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Comment Bernanos traduit-il le silence dans ses œuvres ? Extraits de mon mémoire de Maîtrise
Le silence dans l'imposture et la nouvelle histoire de Mouchette

M. Bergson  et P. Langevin qui s'inquiétaient des dangers que peut faire courir à l'humanité, la vie dans le monde moderne, réclamaient le premier  un " supplément d'âme  ", l'autre un supplément de " raison" . G. Bernanos, lui, veut retrouver ce qu'il considère comme les sources de la vie authentique.


Introduction

Dans la vie de l'homme, le silence apparaît en mille formes que, bien souvent, l'on ne peut nommer : dans le matin qui se lève sans bruit, la nuit qui tombe comme à la dérobée, le printemps qui s'éveille ou le " langage des fleurs ", dont parle Baudelaire.


L'écrivain est celui dont l'imagination construit un univers où tout, du début à la fin, surgit d'un discours continu. Après chaque articulation grammaticale, le signe de ponctuation est un arrêt suivi d'un silence. Mais le silence dans les œuvres de Bernanos, n'est pas seulement un facteur d'harmonie.
Il faut noter tout d'abord la fréquence du mot dans "l'Imposture" et " La nouvelle histoire de Mouchette". Parfois même, le mot n'est pas évoqué et le silence s'impose. C'est le silence des grands tragiques, le silence qu'il y a avant la déclaration de Phèdre à Hippolyte. Le silence qui poursuit et enveloppe Mouchette avant sa mort ou celui qui semble venir apaiser les grands débats de Cénabre; et la scène reprend ensuite. Il y a aussi la nature évoquée par Bernanos, simple, mais pleine de poésie et de silence. Enfin quelques phrases susceptibles de définir provisoirement le silence Bernanosien, parsèment les deux oeuvres et permettent de retrouver le silence courant comme la quiétude Antérieure.
Mouchette le plus souvent :
"est hors d'état de se défendre autrement que par l'immobilité, le silence."
Dans l'"imposture", il est question de " l'attitude du vieux prêtre, sa terreur silencieuse."
C'est dans une retraite pleine de bouderie qu'apparaît Mouchette aux gens du village avec son front buté, son visage fermé et sournois. Dans les conversations et surtout dans la deuxième partie de "l'imposture", l'écrivain s'attache à évoquer non seulement les propos des acteurs mais la qualité expressive de leur silence :
au silence méprisant de M. Guerou, le pauvre Pernichon répondit.... par un courageux sourire... Cette parole étonnante tomba dans un silence glacé.
De même dans la "Nouvelle histoire de Mouchette", l'amour de la fillette complètement méconnu par Arsène, se traduit par une atmosphère lourde et pleine de sous-entendus :
"Le silence est retombé entre eux, un silence aussi louche que le reflet de l'âtre."
Dans ce sens, le silence devient solitude. On a dans la société de "l'imposture" l'image expressive, d'un cercle d'hostilité qui se referme sur la personne solitaire :
" Le cercle parut se resserrer autour de lui dans une espèce d'agitation silencieuse.
Dans l'"imposture", le silence d'une ville qui dort: "A cette heure... la place de Rennes... y est, à force de solitude et de silence, pathétique".
dans la " nouvelle histoire de Mouchette", l'heure du recueillement qui précède la grand-messe: " l'heure qui précède la grand-messe est comme jadis une heure de recueillement... les gens se préparent" dit-on pour expliquer la solitude de la grand rue, son silence."
Quels vont être les moyens d'expression employés par Bernanos ? - Tout d'abord les verbes : " glisser, flotter, couler" sont très fréquents. L'auteur les emploi pour Cénabre et Chevance comme pour Mouchette. Lorsque Mouchette pénètre chez la vieille sacristine, le jour de la mort de sa mère, elle sent qu'elle entre dans une zone de silence : " le silence monte de nouveau... elle s'y laisse tout de suite glisser".
Bernanos utilise également les adjectifs, les images et les comparaisons. Ce même silence chez la vieille sacristine donne à Mouchette l'impression qu' " une nappe invisible recouvre ses épaules, son front". ou qu'" une étrange douceur...paraît tisser autour d'elle... les fils d'une trame invisible".
Dans l'imposture, la principale image est celle du " cercle enchanté " qui enferme Cénabre dans son mensonge.
Enfin et surtout ce qui semble caractériser le silence, c'est sa pesanteur : il est bien souvent lourd, dense. Dans l'imposture, le silence que l'on sentait roder dans la chambre de l'abbé Cénabre : " tomba sur lui comme une masse de plomb". Désormais ce silence va devenir : " plus compact, plus immobile, autour de son désespoir".
La première conclusion que l'on peut déduire de cette étude est donc le côté essentiellement positif du silence dans sa deuxième acception. Il semble que pour bien comprendre ce silence, on ait besoin de voir quelque chose qui se taise. Et on va retrouver dans les deux oeuvres, les trois symboles de lumière, de nuit et d'eau.

