entrecroisaient en arabesques étranges sur le ciel. De cette forêt se dégageait une impression de puissance et de beauté. Les troncs avaient bien 60 à 70 centimètres de diamètre et le regard se perdait jusqu'à une hauteur d'au moins 20 mètres !
- Il ferait bon chasser ou poser des pièges ici ! s'exclama J.B.
- Oui, mais le gibier serait immédiatement perdu, à moins d'être accompagné d'un bon chien.
En fin d'après-midi, la tâche accomplie, harassés par ce travail inaccoutumé, ils voulurent revenir vers le point de départ, mais ils se perdirent. Le ventre creux, torturés par la faim, ils errèrent au hasard dans l'espoir de trouver un abri avant la nuit. Grâce à l'aubergiste, ils savaient dpuis la veille que les bûcherons vivaient en semi-nomades, sans famille, et se déplaçaient en fonction des chantiers. Ils avancèrent au hasard. De chaque rameau s'élevait un pépiement sous le ramée.
Soudain des grincements, des rumeurs, des fracas divers frappèrent leurs oreilles. l'espace résonna du choc des cognées, du raclement des scies; des chaînes tintaient, des machines vibraient, des arbres craquaient sinistrement avant de choir sur le sol avec un bruit sourd. Ils rejoignaient les abords d'une station forestière.
- Ouf, nous arrivons ! soupira J.B. qui avouait sa lassitude.
- Tu crois ? C'est l'écho que tu entends, le chantier est sans doute loin. Le vacarme qui s'était fait plus précis cessa brusquement : des troncs récemment abattus gisaient, enveloppés d'un énorme nuage de poussière. A travers cette atmosphère trouble, ils aperçurent une scierie et plusieurs locaux : une jolie cabane, un hangar et deux baraques. Ils firent le tour des bâtiments. Le local que devait occuper le chef de chantier gardait ses portes fermées. A travers une fenêtre ternie par la crasse et encastrée dans un des murs de rondins, ils distinguèrent un dortoir prévu pour une vingtaine d'hommes. Au centre, sur un foyer circulaire en pierres et en terre, se dressait un poêle en fonte. De la grange leur parvenait le beuglement plaintif des bœufs.
- Ce doit être l'heure où ils font halte pour manger, dit A., tout de même vaguement inquiet. Nous parviendrons bien à rencontrer quelqu'un dans les parages !
Un chemin de terre s'éloignait pour s'enfoncer dans le profond du sous-bois. Ils explorèrent l'endroit, frais et caché, se faufilèrent sous des branches basses. Brusquement, à leur grande surprise, ils entendirent le son d'une cloche et une voix qui criait :
- Ohé ! Ohé ! Venetz minjar la sopa !
Ils crurent deviner le pur patois de chez eux ! Bouleversés et fous de joie, ils suivirent l'appel qui les invitait à la soupe et trouvèrent cinq bûcherons-compatriotes. Tête nue pour les saluer, embarrassés de leurs bras musclés habitués aux travaux pénibles, les hommes avaient formé cercle autour d'eux. Ils portaient de curieux pantalons à bretelles, faits de grosse toile, frottés à la graisse pour les rendre imperméables et dont les jambes, coupées court pour éviter les accrocs dans les buissons épineux, ne descendaient pas au-delà du niveau des hauts brodequins de cuir.
- D'où êtes-vous ? demandèrent A. et JB.
- De Savoie. Et vous ?
- Du Sud Ouest
Les deux garçons firent honneur à la soupe et aux côtes de mouton qui leur furent offertes. Chacun parla du pays natal. Quel plaisir de retrouver une langue qui ressemblait à celle de leur enfance !
Quand ils revinrent vers la baraque-dortoir, le contremaître attribuait un lit à un nouveau bûcheron.
- Ah ! Vous arrivez trop tard, ricana-t-il en apercevant A. et J.B.. Mais je n'ai plus qu'une place à vous proposer. Il me faut un habile conducteur pour la machine qui amène les troncs. ce matin, un des gars a été violemment projeté par le petit train dans les taillis voisins. Il est mort et le mécanicien a été gravement blessé. Il a fallu le faire transporter en ville, car il n'y a pas de médecin ici. Il ne reviendra pas avant longtemps !
A. et JB. sentirent le frisson, l'angoisse des dangers qu'ils allaient côtoyer, leur parcourir l'échine...
- Alors, qui accepte de conduire la locomotive ? insista le contremaître, en les observant.
JB. était tout désigné puisqu'il s'intéressait à la mécanique. Quelle chance ! Il aurait des compagnons français.
- D'ailleurs, ajouta le chef de chantier à l'égard d'A., vous êtes costaud, vous ferez un bon bûcheron. Vous pouvez tout de même passer la nuit avec votre frère.
Pour la première fois A. et JB. devaient se séparer. Quand se retrouveraient-ils ? Ils partagèrent l'argent qui leur restait et A. partit dans la direction indiquée par les Savoyards. Il vagabonda longtemps, incapable de se repérer dans ce dédale de troncs. La nuit mo,tait, pareille à une fumée s'épaississant, lorsqu'il arriva à l'emplacement d'une nouvelle scierie. Ayant évité de jsutesse les terreurs qui luisent dans l'ombre, il gagna le monde des lumières avec le sentiment d'avoir vaincu la crainte.
Quelques gaillards rentraient : comme tous ces hommes paraissaient musclés, puissants et solides !


Date de création : 04/01/2008 - 08:20
Dernière modification : 02/08/2009 - 21:02
Catégorie : Ecriture
Page lue 586 fois


Prévisualiser Prévisualiser     Imprimer l'article Imprimer l'article


react.gifRéactions à cet article


Personne n'a encore laissé de commentaire.
Soyez donc le premier !



Les articles les plus lus
Nouvelles des Amis
^ Haut ^