La lumière, signe d'une illumination intérieure, va caractériser l'âme de Chevance. En effet, de lui semble émaner une paix, qui n'est pas assoupissement, mais lumière, fraîcheur et silence : " le curé de Costerel-sur-Meuse... s'éclaira d'une lumière étrange et surnaturelle". La lumière sera aussi un des moments de clarté, dans la chambre obscure de Cénabre, susceptible de l'éclairer dans ses débats intérieurs : " la lumière l'avait offensé cruellement, tout à coup, comme le signe sensible, sur le mur et sur la croix, d'une illumination intérieure qu'il eût voulu étouffer, repousser dans la nuit, avec une énergie désespérée".
La nuit dans l'œuvre de Bernanos, comme dans l'hymne à la nuit de Péguy, va aussi être symbole de silence. En effet, les deux mots, sont souvent associés. L'abbé Chevance dans son agonie, implore : le silence et la nuit ". L'abbé Cénabre dans sa chambre nue et obscure va désirer " n'importe quoi qui romprait le silence ... l'aube même". De même Mouchette, rentrée chez elle, et essayant de reconstituer les événements de sa nuit tragique, les comparera à une " rumeur confuse" qui monte des ténèbres comme du silence : " quand cette rumeur se tait, monte tout à coup du silence, ainsi que d'une insondable nuit... Le nom de Mouchette ".
Mais la nuit de Bernanos a souvent une atmosphère lourde et tragique. Ce n'est pas la nuit étoilée de Péguy : " silencieuse aux longs voiles... toi qui verses le baume et le silence et l'ombre" que l'on trouvait dans le " le porche du mystère de la deuxième vertu ", mais la nuit du " mystère des saints innocents ". " Cette mer immense d'ingratitude". La mère de Mouchette sur son lit d'agonie: paraît avoir aussi peur du silence que de la nuit". La nuit apporte avec l'angoisse quelque chose de démoniaque. C'est pendant la nuit que Mouchette est violée et que Cénabre se donne à Satan. Bernanos avait d'ailleurs projeté de donner comme titre : " les ténèbres ", à son roman sur ' l'imposture ", dont la plus grande partie se déroule dans une atmosphère opaque et épuisante.
Le symbole de l'eau, également modèle de calme et de silence, est encore plus complexe. Le silence Bernanosien dans la plupart des romans est en effet palpable comme une eau. Dans "
le soleil de Satan" : "l'horizon" est " plein d'un silence liquide ". Dans la petite chambre de M. Ouine, Steeny : " croyait ..; sentir ( le silence ) glisser sur son front.... ainsi que la caresse de l'eau."
Dans " l'imposture " le symbolisme plus discret apparaît quand même. Tout d'abord dans l'univers de Cénabre, la mer évoque ce monde infini du silence, dans lequel se perdent les cris désespérés: " Il était comme un homme qui crie au bord de la mer ". Plus loin la Seine semble charrier le silence et la lumière entre ses bords :
" La Seine... ruisselait d'une lumière dorée qui venait mourir aux rives dans une double frange d'écume bleue, et l'air était déchiré de cris d'hirondelles... l'évêque... ne put supporter ce silence plus longtemps."
D'autre part, l'image du bateau et du fleuve reviennent souvent pour évoquer le destin silencieux des hommes. La mère de Mouchette : " sur la sinistre galère où ils ramaient ensemble... était la figure de proue, face au vent ".
La même symbolique se trouve chez Claudel. Dès le premier chapitre de " l'otage" Georges avoue:
Je n'ai plus que la mer sous les pieds, la mer de l'eau marine et celle qui est faite d'hommes... tout a passé."
Le thème de l'eau grâce aux continuelles transformations, auxquelles l'eau se prête, est l'élément de choix pour évoquer le destin des hommes. Claudel dans " les grandes odes " découvre son dynamisme universel, son rôle de lien pour réunir le monde, l'homme et Dieu. Il y a donc à travers ces images de l'eau et du bateau, un appel de l'univers, qui est comme la vocation de chaque être. A l'eau, image de l'infini, est confiée la mission de réunir et de guider le rythme du monde. Mais cet appel muet, peut-être ambigu, et le problème va se poser en particulier au moment de la mort de Mouchette. Mais aussi, une maille peut se rompre et le personnage est alors égaré dans l'univers : Cénabre ressemble à un ""personnage à la dérive ".
La complexité du thème de l'eau s'accentue encore si on compare ces trois emplois différents : dans " l'imposture " :
" Il parut hésiter au bord du passé sordide, puis s'y laissa glisser ainsi qu'on coule à pic. L'abbé Cénabre crut voir se refermer sur la carcasse famélique ... une eau polie et sombre couleur de plomb."
Dans " la nouvelle histoire de Mouchette ", le fillette se laisse :
" glisser .... jusqu'à ce qu'elle sentît le long de sa jambe... la douce morsure de l'eau froide... l'eau insidieuse glissa le long de sa nuque... elle crut sentir la vie se dérober sous elle. "
Et dans " la joie " :
Jusqu'alors, elle n'était jamais entrée dans le monde étrange et elle avait seule accès... cette fois, elle s'y sentit couler à pic. Littéralement, elle crut entendre se refermer sur elle une eau profonde, et aussitôt... son corps défaillit.
Dans le premier cas il s'agit de l'âme sordide du mendiant que rencontre Cénabre dans " l'imposture" dans le second cas il s'agir de l'étang dans lequel se noie Mouchette, et dans le troisième, d'une des extases mystiques de Chantal de Clergerie. On retrouve dans ces cas les verbes " glisser ", " couler à pic ",
l'idée de disparition dans l'eau, précédée d'un moment de défaillance. Aucune différence notable dans les descriptions; l'eau y est silence, et même l'eau de l'étang, dans la " Nouvelle histoire de Mouchette " semble vivre, selon l'expression de Bachelard : " comme un grand silence matérialisé ". Mais il peut y avoir quelque chose en elle : " de magique, d'attirant, de mauvais ". L'eau de l'étang en effet, " insidieuse ", " en elle " semble-t-il, " dorment les mêmes puissances latentes que dans l'âme des hommes. Ces trois images peuvent d'ailleurs être mises en parallèle avec celles des eaux dormantes et pourries de l'âme " , que l'on trouve dans " l'Imposture ". Dans les trois cas, l'eau va donc symboliser, comme dans la plupart des oeuvres de Bernanos, l'inconscient des acteurs. Mais cet inconscient peut subir l'emprise de Satan. Et, c'est à toutes ces eaux claires ou noires, que va se mêler le silence.
Ce silence loin d'être négatif va donc évoquer toute une vie présente et sensible, de la même façon que le souffle qui est, signe de vie. Bachelard dans " l'Air et les Songes " parle du souffle comme du premier phénomène du silence :
" A écouter ce souffle silencieux, à peine parlant, on comprend combien il est différent du silence taciturne aux lèvres pincées. Dès que l'imagination aérienne s'éveille, le règne du silence fermé est fini. Alors commence le silence qui respire. Alors commence le règne infini du silence ouvert. "
Ce silence par sa vie même ne sera pas forcément opposé au bruit.

Silence et bruit

Dans les dictionnaires, le silence se définit comme une " absence de bruit ". En littérature, l'évocation du bruit ou de la parole, sont presque nécessaires, dans les moments de silence, car sans eux, le silence, privé de contrepoint, ne pourrait même pas être ressenti.
Tout d'abord le bruit permet de mettre le silence en relief. Ainsi dans " l'Imposture ", Pernichon au chevet du lit de M. Guerou entend : " un cri aigu... dans le silence " qui " s'éteignit aussitôt " ou encore dans la chambre de Cénabre :
" On entendit un moment l'huile de pétrole couler à petits coups. Puis ce dernier bruit s'effaça" .
Dans " la Nouvelle histoire de Mouchette " quand la fillette se rend chez la vieille sacristine, le silence n'est troublé que par le balancement régulier d'une horloge dans la pièce :
" Silence, Mouchette suit le tic-tac de l'horloge avec une sorte de plaisir assez nouveau pour elle " .
D'autre part, dès le début de ce roman, l'alternance du bruit et du silence, va créer une atmosphère insolite, comme d'ailleurs au moment de l'agonie de Chevance. Le vent qui gronde dans Mouchette, semble vouloir arracher les paroles de la bouche. Les sens étouffés disparaissent, renaissent. . Puis au tumulte succède encore le silence :
" Mais déjà le grand vent noir ... éparpille les voix dans la nuit. Il joue avec elles un moment puis ls ramasse toutes ensemble et les jette on ne sait où, en ronflant de colère. "
Puis les bruits s'atténuent avec le soir, le silence les absorbe, et les voix, qu'écoute Mouchette, tapie dans la haie, " ne sont bientôt plus qu'un murmure très doux", annonçant la venue de la nuit et de son silence.
Cette fois encore, on quitte le domaine proprement négatif du silence pour écouter, les plus infimes bruits de la nature, son souffle et ses murmures qui composent une véritable harmonie silencieuse. Les arbres, les plantes, les animaux dans la nature servent à manifester une certaine qualité de silence, le " silence ouvert" , vivant, que troublent pourtant quelques bruits espacés. Dans le bois où s'enfuit Mouchette, le craquement d'une branche d'arbre, parfois se fait entendre, ou le frôlement des feuilles... :
" Les mille bruits du dehors, les derniers sifflements du vent sur les cimes, l'égouttement de la pluie et parfois l'écroulement d'une branche morte ".
Le bruit lui-même peut donc traduire le silence, non seulement celui de la nature, mais toute manifestation positive du silence, qu'elle soit pure ou impure. parmi les oeuvres de Bernanos, c'est dans " M. Ouine" que l'on trouve la meilleure définition de ce silence dont la petite chambre du professeur st imprégné :
" silence qui paraît n'absorber que la part plus grossière du bruit, donne l'illusion d'une espèce de transparence sonore ".
Un silence aussi suspect, dans "l'imposture", semble envahir Paris, la nuit :
"La ville, écrasée tout le jour par un brouillard impitoyable... se détendait ainsi qu'un animal fabuleux, grondait plus doucement, tâtait l'ombre avec un désir envieux ".
Et, dans l'âme de chacun, le silence se compose de voix secrètes, que personne n'entend, mais qui se manifestent intérieurement:
" Rien ne pouvait mieux exprimer la violence aveugle et le désordre de sa pensée qu'un cri sauvage et pourtant le silence est solennel."
Comme dit Bachelard, c'est de la " fécondité toute féminine du silence" que vont naître ces voix. Ces voix ressemblent à des appels muets dans le monde et dans l'âme. Pour Bernanos:
" La forêt, la colline, le feu et l'eau... parlent un langage. Nous en avons perdu le secret. La voix que nous ne comprenons plus est encore amie, fraternelle, faiseuse de paix, sereine."
Les lieux et les objets familiers du monde bernanosien parlent aussi un langage riche et intelligible : "à travers les ténèbres, ls villes appellent d'une voix profonde"; et dans la cellule de Cénabre les livres, les murs, la croix, tous ces :
"témoins, muets jusqu'alors, allaient sans doute poser la question à laquelle il ne voulait pas répondre... C'est pourquoi il les avait replongés dans l'ombre. "
Tandis que dans la " Nouvelle histoire de Mouchette", va se joindre à l'appel intérieur, le langage des eaux du petit étang. Bachelard dirait:
"C'est le chant profond... qui a attiré les hommes... Ce chant profond est la voix maternelle ".
En effet, la voix douce de l'eau a quelque chose de maternel, et Mouchette se penche sur la curieuse surface de l'étang avec abandon et confiance, comme elle l'a fait quelques instants plus tôt, sur le lit de sa mère mourante.
Le silence par ses appels muets a donc un rôle ambigu, mais actif, sur le destin des hommes. Pourtant ces appels sont rares parce que l'homme partout impose sa présence et ses idées :
" Il couvre la voix, mais il l'interroge en vain : elle continue son chant sublime ainsi qu'une corde en vibration choisit entre mille ses harmoniques et ne répond qu'à elles seules".
Les voix même du silence, ont donc été refoulées par l'homme, on ne les entendra plus que dans des lieux et des moments privilégiés.

Lieux privilégiés pour la manifestation du silence

On a vu que c'est dans la nature et dans l'âme que se faisaient entendre les appels du destin. c'est donc là comme dans de profonds repaires, que se retirera le silence. Il n'y aura plus un seul silence continu, comme au commencement du monde, mais des parcelles de la "quiétude intérieure ".
Dans la nature, le silence est présent de façon durable, mais pour le goûter vraiment, il faut avoir l'âme d'un poète, ou d'un enfant, comme Mouchette. Il y a en effet parmi les plantes et les arbres, dans le soir qui tombe, toute une vie secrète et invisible :
" Toutefois s'il est dans l'homme d'imposer sa présence... à la nature, il ne s'empare pas de son rythme intérieur. "
Mais Mouchette :
"en a ... trouvé le secret par hasard, ainsi qu'elle ramasse dans les creux d'ombre, dans les ornières, mille choses précieuses que personne ne voit, qui sont là depuis des années."
Mais le silence va se réfugier avant tout, au plus profond de notre être intérieur; dans l"arrière-boutique" en laquelle Montaigne voulait que nous établissions notre principale retraite et solitude. Bernanos de son côté fait rentrer ses personnages en eux-mêmes, pour découvrir dans les profondeurs de l'âme, une vie plus authentique que toutes les popérations mentales, de la pensée. Il n'y trouve pas seulement la raison, la vie psychologique, mais l'image de Dieu. Et, ainsi que dans le silence se percevait le rythme " intérieur " de la nature, l'homme dans sa retraite, va prêter l'oreille pour écouter le rythme de sa propre vie. Ce silence intérieur est une présence, refoulée, et l'homme qui se contente de ne pas parler, n'est pas forcément baigné dans cette présence, qui renvoie à un au-delà de la parole et de la création : " la Quiétude Antérieure ".
Dans une de ses oeuvres, Bernanos fait presque une description géographique de ce monde intérieur, comparé à une citerne profonde en chacun de nous. M. Milner cite à la fin de son oeuvre critique cette image et sa description, qui ressemblent beaucoup au petit étang de Mouchette, avec sa " vase douce " et son " eau claire ", ce petit étang qui était déjà le symbole de son inconscient :
" Elle est là en chacun de nous, la citerne profonde ouverte sous le ciel. sans doute, la surface en est encombrée de débris, de branches brisées, de feuilles mortes, d'où monte une odeur de mort. Sur elle brille une sorte de lumière froide et dure, qui est celle de l'intelligence raisonneuse. Mais au-dessous de cette couche malsaine, l'eau est tout de suite si limpide et si pure ! "
Ces eaux cachées, diverses en nature et en profondeur, se retrouvent dans "l'imposture ".
Ce qu'on rencontre tout d'abord dans ce monde intérieur, ce sont les impressions qui affleurent fugitivement, se détruisent et se succèdent en silence. Dans la première et la troisième partie de " l'imposture ", Bernanos note non seulement ce que pensent les personnages, mais aussi ce qui se profile de manière fugitive et peu cohérente dans leur conscience :
" La seule hypothèse... d'une vie sans réalité spirituelle introduite comme par effraction dans une conscience d'ordinaire si ménagée, en découvrait brutalement le désordre absolu ".
Au cours des débats de Cénabre, Bernanos par son talent réussit à cerner des nuances presque impalpables - les interventions divines ou sataniques - à suivre leur cheminement capricieux :
" Déjà la pensée, l'unique, la précieuse, la dangereuse pensée jaillie de lui est descendue bien plus avant, hors de toute atteinte, glisse à travers les ténèbres ainsi que le poids d'une sonde. Elle ne s'arrêtera qu'au but, s'il existe ".
Ainsi l'écrivain atteint aux confins de l'inexprimable.
Puis au-delà des pensées et des impressions se rencontrent les péchés, les secrets hideux, les mauvaises pensées étouffées :
" Mes remords... à les refouler sans cesse craignez de leur donner une consistance et un poids charnel. Vous irez ainsi de plus en plus secrètement séparé des autres et de vous même, l'âme et le corps désunis."
Il y a donc des péchés qui vont fermer à jamais toute communication entre l'homme de tous les jours et son être intérieur. Ceux qui ont atteint ce stade dans le mal, Bernanos les déverse dans une eau, non pas claire et limpide mais marécageuse, comme les étangs de la maison Usher d'E. Poe. Là croupissaient: " les eaux dormantes et pourries de l'âme ". C'est le lieu secret où le mal a ses racines, dans l'ombre, la boue et le silence. mais ce silence tient à la fois de la quiétude et de la mort :
" Il ne faut qu'une petite pierre, mais tombée de haut, pour révéler le lac de boue qui monte en silence au fond de nous-même."
Parfois même suffisent la lucidité et le clairvoyance d'un Cénabre ou d'un Chevance. C'est ainsi qu'après sa conversation avec le mendiant, Cénabre :
" à sa grande stupeur... vit paraître et disparaître, ainsi que dans un remous de l'eau profonde, l'âme traquée, forcée enfin."
Mais au plus profond de nous-même, si nous savons le chercher, nous découvrirons peut-être une eau pure et limpide. C'est cette eau qui est silence et pureté de l'enfance. Les héros bernanosiens dont l'enfance a été humiliée vont tenter de la refouler. Cénabre par exemple, ne serait pas un imposteur, s'il n'avait connu dans son enfance, une pauvreté qui lui fait horreur et qu'il cherche à dissimuler. Pour Mouchette, il est question également de " ses premières années" comme :
"d'un paysage de brume qui ne se révèlerait que plus tard... peut-être à l'heure de la mort".
Mais c'est aussi là que se retrouvent les voix des ancêtres et l'hérédité. par là l'homme est relié aux générations passées. Et c'est ce lien qui nous fait communiquer, à travers Mouchette par exemple, avec le peuple d'autrefois et l'âme de tous les misérables. C'est aussi ce qui lui permet de défendre, une pureté inconsciente par la révolte contre tout ce qui l'oppresse :
"Tout ce que des générations de misérables ont amassé en son coeur de révolte irraisonnée, animale, remonta à sa bouche".
Enfin :
" encore un peu plus profond, et l'âme se retrouve dans son élément natal, infiniment plus pur que l'eau la plus pure, cette lumière incréée qui baigne la création toute entière".
" La paix qui passe tout entendement" dit la liturgie.
Mais pour le romancier une telle description du monde intérieur de chaque héros est impossible. Quels vont être les moyens utilisés par l'auteur, pour traduire la vie intérieure et complexe de ses personnages !

Comment Bernanos traduit-il la vie intérieure de ses héros ?

Pour faire connaître au lecteur ce monde intérieur de chacun des héros, il va y avoir des phénomènes privilégiés : les regards, les gestes, les voix, les accents qui trahissent les mouvements profonds de l'âme, ou l'expression des visages.
Les regards et les gestes permettent les communications humaines, dans le silence. Ce sont des attitudes. Dans la cabane, les regards d'Arsène et de Mouchette se sont croisés à plusieurs reprises. Mais le regard d'Arsène n'a pas le même éclat : " elle sent sur elle son regard, un regard lourd". Dans "l'Imposture", le regard de Chevance au moment de ses souffrances, est une prière muette, une :
" espèce de dialectique mystérieuse, toute entière dans l'avidité sublime du regard."
Les gestes aussi vont trahir l'âme : Mouchette : " avait découvert la prodigieuse faculté d'expression des mains humaines, mille fois plus révélatrices que les yeux, car elles ne sont guère habiles à mentir, se laissent surprendre à chaque minute " .
Il y a les mains du père, les mains de Madame... De même dans
"l'Imposture " il est question de ces gestes fugitifs qui en dépit des paroles dénoncent les âmes. Tous les personnages qui constituent la société cléricale de " l"Imposture " semblent jouer par leurs gestes fugitifs une véritable comédie : " mouvements de tête familiers ", " mouvements des mains ".
Certains accents de la voix, sont des révélations dans les moments d'émotion. La voix trahit ce qui s'éprouve dans le silence. Elle est en quelque sorte un prolongement de l'émotion initiale ou du sentiment qu'elle cherche à dissimuler. Par exemple la voix de limpide de Mouchette, symbole de sa pureté, se brise tout à coup, devient rauque; c'est une réaction pleine de pudeur chez la fillette. Il y a aussi la voix de la mère, symbole de la voix de toutes les mères misérables :
" son bavardage qui parfois harassait tous, les longues bouderies, les colères bruyantes qui faisaient fuir jusqu'à l'ivrogne ébahi par ce déluge de mots, c'était leur voix et leur silence... le témoin du malheur commun."
Cette voix va se métamorphoser avec l'approche de la mort :
" c'est vrai que la voix n'est pas la même, avec cet accent de résignation exténuée... Mouchette la trouve douce presque tendre. Elle n'a pas l'air de s'accorder avec les mots, comme si d'autres mots venaient à la pensée que la mère n'ose pas dire, qu'elle ne dira qu'à son heure. "
Enfin, l'accent de la voix d'Arsène exprimant le désir : " les mots les plus simples, les plus inoffensifs, ne s'y reconnaîtraient plus, ressembleraient à ces masques de cartons entrevus dans les foires. "
Mais il y a aussi sur chaque visage un silencieux message, car la vie intérieure les modèle. Les expériences y sont plus ou moins gravées :
" Nulle ressemblance... entre ces visages et le sien, ce n'étaient plus des visages d'enfants. "
Tout ce qui traduisait jusque-là la vie intérieure de l'homme, restait du domaine des attitudes, mais le silence intérieur se manifeste aussi de façon positive. En effet, une zone de silence entoure les héros et s'exprime par des qualités particulières pour chacun d'eux.

La vieille sacristine :
" Son mince corps bizarrement secoué sur les deux canes silencieuses... se lève sans bruit, s'approche à pas menus. "
et force les regards à la fois gênés et inquiets à se détourner sur son passage. Son silence est imprégné de l'odeur de la mort.
Le silence qui entoure la petite Mouchette se métamorphose tout au long de l'histoire. Au début, son caractère farouche, sa :
" susceptibilité ombrageuse, qui lui vaut de Madame tant de reproches, éloigne d'elle ses compagnes, l'enferme dans le silence. "
Mais on sent bien que ce silence est celui que Bachelard appelle : " un silence taciturne sur lèvres pincées ". Il est bien différent du silence qui va envelopper Mouchette dans la cabane du petit bois :
" une parole de lui dans ce silence la briserait sûrement comme un verre. "
Le même silence semble faire à nouveau son apparition dans le village, chez la vieille sacristine ou près de l'étang :
" La plus insignifiante parole n'en ferait pas moins un grand choc dans sa poitrine, car elle se sent comme enveloppée de silence."
Mouchette semble retirée dans un autre monde qui l'isole de la terre et des hommes. Dans le premier cas, à cause de son amour méconnu et dans le second cas, à cause de sa misère totale. Ce silence se manifeste comme une présence extérieure.
Chevance de son côté, est comme Donissan dans " le Soleil de Satan ", un prêtre timide. Mais le silence autour de lui n'est pas seulement négatif, il est comme le rayonnement de son silence intérieur :
" La timidité extraordinaire... masquait aux yeux de tous une hardiesse dans les voies spirituelles, un sens extraordinaire de la grâce de Dieu. "
Le silence qui émane de lui est un " silence ouvert " au contraire, le silence de Cénabre, sera un silence fermé.
Le silence de Cénabre semble avant tout caractérisé par la nuit. Les scènes principales de " l'imposture " se déroulent dans l'obscurité: " Autour de la ... silhouette à peine visible dans le recueillement de la nuit, la solitude resta parfaite, le silence absolu. "
Mais il est aussi caractérisé par l'image du " cercle enchanté " :
" prières, menaces, mensonges, cris de fureur ou de désespoir, il semblait que rien ne put dépasser le cercle enchanté. "
Ce cercle symbolise l'amour même du mal qui enferme le personnage dans sa propre solitude:
" Sa déception était plus forte encore du silence qu'il ne pouvait rompre de la solitude incompréhensible où il était tombé. "
La vie antérieure des personnages, a dons été trahie par les expressions physiques, exprimée par la qualité du silence qui les enveloppe. Mais Bernanos va plus loin encore. Car, le monde sensible ne va pas servir seulement de cadre aux acteurs, mais d'instrument d'explication et de révélation du monde intérieur. Dans " l'Imposture " et la " Nouvelle histoire de Mouchette " une place importante a été faite aux paysages et aux intérieurs. Bernanos nous plonge chaque fois dans un décor qui nous accorde avec les pensées ou le drame de ses personnages :
" L'une des marques des grandes convulsions de l'âme est de se retrouver dans les choses, de sorte que telle déception capitale, par exemple, reste inséparable du lieu et de l'heure... par une sorte de compénétration".
Ainsi, l'Abbé Cénabre, après une :
" Soudaine défaillance de l'âme, se jeta hors de son lit... la chambre vivait alentour sa pâle vie lumineuse... mais il semblait que les choses... ne répondissent plus à leur nom, fussent muettes " .
Quand au décor de l'appartement, par sa nudité même et sa finesse, il traduit la sécheresse d'une âme intellectuelle.
Cette première conclusion pose un nouveau problème, car le silence intérieur chez Cénabre n'est sans doute plus seulement refoulé mais anéanti. Son âme a perdu cette présence, elle est maintenant aussi nue que son cabinet de débarras. Cénabre au cours de ses débats effrayants et atroces, ne pourra plus supporter son univers familier, où aucune distraction ne peut le détourner, et l'empêcher d'écouter les mouvements secrets de son âme. Après cette nuit horrible, les désordres de son âme l'inciteront alors, à rechercher le bruit des bas quartiers de la ville :
" Ils cherchaient parfois... le tumulte heureux des faubourgs... la vie grossière... il souhaitait par moments se perdre en elle. "
Dans la " Nouvelle histoire de Mouchette " le symbolisme du monde extérieur réside surtout dans les évocations de la nature. Il s'agit d'une recherche de correspondances entre l'agitation intérieure de Mouchette et le monde extérieur. Comme elle, la nature est exposée aux risques, sacrifiée. La pluie, le froid, le vent accompagnent la fillette et annoncent la nuit tragique dans le petit bois.
Mais à travers ces climats spirituels, ces sentiments violents, troubles ou sincères, il convient toujours de différencier la vie silencieuse du monde intérieur : des désirs, des pensées qui se profilent et le silence qui est présent au plus profond de l'âme, tant qu'il n'a pas été anéanti par l'imposture.
Maintenant, après les lieux privilégiés pour la manifestation du silence, il convient de s'interroger sur les moments favorables à son intervention.

V - Moments privilégiés pour la manifestation du silence

Il faut songer tout d'abord aux rêves et à leurs images silencieuses, leur objets-fantômes. A la fin de l' "Imposture ", Chevance à mi-chemin du délire et du rêve, évoque des images confuses, qui reprennent à intervalles réguliers, leur glissement silencieux :
" Le panneau avant de la voiture... a tourné silencieusement sur ses gonds. " " L'immense boulevard lumineux glisse à toute vitesse devant lui, s'arrête brusquement sans aucun bruit. "
Puis il y a les rêves que l'o, fait éveillés. Quand le personnage Bernanosien est plongé dans ses pensées, il est ainsi isolé du monde antérieur, et c'est sa vie même qui est silencieuse : " ton silence est plein d'un rêve qui te fait sourire à ton insu " dit M. de Clergerie à sa fille. Mouchette, très souvent plongée dans son rêve intérieur, n'entend pas ce qu'on lui dit :
" son rêve a... ce caractère vague, indistinct, qui le fait ressembler au sommeil."
Mais le rêve est aussi illusion, et le moment arrive où il se dissout. La vie du rêveur était une vie silencieuse, sans aucun bruit, et pourtant la dissolution du rêve peut entraîner la soudaine saisie par le silence et la solitude. La présence de ce nouveau silence est une mise en garde :
" Il faut que le silence enfin, se prolonge, pour venir à bout de ce rêve informe. "
Le même silence va envahir le village, à l'heure où Mouchette le traverse. Mouchette encore plongée dans son rêve de la nuit :
" commence à prendre peu à peu conscience de cette tranquillité... c'est comme si le village déjà, secrètement ennemi, s'ouvrait devant ses pas, élargissait sournoisement autour d'elle la zone de silence traîtresse. "
L'absence des commérages l'étonne. Elle pressent que tout son rêve s'effondre. Le silence par opposition au rêve est une prise de conscience du réel.
L'étude du silence permet aussi l'évocation des sentiments profonds, de l'amour et de la charité. En effet, dans l'expression d'un amour sincère ou d'un amour pour le Christ, il semble qu'il y ait plus de silence que de paroles.. Il s'agit de ces états de l'âme, où tout est intime et intérieur : " Le suprême secret du vieux prêtre était un secret d'amour. " Le silence et l'amour vont donc métamorphoser les êtres qui aiment d'une passion pure, celle qui exprime la part la plus vraie et la plus préservée du coeur. Un tel amour transforme Mouchette qui pour un instant semble s'épanouir :
" Le plaisir qu'elle trouve à le contempler ne vient pas de lui, mais d'elle, du plus profond de son être, où il était caché, en attendant de naître ainsi que le grain de blé sous la neige. "
Désormais, son amour peut se découvrir et, dans le silence s'étendre à l'infini. Il est exigence de plénitude.
Le silence fait penser également à la souffrance et à la pauvreté, à la résignation extraordinaire des hommes les plus malheureux. La mère de Mouchette, bien qu'elle ne s'en rende nullement compte, " assume le poids " de la misère commune à toute la famille. C'est une forme humble de sainteté qui reste totalement cachée. De même, les hommes qui souffrent, souffrent en silence. Il y a dans M. Ouine une très belle définition de la souffrance, exprimée par le petit infirme. Cette souffrance qui se manifeste dans un murmure permanent, oblige l'homme à prêter l'oreille dans le silence :
" Souffrir voyez-vous... c'est d'abord comme un petit murmure au fond de soi, jour et nuit... qui parle dans sa langue, une langue inconnue. "
Dans l'agonie de Chevance il est question de la " souffrance vague mais profonde... répandue à travers le corps entier. "
Enfin, il y a le silence qui semble se cristalliser autour de la maladie et de la mort, créant une atmosphère lourde qui intimide et angoisse. Autour de la mère de Mouchette, ce silence est présent. Malgré l'atmosphère bruyante créée par les cris de l'enfant, les murmures maussades des membres de la famille, on sent un silence gêné :
" La malheureuse, gênée par leur silence, finit en manière d'excuse par geindre un peu. "
Le silence semble faire partie du décor qui l'entoure et c'est pour rompre ce silence que la mère de Mouchette, pense au médecin, et à ses paroles de consolation ou d'encouragement. Le bavardage des commères qui la visitent semble pouvoir à peine percer le silence :
" Les rares commères sont maintenant lasses de l'entendre, se contentant de hocher la tête d'un air gêné. "
De même, dans " l'imposture ", l'agonie de Chevance a lieu dans la plus totale solitude. Mais aussi, intérieurement, dans une alternance brusque de bruit et de silence :
" A peine refermé... dans sa pauvre cervelle confuse, le silence était aussitôt brisée... par l'inexorable cadence ", le " furieux bondissement de ses artères. "
C'est la vie et la mort qui luttent entre elles. Puis,
" hélas ! c'est sa vie ", comme épuisée, sa propre vie qu'il sent couler hors de lui... Quel recueillement soudain... Quel silence ! Le coeur enragé, lui-même, hésite... va s'arrêter... s'arrête... tout se tait. "
Le silence précède la mort et l'accompagne. Un silence semblable mais beaucoup plus solennel pénètre en Mouchette avant sa mort : " ce silence qui s'était fait soudain en elle était immense. "
Puis il y a le silence du deuil. dans " la nouvelle histoire de Mouchette ", les parents de la défunte se taisent, et tout le village pour un instant semble s'associer au malheur de la fillette :
" Les deux jeunes garçons du brasseur, qui... ne perdent jamais l'occasion de lui lancer à pleine voix, ... le sobriquet de " tête de rat " la contemplaient de loin aujourd'hui, serrés l'un contre l'autre en silence ".
Le silence accompagne donc les plus grands événements de la vie humaine. Ceux qui, dans les oeuvres de Bernanos, annoncent les mistifications du Destin. Il aura lui aussi son rôle secret à jouer. Et, il sera inséparable dans certains cas, de la nature à laquelle il est lié, et de la poésie créée par l'auteur.

Action du silence dans la vie des hommes

C'est dans " le journal d'un curé de campagne ", qu'on trouve la plus belle définition bernanosienne, de cette action du silence : " garder le silence quel mot étrange, c'est le silence qui nous garde " . C'est le silence en effet qui semble guetter Mouchette, et pourtant la conduire jusqu'à la mort. Mais les actions du silence sont diverses en nature. On va retrouver l'attitude silencieuse, la poésie de la nature telle que l'a créée Bernanos, et le silence de la vie intérieure qui devrait conduire l'homme à la sainteté.
L'attitude silencieuse peut être pour l'homme un refuge, mais elle apparaît le plus souvent avec un côté négatif et sclérosant, au point de vue social. En effet, la solitude semble se refermer comme un cercle, autour de chacun des héros de " l'imposture " et autour de Mouchette. Ils sont murés, par rapport aux autres personnages, dans leur orgueil, ou leur misère sociale et morale. mouchette dans sa révolte a malgré tout compris le danger. elle désire au plus profond d'elle-même, sortir de ce silence. Il n'aurait pas fallu grand chose pour aider Mouchette à continuer dans cette voie. Les paroles douces de sa mère, la voix cordiale d'Arsène ou la caresse d'une jeune fille, suffisent à le remplir d'émotion.
L'attitude de chacun va agir par contre-coup sur la société. dans les conversations le silence entraîne des manifestations diverses, de gêne et de timidité. Ainsi dans l' "Imposture ", quand l'abbé Chevance est venu sonner à la porte de Cénabre, celui-ci :
" l'introduit dans sa chambre en silence. Le silence acheva de déconcerter le confesseur des bonnes. "
Un tel silence inquiétant ou lourd de sous-entendus est difficile à surmonter. Désormais entre Cénabre et Chevance : ( symboles du silence ouvert et du silence fermé ) va s'établir, un véritable dialogue de sourds.
" son fort et solennel silence, réduisait à rien les paroles qui venaient d'être dites ou les frappait de stérilité. "
De son côté, le silence poétique de la nature, est actif. Mais chez Bernanos, l nature n'a rien de Romantique. En effet, dans l' " imposture ", l'auteur lui-même s'insurge contre l'homme lyrique :
" L'homme lyrique qui n'a délivré la nature des sylvains, des dryades et des nymphes démodés que pour y cacher le troupeau de ses mornes sensualités."
Pourtant l'abbé Chevance, Chantal, Mouchette, dans leur solitude, vont aimer la nature : " Le silence du petit jardin " que respire Chevance dans son rêve, ou le décor autour du petit étang, dans la " Nouvelle histoire de Mouchette ". Mouchette bien souvent est venue oublier dans ce lieu : " la tiédeur écœurante de la bicoque de torchis ". Mais ce n'est pas vraiment le besoin sentimental d'y chercher un soutien, car elle retrouve chaque soir sa maison.
" avec une résignation semblable à celle d'une bête harassée, non pas sans un secret plaisir. "
C'est plutôt un accord profond avec le rythme silencieux de la vie.
Une poésie va naître de toute description de la nature, dans Mouchette. Mouchette aime se blottir dans les fourrés et les herbes, elle est attirée en particulier par l'eau du petit étang, qui est devenue un but dans mes moments de détresse. Elle y rêve à son aise. Bachelard parle de ces rêveries qui apportent un grand repos d'âme. Devant l'eau dormante : " le rêveur adhère au repos du monde ". Selon la méthode critique de Bachelard, cet univers pourra alors métamorphoser Mouchette comme " la mélusine d'Audiberti ". Devant le lac :
" La Mélusine d'Audiberti vit un changement d'être, elle anéantit une nature humaine pour recevoir une nature cosmique. "
Peut-être le même phénomène se produit-il en Mouchette au moment de sa mort ? Peut-être au contact de l'eau va-t-elle " vivre un surgissement dans un nouveau cosmos "et rompre avec sa " destinée sociale " ? Mouchette d'ailleurs, peu de temps avant son suicide, se trouve dédoublée. Elle
" crut voir son image falote glisser avec une rapidité prodigieuse comme aspirée par le vide ".
L'apparition de son double est comme dans " la nuit de Décembre " de Musset, un signe de mort. Désormais Mouchette devient étrangère à elle-même. Et son passé social meurt à jamais, rejeté par le dernier homme qu'elle a rencontré.
Mais Mouchette, comme la Mélusine " cesse d'être pour être bien plus " ( Bachelard ). Le style de Bernanos, la chanson de l'eau et le silance, maintenant solennel, proclament sa victoire. La nature et le monde entier se taisent, comme la foule :
"qui retient son haleine lorsque l'équilibriste atteint le dernier barreau de l'échelle vertigineuse. "

C'est un exploit que semble accomplir Mouchette, et la dernière image loin d'être celle d'un engloutissement par l'eau, évoque l'élévation au moyen d'une échelle et d'un regard : " fixant le point le plus haut du ciel ".
Comment Bernanos a-t-il réussi à donner au lecteur cette impression ? L'auteur utilise ici le symbolisme de l'eau : " l'eau, selon Bachelard, humanise la mort ", par une douceur accrue : celle de la musique de l'onde, celle de la vase qu'elle aperçoit au fond de l'étang, celle de l'eau claire et froide, et celle de la voix qui parlait au cœur de la fillette. Cette voix, cette douceur sont en fait très proches du silence. D'ailleurs Bernanos ajoute :
" est-ce voix qu'il faut dire " ... ? " cette voix ne parlait naturellement aucun langage. Elle n'était qu'un chuchotement... puis elle se tut tout à fait".
Mouchette semble trouver dans la mort et dans ces instants de silence, la paix à laquelle elle aspire.
La troisième action du silence et la plus importante est celle du silence intérieur, joint au recueillement : " Le bienheureux silence au-dedans duquel Dieu parle ", nous dit " le curé de campagne ". Ce silence conduit à la sainteté. Deux personnages dans " l'imposture " sont ainsi proches de Dieu : Chevance et Chantal. Le silence ne les isole pas des autres hommes, il crée au contraire, les conditions d'un véritable accueil, pour les peines d'autrui. Cénabre le dit bien à Chevance, la nuit où il reçoit dans sa chambre :
" Je mets très haut la consolation de savoir que dans le silence et le secret un prêtre aussi surnaturel que vous m'assiste de sa compassion."
L'amour et la charité font paraître Chevance et Chantal, différents des autres hommes. Il y a en Chevance " une force mystérieuse " , en Chantal la " sérénité ", et " l'allégresse ", et , chez tous deux, une véritable lumière silencieuse, qui éclaire dans la nuit des autres personnages.
" c'est que d'année en année, le rayonnement de son âme singulière allait s'élargissant. Il était moins facile de l'ignorer ".
Pour Chantal, Bernanos parle de sa " tête lumineuse ".
Par leur charité, leur amour de Christ et leur abandon total à Dieu, Chevance par l'humiliation de son agonie, dans la solitude, le silence de Dieu et la souffrance : " Il s'enfuyait à la dérobée, comme un velours ". Et Chantal, au même moment, par le silence qui se fait en elle et autour d'elle plus " solennel ". Puis :
" Elle épouse pour l'éternité la mystérieuse humiliation d'une telle mort".
C'est M. de Clergerie lui-même qui lui choisira l'abbé Cénabre pour confesseur ;
" la volonté de Chevance m'apparait désormais clairement... Pour moi, il te confiait à l'abbé Cénabre.
Chantal pourra ainsi continuer l'œuvre silencieuse et ignorée de Chevance.

Tout, en Chantal et Chevance, se passe donc dans le silence, la solitude et l'incompréhension des autres. c'est la forme de sainteté, méconnue et rejetée, vers laquelle Bernanos, se tourne le plus volontiers. Pourtant, dans la vie intérieure de ces personnages, se trouve cachés, une vie plus brûlante, un surcroît d'être : " la compassion d'une âme de feu ". Ils ont atteint ce point de contemplation divine, où il n'y a rien à formuler :
" Nulle parole ne sortit de ses lèvres, car elle venait de se placer en chancelant au-dessus de toute parole : " toute parole eût désormais menti".
Gabriel Germain dans sa recherche d'une vie authentique et intérieure, parle de la :
"vertu des lèvres serrées sur le langage. Chasteté du silence. Piété du silence. La seule vibration pure réside dans la pensée de création, quand le Fiat se forme et n'est pas encore prononcé."

Il parle également de sa recherche vaine du " mot parfait qui délivre de toute parole". Est-ce la voie la plus sûre pour conduire vers la sainteté et obtenir le salut de l'humanité ? il faut donc tendre le regard vers une pureté qui n'est qu'une limite inaccessible tant qu'on se sert des mots. Mais cette limite n'est-ce pas précisément la musique ?


7 - Silence et musique

En effet, quand on exclut tout ce qui est parole, c'est-à-dire matière, on trouve une pure harmonie. Dans la définition de la musique que donne Hegel dans son " esthétique " ( troisième partie ), on trouve des éléments, qui la rapproche du souffle, et de la vie silencieuse selon Bachelard.
- " La musique emploie le son, cet élément plein d'âme et de vie, qui s'affranchit de l'étendue, qui affecte des différences de qualité comme de quantité, et se précipite dans sa course rapide à travers le temps".
Le son de la musique n'est donc point opposé au silence, il le précède. Il est en quelque sorte parallèle au silence.
C'est dans " la Nouvelle histoire de Mouchette " que se pose avec le plus de force ce problème de la musique par rapport au silence. Pourquoi cette haine de la musique chez cette fillette, amie du silence ? " Elle hait d'ailleurs toute musique d'une haine farouche, inexplicable ". Mais on ne peut pas dire que Mouchette connaisse la musique. Sa connaissance se limite à ce qu'elle apprend à l'école ou à la musique qu'elle entend parfois " à la fenêtre de l'estaminet... chaque dimanche ". La musique est donc presque toujours associée pour elle au " geignant harmonium " de l'école ou aux " longs doigts de madame l'institutrice. "
"Sitôt que se posent sur les touches du geignant harmonium les longs doigts de Madame... sa faible poitrine se serre si douloureusement, que les larmes lui viennent aux yeux."
Mouchette va donc associer la musique à l'ordre, à la morale, à la culture, toutes choses qui la révoltent, parce qu'elles mettent en relief sa pauvreté et son humiliation. Quant à l'air de danse de l'estaminet : " jusqu'alors elle ne l'avait écouté qu'avec répugnance ". Parce que Mouchette, malgré sa vie misérable et presque en marge de la société, est restée pure. Elle est donc située dans un monde qui n'est ni celui de la culture, ni celui de la débauche. c'est un monde personnel, silencieux, dont elle ne connaît pas encore le chant secret.
D'ailleurs, comment Mouchette pourrait-elle aimer la musique, dans sa situation de révoltée ? Mouchette est en révolte contre les autres, mais aussi contre elle-même. Elle avait d'ailleurs nous dit Bernanos :
" perdu depuis longtemps, le secret de ces routes mystérieuses par lesquelles on rentre en soi".
Or, l'élément propre de la musique, est l'âme même. Elle suggère les mouvements de la vie inconsciente, de celui qui écoute. Et surtout, elle agit comme dit Hegel : " principalement sur la sensibilité ". Mais Mouchette n'est-elle pas opposée à tout attendrissement sur sa propre personne ? Elle refuse même les larmes qu'elle a versées dans son rêve, après le viol d'Arsène : " d'où viennent ces larmes dégoûtantes ? "
Enfin et surtout, la plus profonde suggestion de la musique est celle de la durée. instrument de révélation, elle donne accès, par delà le monde intérieur, à un univers mystique. Mais Mouchette ignore Dieu et, la révélation de l'infini, elle ne l'éprouvera que plus tard, grâce à l'amour, et au moment de sa mort.
   Mais si Mouchette hait la musique, elle hait encore plus le chant. La musique, par ses rapports avec l'âme et par son immatérialité, était proche du silence. Le chant, au contraire, par ses paroles imposées, est matière. Il oblige le chanteur à exprimer ce qu'il voudrait tenir caché, ou même ce qu'il n'éprouve pas. La répugnance à chanter devant ses compagnes et l'institutrice, malgré une voix émouvante, va symboliser chez Mouchette la pudeur et le repli sur sa solitude :
   " le démon du chant qui s'emparait d'elle la laissait ... dans une espèce de confusion inexplicable... comme si elle se fut trouvée nue, tout à coup, devant une foule railleuse. "
Ce que protège Mouchette, par le silence, c'est donc sa pureté. Elle la protège de façon inconsciente, mais rageusement, car : " elle s'use ", contre l'institutrice, " dans cette lutte inégale dont personne ne saura jamais la cruauté ". Elle refuse en quelque sorte de s'intégrer à un groupe social, au nom de sa race : celle des misérables qui est orgueilleuse, sauvage et pure.
C'est pour cette raison sans doute que l'attitude de Mouchette sera différente pour la musique de l'estaminet. Cette musique " nègre ", " bizarre "  sans doute aussi, populaire, primitive spontanée et brutale comme le jazz, fait un peu penser au portrait d'Arsène :
" Elle ne songeait pas à le trouver beau. Il était seulement fait pour elle. "
 Il était de la même race, celle des proscrits. Pour la même raison, cet air de danse dont :
" les paroles ... sont incompréhensibles, ne cessait  " de la hanter , au lieu que les airs favoris de madame fuient à mesure sa mémoire ".

Date de création : 03/01/2008 - 21:00
Dernière modification : 14/09/2009 - 20:38
Catégorie : Oeuvres commentées
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